‹ Poèmes tragiquesChapitre 39 sur 69 · I.K I. f;VI(II. K l)K MAf.NL'S · texte numérisé non relu

I.K I. f;VI(II. K l)K MAf.NL'S

Ainsi, bien aii-dcssus des vains bruits de la terre, Dans l'adoration, la prière et l'espoir, S'élève sur le roc le nioutier solitaire.

Ov, en ce temps, voici que, par un ciel fort noir Qui verse le silence à la maison sacrée, L'Abbesse Alix préside à rollice du soir.

Un vieux moine, front ras et face macérée, Se prosterne à l'autel et baise les pieds blancs De la très sainte Vierge auguste et vénérée.

Lampes, cierges, flambeaux, jettent leurs feux tremblants

Sur les murs où, d'après les mœurs orientales.

Les Martyrs, sur fond d'or, s'alignent tout sanglants.

Pour l'Abbesse et ses sœurs, assises dans leurs stalles. Elles déroulent un murmure lent et doux Que le signe de Croix coupe par intervalles.

Puis, toutes, à la iois, se courbent à genoux

Sur le pavé luisant que les lueurs bénies,

Du Sanctuaire au seuil, rayent de reflets roux.

Elles chantent en chœur les saintes litanies A la Dame du ciel debout sur le croissant De la lune, au plus haut des voûtes infinies.

Brusquement, dans la nuit calme, un cri rugissant Éclate, et se prolonge autour du moutier sombre, Et l'écho du Carmel le roule en l'accroissant.

Les bandits du désert, qui pullulent dans l'ombre. Escaladent les murs, rompent les lourds barreaux. Bondissent dans la crypte, et leur foule l'encombre.

Le vieux moine égorgé saigne sur les carreaux. L'un saisit l'ostensoir, l'autre le Christ d'ivoire Et la nappe, et ceux-ci descellent les flambeaux.

Cet autre boit le vin consacré du ciboire. Et cent autres, avec des cris luxurieux. Emportent leur butin vivant dans la nuit noire.

Puis, en longs tourbillons qui rougissent les cieux, Des quatre coins du saint moutier, d'horribles flammes Grondent, l'enveloppant d'un linceul furieux.

Pour les Nonnes, en proie aux outrages infâmes. Les unes, se lavant des souillures du corps. Ont dans ce feu sauveur purifié leurs âmes.

D'autres, tordant leurs cous avec de vains eflbrts. Entre les bras de fer qui les ont enchaînées. S'en vont pour un destin pire que mille morts.

Mlles vivront, traînant de sinistres années,

Oublieuses du Ciel ;\ tout jamais perdu.

Et dans l'ardente nuit s'en[,'loutiroiit damnées.

Alix! Alix! ;\ qui cet honneur était dû

De monter vers ton Dieu par la voie éclatante

Du martyre, liélas! Dieu n'a-t-il rien entendu?

Tes cris d'horreur, ni ta prière haletante?

Non! Les cieux étaient sourds, ô vierge, à ton appel,

Et la mort glorieuse a trompé ton attente.

Te voilà désormais indigne de l'autel, Innocente et pourtant maculée, ô victime. Fille des Preux, gardiens du Sépulcre immortel !

Mais ton cœur s'est gonflé de leur sang magnanime; Tu te dresses, Alix, dans l'antre où le bandit, Où le sombre Apostat a consommé son crime.

Il te contemple, admire et se tait, interdit Devant l'ardent éclair qui sort de ta prunelle; Ton geste le soufflette, et ta bouche lui dit :

— O malheureux, promis à la flamme éternelle. Qu'as-tu fait! J'étais vierge, et sans tache, et l'Amoui Divin, avant la mort, m'emportait sur son aile.

Et voici que le ciel m'est ravi sans retour! La honte imméritée a vaincu la foi vaine : Le jour de ton forfait sera mon dernier jour.

Sois voué, misérable, à l'angoisse, à la haine,

A la luxure, à la soif de l'or et du sang,

A la peur, avant-goût de l'ardente Géhenne!

