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INTRODUCTION XXXV

d'amour), et certains morceaux où, comme dans la lutte de Jacob avec l'ange (L'Esprit de Dieu), il semble bien que la difficulté ait été ciierohée pour le plaisir de la vaincre, tout cela témoigne que nous avons affaire à un poète qui prend, à munier son instrument, un plaisir de l'esprit et des doigts ; et ce n'est qu'au passé que peuvent s'appliquer les aveux, les regrets peut-être du Poète mourant :

Je chantais, mes amis, comme l'homme respire. Comme l'oiseau gémit, comme le vent soupire. Comme l'eau murmure en coulant.

On pourrait dire, sansque cette formule fût trop artificielle, que, si la Mort de Socrate marque une date dan? l'histoire de la pensée de Lamartine, les youvelles Méditations attestent un progrès correspondant dans l'taabileté de la facture poétique.

Le Dernier Chant du pèlerinage d'Harold (4825) est une ■ livre hybride, assez mal venue, où des beautés de premier ordre font à peine supporter les longueurs, les banalités, les épisodes froids et inutiles. Byron avait exercé sur Lamartine un attrait extrêmement vif. Les récits contradictoires de leur prétendue rencontre en Suisse sont plus que suspects : il semble bien que Lamartine n'ait connu d'abord Byron que par quelques fragments de ses œuvres parus dans une revue suisse (■1817-1818)'. Mais, autant que ses œuvres, le mystérieux drame de sa vie, sa réputation à demi légendaire de poète désolé, révolté, satanique, enflammaient les jeunes imaginations. Son départ pour la Grèce, sa mort devant Missolonghi firent enfin de lui autre chose qu'un personnage de roman et justifièrent l'admiration et l'enthousiasme. C'est cette mort héroïque qu'a voulu raconter Lamartine.

De la philosophie de Byron, amère, orgueilleuse, froidement raisonnée, si puissante d'ironie, Lamartine n'a pas retenu grand'chose. Au plus fort de sa crise religieuse, l'incrédulité byronienne, en lui renvoyant pour ainsi dire l'image agrandie, cfFrayante, des doutes qui s'élevaient faiblement dans son piopre cœur, l'aida peut-être à en triompher: on sent dans l'accent ardent et convaincu de l'Homme (1819) beaucoup moins le désir chimérique de convertir Byron que la volonté d'affermir en soi-même la foi et ses consolations. Dans le Pèlerinage, Lamartine, qui pourtant s'est donné la mission de continuer Byron et de parler en son nom, ne cherche en aucune façon

I, V. ci-cîessous, p. 4.

XWVI I.AMAUTi.NE : OliLVIŒS CHOISIES

à entrer dans i>cs idées; il le converlil tout comme il a converti Socrate, et sans plus de scrupule:

« J'ai toujours dans mon sein roulé cette pensée; J'ai toijours cherché Dieu ! mais mon âme lass-ée N'a jamais pu donner de forme à ses désirs, > Et ne l'a proclamé que par srs seuls soupirs.

Dans les dieux d'ici-bas ne vovant qu'un emblème, J'ai vovilu, vain orgueil I m'en créer un moi-même. Ah ! j'aurais dû peut-être, humblement prosterné, Le recevoir d'en haut, tel qu'il nous fut donné, Et, courbant sous sa foi ma raison qui lignore, L'adorer dans la langue où l'univers l'adore ! ... »

Ce Byron à demi chrétien ne laisse pas de paraître étrange. Aussi bien n'est-ce pas dans l'ordre des idées qu'il faut chercher une parenté entre les deux poètes, mais bien dans l'ordre pittoresque : ce fils de la brumeuse Angleterre, cousin d'Ossian, ouvrit à Lamartine les liuuiiieu.x horizons de la Grèce et de l'Orient; il les contenii)la dans ses vers longtemps avant de réaliser son désir de les voir de ses propres yeux. C'est chez Byron que Lamartine a trouvé l'exemple et le modèle de ces larges descriptions évocatrices, qui promènent le regard et la pensée sur la face de la terre et des eaux. Sur ce point, il se montre disciple fidèle :

Mais déjà le navire, aux lueurs de l'aurore.

