LA TRIBU NOMADE '^M
Ils retrouvaient près d'eux, aux termes des voyages,
Les mêmes voix dans l'air et les mêmes plumages : ,„
Tant ces doux animaux, pleins de l'instinct d'amour,
Se souvenaient encor des lois du premier jour !
Trouvant partout des fruits et partout leurs demeures,
Chaque jour, en chantant, ils marchaient quelques heures ;
Confiant, pour la route, au dos des éléphants ao
Les images des dieux, les femmes, les enfants,
Et chargeant des fardeaux les chameaux et les ânes,
Ils serpentaient, à l'ombre, en longues caravanes :
Et les iror^es de l'onde, et les dômes des bois,
De leur silence émus, tressaillaient à leurs voix. 3o
Cédar, chargé du poids de ses lourdes entraves,
Suivait, mêlé lui-même au troupeau des esclaves,
Et, cherchant Daïdha de l'œil parmi ses sœurs,
Arrosait, sur ses pas, l'herbe de ses sueurs.
Ils marchèrent ainsi pendant neuf fois deux lunes, 35
Tantôt sur ces sillons que l'onde élève en dunes
Aux bords grondants des mers, dont les flots à leurs yeux
Dans un lointain confus semblaient s'unir aux cieux ;
Tantôt dans des vallons aux falaises profondes,
Que des fleuves sans nom remplissaient de leurs ondes. 4o
Ne sachant pas encor l'art de les traverser,
lie remontaient au loin leurs flofs pour les passer.
Enfin des monts boisés les pentes descendirent,
Sur un libre horizon leurs regards s'étendirent.
Et rOronte, aussi bleu qu'un firmament du soir, 45
Epancha sous leurs pieds son radieux miroir.
ag. Les dômes. Cf. XXVII. 8i ; XXXVIII, 173; XL, ig.
3o. De lear silence émus: sortant soudain, par ce tressaillement, de leur silence accoutumé. Cf. XXXIIl, 70.
35. Aeuffois deux lancs. Les peuples de race arj'enne comptaient primitivement le temps par nuits plutôt que par jours.
3ô. Ces sillons que l'onde élève en dunes : les dunes formées le long de la tôte par le sable que la mer rejette. Le mot sillons est tout à fait impropre.
45. L'Oronte. Fleuve de Syrie. Ses berges sont si élevées qu'elles forment en certa^ endroits de véritables falaises montoineuses.
240 LA CllUTK D'UN A.NCE
Il coulait sous un cap dont les grottes profondes
Grossissaient par l'écho les plaintes de ses ondes ;
A ces antres voilés de mousse et d'églantiers
Les gazons dessinaient de faciles sentiers, 5o
Et le sable, lave par le fleuve limpide,
Jusqu'à ses bleus contours glissait de ride en ride.
La tribu salua du regard et des cris
De ces antres secrets les antiques abris
Creusés dans ces rochers par les mains de leurs pères, 55
Tout pleins de souvenirs, de récits, de mystères,
Où les fils de Phayr avaient reçu le jour,
Où les mères avaient porté leurs fruits d'amour,
Où les vierges avaient changé leurs noms de femmes,
Où l'image des morts errait avec leurs âmes. 60
Chaque père guidait sa tribu vers le sien.
Le chameau, l'éléphant, l'âne, même le chien,
Au site accoutumé semblant se reconnaître,
S'arrêtaient à l'entrée en devançant leur maître.
Après avoir à terre étendu les fardeaux, 65
La tribu dispersée accourut aux tombeaux.
C'était un monticule, ou quelque énorme pierre,
Ou quelque tronc couché d'arbre couvert de lierre,
Qui marquaient sur la terre à la postérité
Le lieu des souvenirs par une âme habité. 70
Chacun en revenant des lointaines contrées
Accourait embrasser ces mémoires sacrées.
Et, semblable à quelqu'un qui parle du dehors.
Collait sa bouche au sol et parlait à ses morts.
47. Cap. Le mot ne s'applique d'ordinaire qu'aux rivages de la mer, et non aux rives d'un Qeuve.
/Jg. A : vers, conduisant à. V. XII, 4 (note).
62. Entendez qu'au pied des rociicrs s'étendait une plage sablonneuse, kaignée par les eaux bleues du fleuve.