SIXIEME ÉPOQUE
Après deux ans passes dans une maison de retraite ccclt'siastiqne, Jocolvn devient cure de la petite paroisse de Yalncige. Il la décrit ainsi dans une lettre à sa sœur, du mois de mai 1798 :
Sur un des verts plateaux des Alpes de Savoie,
Oasis dont la roche a fermé toute voie.
Où l'homme n'aperçoit, sous ses yeux elTrayés,
Qu'abîme sur sa tête et qu'abîme à ses pieds,
La nature étendit quelques étroites pentes
Où le granit retient la terre entre ses fentes
Et ne permet qu'à peine à l'arbre d'y germer,
A l'homme de gratter la terre et d'y semer.
D'immenses chàlaigniers aux branches étenilues
Y cramponnent leurs pieds dans les roches fendues,
Et pendent en dehors sur des gouffres obscurs.
Comme la giroflée aux parois des vieux murs ;
On voit, à mille pieds au-dessous de leurs branches,
La grande plaine bleue avec ses roules blanches,
Les moissons jaune d'or, les bois comme un point noir,
Et les lacs renvoyant le ciel comme un miroir ;
La toise de pelouse, à leur ombre abritée,
Par la dent des chevreaux et des ânes broutée.
Épaissit sous leurs troncs ses duvets fins et courts,
Dont mille filets d'onde humectent le velours.
I. De Sai'oiiî. Dans Geneviève, le nom de Valneigc est donné à un village des monts du Daupiiiné, auï environs de Voiron. a. Voie : accès.
17. Toise. Ancienne mesure de longueur, valant à pou près s mètre».
Kl pendant le printemps, qui n'est qu'un court sourire,
Enivre de ses ileurs le vent qui les respire.
Des monts tout blancs de neige encadrent l'horizon,
Comme un mur de cristal de ma haute prison,
Va, quand leurs pics sereins sont sortis des tempêtes, a5
Laissent voir un pan bleu de ciel pur sur nos tètes.
On n'entend d'autre bruit, dans cet isolement,
Que quelques voix d'enfants, ou quelque bêlement
De génisse ou de chèvre au ravin descendues.
Dont le pas fait tinter les cloches suspendues ; 3o
Les sons entrecoupés du nocturne Angélus,
Que le père et l'enfant écoutent les Ironts nus,
Et le sourd ronflement des cascades d'écume,
Auquel, en l'oubliant, l'oreille s'accoutume,
Et qui semble, fondu dans ces bruits du désert, 35
La basse sans repos d'un éternel concert.
Les maisons, au hasard sous les arbres perchées.
En groupes de hameaux sont partout épanchées,
Semblent avoir poussé, sans plans et sans dessein,
Sur la terre, avec l'arbre et le roc de son sein ;
Les pauvres habitants, dispersés dans l'espace, ûo
Ne s'y disputent pas le soleil et la place,
Et chacun sous son chêne, au plus près de son champ,
A sa porte au matin et son mur au couchant.
Des sentiers où des bœufs le lourd sabot s'aiguise
Mènent de l'une à l'autre, et de là vers l'église, iâ
Dont depuis deux cents ans à tous ces pieds humains
Le baptême et la mort ont frayé les chemins.
Elle s'élève seule au bout du cimetière Avec ses murs épais et bas, verdis de lierre.
2Ç). Génisse. V. XXIX, 197 (note).
33. D'écume équivaut à un adjectif: écumantes. V. VI, ^9 (note).