‹ Poèmes tragiquesChapitre 58 sur 69 · I. i;s r-.KiNN Yi.s · texte numérisé non relu

I. i;s r-.KiNN Yi.s

KASANDKA .

Ail! j'ai iionipc son âme et iralii le serment;

]it c'est la source, hélas! de mes longues tortures.

Mon regard plonge en vain dans les choses futures:

jamais ils ne m'ont crue! et tous riaient entre eux,

Ou me chassaient, troublés par mes cris douloureux.

lit moi, dans la nuit sombre errant, désespérée,

J'entendais croître au loin l'invincible marée.

Le sûr débordement d'une mer de malheurs;

lit le Dieu sans pitié, se jouant de mes pleurs,

De mille visions épouvantant nies veilles,

Aveuglait tout mon peuple, et fermait ses oreilles,

Et je prophétisais vainement, et toujours!

Citadelles des Rois antiques, palais, tours !

Cheveux blancs de mon père auguste et de ma mère,

Sable des bords natals où chantait l'onde amère,

Fleuves, Dieux fraternels, qui, dans vos frais courants,

Apaisiez, vers midi, la soif des bœufs errants,

Et qui, le soir, d'un flot amoureux qui soupire

Berciez le rose essaim des vierges au beau rire!

O vous qui, maintenant, emportez à pleins bords

Chars, casques, boucliers, avec les guerriers morts,

Échevelés, souillés de fange et les yeux vides!

Skamandros, Simoïs, aimés des Priamides !

O patrie, Ilios, montagnes et vallons,

Je n'ai pu vous sauver, vous, ni moi-même ! Allons!

Puisqu'un souffle fatal m'entraîne et me dévore.

J'irai prophétiser dans la Nuit sans aurore;

278 POÈMES TRAGiaUtS

A défaut des vivants, les Ombres m'en croiront! Pâle, ton sceptre en main, ta bandelette au front, J'irai, cher Apollon, ô toi qui m'as aimée ! J'annoncerai ta gloire à leur foule charmée. Voici le jour, et l'heure, et la hache, et le lieu. Et mon âme va fuir, toute chaude d'un Dieu !

EURYBATÈS

C'est la vérité, femme ! et je ne puis m'en taire, Car ce bruit lamentable a couru sur la terre. Il est vrai que ces murs malheureux, autrefois. Ont vu couler le sang et les larmes des Rois; Mais ces calamités ne doivent plus renaître.

TALTHYBIOS

Repose-toi sans peur aux sûrs foyers du Maître.

Ton père est mort, ta ville est en cendres, les Dieux

Ont ployé ton cou libre au joug injurieux;

Car il nous faut subir la sombre destinée.

Et c'est pour la douleur que notre race est née.

Les Dieux seuls sont heureux toujours. Mais sache bien

Que ta vie est sacrée, ô femme! et ne crains rien.

KASANDRA

Insensés! vous aussi vous ne m'aurez point crue! Ecoutez ! La clameur lointaine s'est accrue. Oh ! les longs aboiements ! Je les vois accourir, Les Chiennes, à l'odeur de ceux qui vont mourir.

M. s ftUINNYKS. 279

Les Monstres .\ qui pl.iit le cri des agonies,

Les Vieilles aux yeux creux, les blêmes l*>iiinycs.

Qui llairaieiu dans la nuii l.i route où nous passions!

Viens, liijMibre troupeau (.les exécrations,

Meute, qui vas, hurlant sans relâche, et qui lèches

Des antiques forfaits les traces toujours fraîches!

Viens ! viens! Il va tomber sous la hache, et crier

Son dernier cri, le Koi des hommes, le guerrier

Brave et victorieux, sous qui s'est écroulée

Ta muraille, llios, hautement crénelée!

O mon peuple, 6 mon père, ô mes frères, voyez

Et réjouissez-vous : vos maux sont expiés.

Ah! ah! Le Chef divin, le destructeur des villes,

Il s'est pris au riant visage, aux ruses viles,

A la bouche qui flatte, à l'œil faux, à la main

Qui caresse et l'assornme inerte au fond du bain !

EURYBATÈS

Malheureuse! tais-toi! ta parole est terrible.

TALTH YBIOS.

Passe, avant de parler, tes oracles au crible, Divinatrice! ou clos ta bouche avec ton poing.

KASANDRA

Misérables vieillards, ne m'écoutez donc point.

Et toi! toi dont l'œil d'or dans mes yeux se reflète,

Reprends ton sceptre avec ta double bandelette,

28o POÈMES TRAGIQUES.

Céleste Archer!

Elle jette son sceptre et arrache ses bandelettes.

Je sens le souffle de la mort, Et ma chair va frémir sous le couteau qui mord, Er, dans l'Hadès fleuri de pâles asphodèles, Les Ombres des aïeux vont m'accueillir près d'elles! Mais, un jour, je serai vengée. Il reviendra. Celui qui but ton lait fatal, Klytaimnestra ! Le Vagabond nourri d'inexpiables haines.

Le monstrueux Enfant des races inhumaines, Le Tueur de sa mère, à lui-même odieux. Et toujours flagellé par la fureur des Dieux! Maintenant, qu'on me lie, et qu'un seul coup m'achève ! Et que je dorme enfin!

Elle veut entrer dans le palais, et recule.

Oh ! le lugubre rêve !

Sentir l'airain me mordre à la gorge, et mon sang Ruisseler tout entier de mon corps frémissant! Je n'ose pas, vieillards! j'ai peur! un noir nuage M'aveugle, et la sueur inonde mon visage.

EURYBATÈS

S'il est vrai, n'entre pas, malheureuse! va, fuis! Nous resterons muets. Fuis Argos!

KASANDRA

Je ne puis.

Il faut entrer, il faut que la Chienne adultère

l,i;S fiUlNNYKS. 281

Près du Maitic doiiiptù nie couche contre terre. C'est un suprême Iionueur, au seul lâclie interdit, Que de braver la mon. Allons!... Mt sois maudit, Palais, antre iaial au.\ liens, sombre rej)aire De meurtres, où le iils tuera comme le père, Nid d'oiseaux carnassiers gorgés, mais non repus! Par la loi violée et les serments rompus, Par l'aliVcuse vengeance et le Festin impie, Par les yeux vigilants de la ruse accroupie, Par le morne Royaume oîi roulent les vivants, Par la terreur des nuits, par le râle des vents, Par le gémissement qui monte de l'abîme, Par les Dieux haletants sur la piste du crime. Par ma Ville enflammée et mon peuple abattu. Sois éternellement maudit ! maudit sois-tu !

Elle entre dans le balais.

Les Précédents, Le Chœur des Vieillards,

TALTHYBIOS

Puisse Zeus démentir ses paroles amères!

EUR Y BATES

Hélas! c'est le souci des hommes éphémères

De suivre^ en trébuchant dans l'ombre du chemin, La mourante lueur d'un jour sans lendemain !

Quel homme peut se dire heureux sous les nuées?

EURYBATÈS

Comme les grandes eaux qui s'en vont refluées Et semblent disparaître à l'horizon dormant, Les biens qu'on croit saisir reculent brusquement.

Nul ne peut retenir de ses mains inhabiles Le tourbillon léger des phalènes mobiles,

EURYBATÈS

Et nul aussi ne peut arrêter dans son cours Le torrent déchaîné des lamentables jours!

AGAMEMNÔN. dans le palais.

A moi! je suis frappé mortellement. Infâme! A moi!

TALTHYBIOS

Grands Dieux ! quel cri funèbre !

Page 1