Du sein brillant des mers voit une terre éclore ;

Terre dont l'Océan, avec un triste orgueil,

Semble encor murmurer le nom sur chaque éciieil,

Et dont le souvenir, planant sur ses rivages,

Se répand sur les flots comme un parfum des âges.

C'est la Grèce !

C'est toujours le pays du soleil et des dieux ;

Ses monts dressent encor leurs sommets dans les cieiix

Et, noyant les contours de leur cime azurée,

Semblent encor nager dans une ondo éthéréa.

Ses coteaux, abaissant leurs cintres inclinés,

Par l'arbre do Minerve à demi couronnés,

Expirent par degrés sur la plage sonore

Où Syrinx sur les Qots semble gémir encore ;

Et, présentant aux yeux leurs penchants escarpés.

Du soleil tour à tour selon l'heure frappés.

Au mouvement du jour qui chasse l'ombre obscure,

Paraissent ondoyer en vagues de verdure.

La part de l'imitation, de l'exercice est considérable encore; mais le jour est proche où Lamartine, dégagé enfin des influences byronieunes comme des infiuences platoniciennes, aura conquis malgré elles — et ^nàcc à elles — sa pleine et vigoureuse originalité.

liNTHODUCTiON XXWll

Les Harmonies poétiques et religieuses sont vraiment le chefd'œuvre de cette période, et peut-être le chef-d'œuvre de Laniaitiue. Il les écrivit presque loiilcs durant son secondséjour en Italie (octobre i82o-août 18'28). H était alors dans un de ces mouienls de renaissance poétique qui succédaient en lui aux périodes de silence ou de dépression. On le voit dans le luiMne temps écrire ou projeterd'écrire quelques chants de son vaste poème* ; mais seules les Harmonies devaient s'achever. F.llcs ])arurent en juin 4830, précédées d'un court Avertissement; Lamartine y ajouta par la suite, comme IL avait fait l)<)ur les Méditations, une longue préface, des Commentaires^ et diverses poésies de remplissage.

L'âme ramenée à Dieu par tous les spectacles de l'univers, comme par tous les événements de l'existence, voilà d'un mot ridée fondamentale du livre. Le malin, le soir et la nuit; les paysages sublimes de l'Italie ou les humbles horizons du pays natal; la douleur même, le regret et la mort ne servant que d'un détour pour atteindre l'immortelle espérance: tels sont les grands thèmes entre lesquels se répartissent les hymnes, les méditations et les cantiques dont l'ensemble constitue les Harmonies. Elles ne demandent ni aux troubles de la passion, ni aùTlultes du doute et de la foi cette espèce d'intérêt dramatique ou romanesque qu'ofTraient les Méditations. Lamartine en a écarté — ou peu s'en faut — tout ce qui, dans sa vie réelle, était deuil, ennui, désenchantement philosophique, pour n'y laisser paraître qu'un invincible optimisme, qu'une soumission zélée et pleine de sécurité à l'ordre éternel. C'est le poème d'une âme apaisée, parvenue aux sereines régions où les choses humaines, même les plus douloureuses, n'inspirent plus qu'une confiante et enthousiaste résignation. Le sentiment religieux, non plus contenu dans les limites d'un dogme ou d'un système, mais libre, vaste, infini, dégagé de toute discussion et de toute démonstration, purement et vrai ment sentiment, déborde désormais dans l'âme du poète : auprès de YHymne du matin, de Vlnfini dans les cieux, de Jéhovah, la religion raisonnée et raisonneuse de Dieu, de la Foi, parait singulièrement sèche et étriquée. Nous avons essayé de montrer, chemin faisant, comment Lamartine était passé de la docile orthodoxie de son enfance à cette foi nouvelle, pétrie de déisme et poétisée par le platonisme, dont les Harmonies sont le triomphe et la glorification ; il nous reste à

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