Va! traîne de longs jours encor. Vis, amassant Crime sur crime, en proie aux soudaines alarmes Des nuits, épouvanté, furieux, impuissant!

Souviens-toi que la plus amère de mes larmes Comme un funèbre anneau s'est rivée à ton doigt. Rien ne le brisera, ta force ni tes armes.

Mais, à l'heure où chacun doit payer ce qu'il doit.

Tu sentiras couler l'Opale vengeresse,

Et mon spectre à Satan t'emportera tout droit.

Moi, j'ai vécu. La mort devant mes yeux se dresse. Que tout mon sang te marque à la face, assassin! Et que Dieu, s'il se peut, pardonne à ma détresse!

Alix, alors, avant qu'il rompe son dessein. Saisissant une dague aux parois arrachée. Se l'enfonce d'un coup rapide dans le sein.

i.i{ i.f;VKii:u i)i; magnus. 209

Telle, lu la revois, iiiiiuol'ilc cl couchée

Sur la peau de lion de la tente, 6 \'ieillard!

Ce sany, ce sang! ton âme en est toujours tachée.

C'est en vain que le temps, de son épais brouillard, Voile de tes iorlaiis Tinfamic et le nombre: Alix, sanglante et morte, habite ton regard!

lit, par surcroît, dès l'heure inexpiable et sombre Où, se frappant soi-même, elle a perdu le ciel. Quatre autres visions accompagnent ton ombre.

Nuit et jour, accroupi, silencieux, et tel Que le voilà, le noir Lévrier te regarde. Rien ne t'a délivré de ce Chien immortel !

Que de fois, ton poignard, plongé jusqu'à la garde. Vainement a troué cette insensible chair. Vapeur mystérieuse et commise à ta garde !

Cet œil féroce où flambe un reflet de l'Enfer, Où que tu sois, que tu veilles ou que tu dormes. Te traverse le cœur d'un immuable éclair.

Et trois Ombres encor, trois Sarrasins difformes. Debout, devant ta face, avec le rire aux dents. Te dardent fixement leurs prunelles énormes !

Ce Lévrier, ces trois spectres, ces yeux ardents, Hors toi, nul ne les voit, nul ne sait le supplice Qui te laisse impassible et te ronge au dedans.

Çà et là, pour leurrer le Diable et sa malice. Tu vas et viens, pillant, tuant; sur ton chemin Toujours la Vision implacable se glisse.

Tu ne peux arracher ni l'anneau de ta main Ni la sourde terreur de ton âme, et tu rêves : Que va-t-il m'arriver cette nuit, ou demain ?

Et, semblables aux Ilots qui vont battant les grèves, Du temps inépuisable écumes d'un moment, S'accumulent sur toi, Magnus, les heures brèves.

Ta puissance, ton or, l'horrible enivrement

De tes forfaits, n'ont pu combler ton cœur, abîme

De songes effrénés, ta joie et ton tourment.

Comme un homme debout sur quelque haute cime, Et qui chancelle au bord de gouffres entr'ouverts, Le vertige t'étreint, et son horreur t'opprime.

Enfin, las, assouvi des torrides déserts,

Un suprême désir s'éveille dans ton âme

De voir couler le Rhin entre ses coteaux verts.

i.i; I. f:vniRR i)i: MAf;Nus. art

I.';iiicicn pays longtemps oublié te réclame; Tu voudrais eulouir au donjon des aïeux Les trésors amassés durant ta vie infâme.

Tous les hommes étant, quoique fort envieux, Lâches et vils devant quiconque a la richesse, Ton or taché de sang éblouira leurs yeux !

Mais comment échapper h ta horde? Sans cesse Tu songes à cela, sombre et vieux prisonnier De la bande de loups que tu mènes en laisse.

Ces Dieux-là, lu ne peux du moins les renier;

Une chaîne infernale à ton destin les lie.

Oh! les exterminer d'un coup jusqu'au dernier!

Fuir cette terre horrible et de terreurs emplie. Et, feignant le retour pieux au sol natal, Jouir de tant de biens dont la source s'oublie!

