L'impression : la marque, le sceau
FRAGMENT DU LIVRE PRIMITIF 2o9
Pour s'élever d'en bas jusques au firmament, Que l'homme fraternise avec chaque élément 1
K Gardez qu'en ses chemins le peuple se coudoie ;
Que le visage humain soit pour l'homme une joie I
La foule en le heurtant pervertit ses penchants, 75
Et les hommes trop près des hommes sont méchants.
« Vous vous assisterez dans toutes vos misères,
Vous serez l'un à l'autre enfants, pères et mères;
Le fardeau de chacun sera celui de tous,
La charité sera la justice entre vous ; 180
Le pardon, seul vengeur, remettra toute injure;
La parole y sera serment sans qu'on la jure ;
Votre ombre ombragera le passant, votre pain
Restera sur le seuil pour quiconque aura faim ;
Vous laisserez toujours quelques fruits sur la branche, i85
Pour que le voyageur vers ses lèvres la penche ;
Et vous n'amasserez jamais que pour un temps,
Car la terre pour vous germe chaque printemps.
Et Dieu, qui verse l'onde et fait fleurir ses rives,
Sait au festin des champs le nombre des convives. igo
« Vous ne déroberez jamais le champ d'autrui,
Car ce que l'homme a fait de sa sueur, c'est lui !
Vous ne porterez pas un désir sur sa femme,
Car la femme de l'homme est son corps et son âme :
Dérober ce trésor de son cœur a ses bras, igS
C'est lui voler la part de son ciel ici-bas I
« Vous ferez alliance avec les brutes même,
iSi-182. Injure, jure. 187-188. Temps, printemps. V. II, 2 5-2 S (note). 196. La part de son ciel: sa part de ciel.
,197 et suivants. Rapprochez tout ce p.issagc relatif aux animaux des vers «ur le chien de Jocel^n (ci-dessus, XXXiX).
Car Dieu, qui les créa, a eut que l'homme les aime :
D'inlelligence et d'âme à différentes degrés
Elles ont eu leur part, vous la reconnaîtrez ; aoo
Vous lirez dans leurs yeux, douteuse comme un rêve,
L'aube de la raison qui commence et se lève.
Vous n'étoufferez pas cette vague clarté,
Présage de lumière et d'immortalité ;
Vous la respecterez, car l'ange la respecte. ao5
La chaîne à mille anneaux va de l'homme à l'insecte:
Que ce soit le premier, le dernier, le milieu,
N'en insultez aucun, car tous tiennent à Dieu !
« Ne les outragez pas par des noms de colère ;
Que la verge ou le fouet ne soient pas leur salaire ! aïo
Pour assouvir sur eux vos brutaux appétits,
Ne leur dérobez pas le lait de leurs petits ;
Ne les enchaînez pas, serviles et farouches.
Avec des mors de fer ne brisez pas leurs bouches ;
Ne les écrasez pas sous de trop lourds fardeaux. ai5
Qu'ils vous lèchent la main et vous prêtent leur dos 1
Du mammouth au coursier, de l'aigle à la vipère,
Tous ont la juste part du domaine du père.
Comprenez leur nature, adoucissez leur sort :
Le pacte entre eux et vous, hommes, n'est pas la mort ! 220
Entre leur race amie et notre race humaine
Votre seule ignorance a fait naître la haine :
La justice entre vous rétablirait la paix.
Cherchez à deviner pourquoi Dieu les a faits.
A sa meilleure fin façonnez chaque engeance ; aaS
Prêtez-leur un rayon de votre intelligence.
Adoucissez leurs mœurs en leur étant plus doux ;
Soyez médiateurs et juges entre eux tous ;
Que, du tigre qui rampe au passereau qui vole.
Chacun se réjouisse à l'humaine parole, a3o
309. Décolère équivaut à un adjectif. V. VI, dg (note). 317. Coursier. V. XXIX, 197 (note).