‹ PoésieChapitre 183 sur 274 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

J'étais le seul ami qii'il eût sur celte terre,

Hors son pauvre troupeau ; je vins au presbytère,

Comme j'avais coutume, à la Saint-Jean d'été,

A pied, par le sciilier du chamois fréquenté.

Mon fusil sous le bras et mes deux chiens en laisse, 5

Fatigué de gravir ces monts croissant sans cesse,

iNIais songeant au plaisir que j'aurais vers le soir

A frapper à sa porte, à monter, à m'asseoir

Au coin de son foyer tout flamboyant d'érable,

A voir la blanche nappe étendue, et la table, lo

Couverte par ses mains de légume et de fruit,

Nous rassembler causant bien avant dans la nuit;

Il me semblait déjà dans mon oreille entendre

De sa touchante voix l'accent tremblant et tendre.

Et sentir, à défaut de mqts cherchés en vain, i5

Tout son cœur me parler d'un serrement de main ;

Car, lorsque l'amilié n'a plus d'autre langage,

La main aide le cœur et lui rend témoignage.

Quand je fus au sommet d'où le libre horizon

Laissait apercevoir le toit de sa maison, ao

Je posai mon fusil sur une pierre grise

Et j'essuyai mon front que vint sécher la brise ;

Son troupeau : ses owailles. — Jocclyn était curé d'une petite parois'e '• onlagnes, Valncigc, flans les Alpes de Savoie. V. ci-ticssous, XXXVli.

rie m La ^ainl-Jean (Célc. Lo si juin (Saint-Jean-Haplislc).

•'• Croissant. La surahondance des participes présents, principalement "■ les passages narralifs, est un des traits de la négligence croissante du

dans (Je Lamartine à partir de Jocclyn.

^tyle Légume. Collectif, par analogie avec fruil.

''• On trouve des détails analogues dans le récit des visites de Lamar- '^- nez l'abbé Dûment (^Confidences, \ïl, x et suiv.).

tinc c

Puis, regardant, je fus surpris de ne pas voir

D'arbre en arbre au verger errer son habit noir:

Car c'était l'heure sainte où, libre et solitaire, »?>

Au rayon du couchant il lisait son bréviaire ;

Et plus surpris encor de ne pas voir monter,

Du toit où si souvent je la voyais flotter,

De son foyer du soir l'ordinaire fumée.

Mais, voyant au soleil sa fenêtre fermée, 3<>

Unc tristesse vague, une ombre de malheur,

Comme un frisson sur l'eau courut siir tout mon cœur.

Et, sans donner de cause à ma terreur subite.

Je repris mon chemin et je marchai plus vite.

Mon œil cherchait quelqu'un qu'il pût interroger, 35

Mais dans les champs déserts, ni troupeau, ni berger:

Le mulet broutait seul l'herbe rare et poudreuse

Sur les bords de la route, et dans le sol qu'il creuse

Le soc penché dormait à moitié d'un sillon;

On n'entendait au loin que le cri du grillon 4o

Au lieu du bruit vivant, des voix entremêlées.

Qui montent tous les soirs du fond de ces vallées.

J'arrive et frappe en ATiin : le gardien du foyer,

Son chien même à mes coups ne vient pas aboyer;

Je presse le loquet d'un doigt lourd et l'apidc, 45

Et j'entre dans la cour aussi muelte et vide.

Vicie ? lïélas ! mon Dieu, non ; au pied de l'escalier

Qui conduisait de l'aire au rustique palier,

Connue un pauvre accroupi sur le seuil d'une église,

Une ligure noire était dans l'ombre assise, &"

Immobile, le front sur ses genoux courbé,

Et dans son tablier le visage caché.

Elle ne proférait ni |ilainte ni murmure;

Seulement du drap noir qui couvrait sa hgure

î6. Au rayon. V. XIX, i (note).

ag. Foyer, pour feu.

3o. Voyant no se rapporte à aucun mot exprime dans la proposilion. V. IV, 139 (note). — An soleil dépend de fermée : fermée de manière à ne pas laisser entrer le soleil.

Page 1