Or, une nuit, tandis que le spectre fatal, Le Chien muet, hantait ta paupière fermée, Tu t'éveilles bien loin du monde oriental.

Qu'est-ce donc ? Ce n'est plus la tente accoutumée. Dors-tu, Magnus? Es-tu couché dans ton linceul? Quels sont ces murs massifs et hauts, noirs de fumée?

212 POÈMES TRAGiaUES.

Vois! c'est la salle antique où mourut ton aïeul! Écoute ! c'est le vent dans la tour écroulée Où le hibou hulule, et qu'il habite seul.

C'est le Rhin qui murmure et fuit dans la vallée, Sous le roc d'où, jadis, vers la tombe d'un Dieu, Comme l'aigle au matin, tu pris ton envolée.

Par où, comment. Vieillard, revins-tu dans ce lieu? Tu ne sais, si ce n'est que ta chair est vivante. Tes démons familiers ont accompli ton vœu !

Ici, tels qu'autrefois sur la face mouvante

Du désert, ils sont là, tous quatre, le Chien noir

Et les trois Sarrasins, ta secrète épouvante.

Oh! s'arracher les yeux pour ne plus les revoir! S'engloutir dans la nuit soHtaire et profonde, Dans l'oubli de la vie et de son désespoir!

Pareil à Laquedem qui marche et vagabonde. Sans but et sans repos, et toujours haletant, Faut-il attendre autant que durera le monde?

Où sont-ils, pour bénir l'irrémissible instant. Tous ces moines, ces vils mâcheurs de patenôtres, Gorgés par tes aïeux de tant de biens pourtant?

i.K I. f; V K 1 1: K i)i; ma(;niis. 21)

Te voyant iniscrahlc et seul, les Ih)iis apôtres Ne iloiiiieiit lien pour rien, et savent, Knir à tour, Damner les uns pour mieux vfiulrc le Ciel aux autres.

Puisse Satan griller ces ladres dans son four Septante fois chaulTé de soufre et de bitume, Dusses-tu, s'il le faut, les y rejoindre un jour!

Plein d'anciens souvenirs, de haine et d'amertume, Ainsi, le duc Magnus, devant l'àtre enllammé. Songe, allant et venant, comme il en a coutume,

Dans son rêve sinistre à jamais enfermé.

Au travers de la nuit qu'un reflet blême éclaire, La tempête, qui pousse un hurlement plus fort, Semble déraciner le donjon séculaire.

Un fracas à troubler dans le sépulcre un mort 1 Le duc Magnus s'assied sur l'escabelle, à l'angle Du foyer, clôt les yeux, et rêve qu'il s'endort.

Quel sommeil! Plus heureux, sur son grabat de sangle. Le misérable serf, harassé, maigre et nu. Meurtri par le collier de cuivre qui l'étrangle!

Lui, du moins, peut rêver qu'en un monde inconnu. En un Ciel ignorant l'opprobre et l'esclavage, Un jour, il montera, libre et le bienvenu!

Et plus heureux aussi le mendiant sauvage Qui dort, repu parfois, et sans penser à rien, Sous quelque porche, ou sur le fumier du village!

r.K I. f. VKIIK 1)1. M A (.NU s, 21 ^

Des fantômes ludcux, cruii \()1 ncricii, lùiveloppent Magnus, coininc les sauterelles Que l'ctc iniikiplie ;ui désert Syrien .

Ces apparitions, lormes surnaturelles,

Moines, turks, prêtres, juifs, femmes de tout pays.

Les bras roidis vers lui, se le montrent entre elles.

Tous ceux qu'il a connus, reniés et trahis, Dépouillés, égorgés, les voici ! C'est la foule De ses mauvais désirs soixante ans obéis.

Leur tourbillon s'accroît, se presse, se déroule, Et chacun d'eux l'asperge, avec un souffle chaud, Du sang infect et noir qui de leurs lèvres coule.

Leurs cris, parmi le vent furieux, et plus haut, L'assourdissent, pareils aux clameurs enragées De soudards écumants qui montent à l'assaut.

