AGAMEMNÔN
Arrête, femme !
Je meurs.
LES àRINNYES. 283
i;iM<viiATf;s.
C'est l'Atrcidc! Un invincible cil roi I\()inj)i nus nicnibrcs. Courons! on égorge le Roi.
TAI.TII YHIOS.
Non ! Ponr moi, chers vieillards, ce n'est point ma pensée.
Sans armes, et si vieux! la tflclic est insensée!
Ht les bras les plus forts et les plus résolus
Ne rendent point la vie à ceux qui ne sont plus.
O malédiction de la femme prophète !
Les Précédents, KLYTAIMNESTRA.
K L Y' T A I M M E s T R A . — Sa robe est tachée de sang. — Elle tient une hache.
Moi, moi, je l'ai frappé! c'est moi! La chose est fiiite. Ah! ah! j'ai très longtemps rêvé cette heure-ci. Que les jours de mon rêve étaient lents ! Me voici Éveillée, et debout! et j'ai goûté la joie De sentir palpiter et se tordre ma proie Dans le riche filet que mes mains ont tissu. Qui dira si, jamais, les Dieux mêmes ont su De quelle haine immense, encore inassouvie,
284 POÈMES TRAGiaL'ES.
Je haïssais cet homme, opprobre de ma vie !
Trois fois je l'ai frappé comme un bœuf mugissant,
Et, trois lois, le flot tiède et rapide du sang
A jailli sur ma robe, ineffable rosée!
Et plus douce à mon cœur qu'à la terre épuisée
Ta fraîche pluie, ô Zeus, après un jour d'été !
J'admire ton audace, et reste épouvanté.
KLYTAIMNESTKA.
Je l'atteste, louez ou blâmez, que m'importe ! J'ai frappé sûrement, vieillards! la bête est morte.
EUR Y BATES
O femme, quel poison du noir Hadès venu. Quel fruit maudit poussé hors d'un sol âpre et nu. Ont corrodé ta bouche et ton sang? Quelle rage A soufflé dans ton cœur ce monstrueux courage D'égorger ton époux de ces mains que voilà. Et qu'as-tu fait aux Dieux pour avoir fait cela ?
KLYTAIMNESTKA.
Mes mains ont accompU l'action que j'ai dite. Elle est bonne! et je m'en glorifie.
TALTHYBIOS
Ah ! maudite !
LUS (iKINNYHS. 2S3
Mais, au seul biiiii du ciinic horrible où tu te j)lais.
Tu seras loin d'Argos chassée, et sans délais.
\'.u exécration au peuple, vagabonde,
lit hurlante, semblable ;\ quelque bête immonde.
Tu fuiras sans repos, demain comme aujourd'hui.
Et ton chemin criera sur tes traces!
K I.VTAIMVESTRA.
Et lui!
Et lui qui, plus féroce, hélas! qu'un loup sauvage. Du cher sang de ma fille a trempé le rivage, De celle que j'avais conçue, et que j'aimais, Aurore de mon cœur éteinte pour jamais. Joie, honneur du foyer! de ma fille étendue Sur l'autel, et criant vers sa mère éperdue. Tandis que l'égorgeur, impitoyablement, Aux Dieux épouvantés offrait son cœur fumant! Lui, ce père, héritier de pères fatidiques. On ne l'a point chassé des demeures antiques, Les pierres du chemin n'ont pas maudit son nom! Et j'aurais épargné cette tête? Non, non! Et cet homme, chargé de gloire, les mains pleines De richesses, heureux, vénérable aux Hellènes. Vivant outrage aux pleurs amassés dans mes yeux. Eût coulé jusqu'au bout ses jours victorieux, Et, sous le large ciel, comme on fait d'un Roi juste. Tout un peuple eût scellé dans l'or sa cendre auguste? Non! que nul d'entre vous ne songe à le coucher
:86 POÈMES TRAGiaUES.
Sur la pourpre funèbre, au sommet du bûcher! Point de libations, ni de larmes pieuses! Qu'on jette ces deux corps aux bêtes furieuses. Aux aigles que l'odeur conduit des monts lointains, Aux chiens accoutumés à de moins vils festins! Oui! je le veux ainsi : que rien ne les sépare, Le dompteur d'ilios et la femme barbare, Elle, la prophétesse, et lui, l'amant royal, Et que le sol fangeux soit leur lit nuptial!
EURYBATÈS
Tu l'as tuée aussi !
KLYTAIMNESTRA
Penses-tu que j'hésite?
J'ai tranché le blé mûr et l'herbe parasite. Quant à ses compagnons, complices ou témoins De son crime, ils sont morts. Mais de plus nobles soins Que la vaine terreur d'une foule insensée. Désormais, ô vieillards, agitent ma pensée. Allez! dites au peuple assemblé tout entier Que le sceptre est aux mains d'un vaillant héritier, Du fils de Tliyestès, que j'aime !
TALTHYBIOS
O Dieux ! ô Terre !
Nous, vivre sous les pieds de ce lâche adultère ?