Il voit le flamboiement des villes saccagées, Et se tordre, pendant l'inoubhable nuit, Les Nonnes du Carmel lâchement outragées.

Puis, cela se confond, passe, et s'évanouit; Mais, cette vision à peine dissipée.

Quelque chose de plus effroyable la suit.

2l6 POÈMES TRAGiaUES.

Devant sa face froide et de sueur trempée,

Le Chien mystérieux, se redressant soudain,

Lui darde au cœur des yeux aigus comme une épée.

La Bête se transforme en un visage humain. En un corps revêtu d'une robe de bure. Blanche et noire, selon le rituel romain.

Et Magnus reconnaît cette pâle figure; Il entend cette voix qui, jadis, supplia, Par la Vierge et les Saints, son âme altière et dure.

C'est Elle! c'est l'Abbesse Alix! Ciel! Il y a

Bien des jours, bien des ans, un siècle, qu'elle est morte.

Que veut-elle à celui qui jamais n'oublia?

Pourquoi le fer sanglant, la dague qu'elle porte

Au cœur? et ce stigmate à son front triste et beau?

Or, le spectre d'Alix lui parle de la sorte:

— Magnus! ma chair mortelle et tombée en lambeau, Cette chair que ton crime a faite ta complice, Ne gît plus insensible au fond de son tombeau.

Afin que le Décret éternel s'accomplisse. Afin que, pure encore, elle en puisse sortir, Elle se purifie au feu d'un long supplice.

LL LI.\R1LU Ut MAGNUS. 217

lit mon ."uiK-, qui soniric avec mon corps martyr, A reçu mission clVvcillcr dans la tienne L'incessante terreur qui mène au rejientir.

Car tes crimes n'ont point tué ta foi chrétienne, lit, pour braver le Dieu terrible que tu crois, Tu n'as que ton orgueil têtu qui te soutienne.

O malheureux! Tlinfer entr'ouvre ses parois!

Donne à Jésus trahi ta minute suprême,

Pousse un cri de détresse au Rédempteur en croix!

Sinon, meurs, renégat, qui te mens à toi-même, Que ma pitié veilla tant de nuits et de jours, Mettant une épouvante après chaque blasphème!

xMais, avant de tomber au Gouffre, et pour toujours. Vois ces noirs Sarrasins, ces compagnons funèbres, Debout contre ton mur, roides, muets et sourds.

Ce sont les trois Démons qui hantent tes ténèbres. —

Ht Magnus obéit, et les regarde, et sent

Comme un frisson d'horreur le long de ses vertèbres.

Un d'eux rampe vers lui, sordide et grimaçant. L'œil chassieux, ayant dix griffes qu'il hérisse. Et se rongeant la chair des bras en gémissant :

2l8 POÈMES TRAGIQUES.

— Reconnais-moi, Magnus! Je suis ton Avarice! Si l'eau de l'océan était de l'or fondu,

Je boirais l'océan jusqu'à ce qu'il tarisse!

Viens ! nous boirons cet or bouillant qui nous est dû ! — L'autre Démon, armé d'un fer visqueux qui fume, Y lèche un sang humain fraîchement répandu :

— Ma haine est sans merci pour tous, ma rage écume, Et mon cœur monstrueux fait sa félicité

Des membres que je tranche ou que le feu consume.

J'aime l'horrible cri mille fois répété

Du païen torturé, du Juif qu'on écartelle.

Reconnais-moi, Magnus, je suis ta Cruauté! —

Le troisième Démon, spectre d'une horreur telle Que Gomorrhe en a seule entrevu d'approchant. Se révèle dans son infamie immortelle.

Larve, chacal, crapaud, vil, immonde et méchant, Suant l'obscénité sans honte et sans mesure. Il se dresse, se tord, et bave en se couchant.

Chacun de ses regards est une flétrissure.

Son aspect souillerait la splendeur du ciel bleu :

— Reconnais-moi, Magnus! Vois! je suis ta Luxure! —

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