‹ PoésieChapitre 264 sur 274 · A NÉMÉSIS · texte numérisé non relu

A NÉMÉSIS

Honte à qui peut chanter pendant que les sicaires En secouant leurs torches aiguisent leurs poignards, 5o

Jettent les dieux proscrits aux rires populaires, Ou traînent aux égouts les bustes des Césars ! /

C'est l'heure de combattre avec l'arme qui reste ; C'est l'heure de monter au rostre ensanglanté, Et de défendre au moins de la voix et du geste 55

Rome, les dieux, la liberté !

La liberté ! ce mot dans ma bouche t'outrage ? Tu crois qu'un sang d'ilote est assez pur pour moi, Et que Dieu de ses dons fit un digne partage, L'esclavage pour nous, la liberté pour toi ? 60

Tu crois que de Séjan le dédaigneux sourire Est un prix assez noble aux coeurs tels que le mien, Que le ciel m'a jeté la bassesse et la lyre, A toi l'âme du citoyen ?

Tu crois que ce saint nom qui fait vibrer la terre, 65

Cet .éternel soupir des généreux mortels. Entre Caton et toi doit rester un mystère ; Que la liberté monte à ses premiers autels ? Tu crois qu'elle rougit du chrétien qui l'épouse, Et que nous adorons notre honte et nos fers 70

Si nous n'adorons pas ta liberté jalouse Sur l'autel d'airain que tu sers ?

Détrompe-toi, poète, et permets-nous d'être hommes 1 Nos mères nous ont faits tous du même limon,

54. Bostre. Les rostres étaient la tribune aux harangues du Forum romain : on l'appelait ainsi parce quelle était ornée d'éperons de navires (rosira) pris à l'ennemi. En latin, le mot ne se rencontre jamais au singulier dans ce sens.

58. Ilote. Les Ilotes (ou Hilotes) étaient, à Sparte, les esclaves chargés de la culture des terres.

61. Séjan. Ministre et favori tout-puissant de l'empereur Tibère.

67. Caton. V, VI, io4 (note). Le sens est: crois-tu que Caton et toi vous avez seuls le privilège d'aimer la liberté .'

68. Ses premiers autels. Les autels que lui dressa le paganisme. Le sens est : crois-tu que la foi catholique est incompatible avec l'amour de la liberté ?

La terre qui vous porte est la terre où nous sommes, 7:1

Les fibres de nos cœurs vibrent au même son I Patrie et liberté, gloire, vertu, courage. Quel pacte de ces biens m'a donc déshérité? Quel jour ai-je vendu ma part de l'héritage,

Ésaû de la liberté ? 80

Va, n'attends pas de moi que je la sacrifie INi devant vos dédains ni devant le trépas ! Ton Dieu n'est pas le mien, et je m'en glorifie : J'en adore un plus grand qui ne te maudit pas ! La liberté que j'aime est née avec notre âme, 85

Le jour où le plus juste a bravé le plus fort. Le jour où Jéhovah dit au fils de la femme : « Choisis des fers ou de la mort ! »

Que ces tyrans divers, dont la vertu se joue. Selon l'heure et les lieux s'appellent peuple ou roi, ^in

Déshonorent la pourpre ou salissent la boue, La honte qui les flatte est la même pour moi ! Qu'importe sous quel pied se courbe un front d'esclave ?« Le joug, d'or ou de fer, n'en est pas moins honteux. Des rois tu l'affrontas, des tribuns je le brave : 90

Qui fut moins libre de nous deux ?

Fais-nous ton Dieu plus beau, si tu veux qu'on l'adore ; Ouvre un plus large seuil à ses cultes divers ! Repousse du parvis, que leur pied déshonore, La vengeance et l'injure aux portes des enfers I 100

Écarte ces faux dieux de l'autel populaire. Pour que le suppliant n'y soit pas insulté I Sois la lyre vivante, et non pas le Cerbère Du temple de la Liberté !

80. Ésaû. On connaît l'histoire d'Ésaii >'«ndant son droit d'ainesse à Jacob pour un plat de lentilles (Genèse, XX.V, ag-S^). — Lamartine avait d'abord écrit: Aux élus de la liberté.

85. Avec notre âme. Pour le poète, l'éveil complet de l'âme humaine date du jour où la justice a résisté à la force, où l'homme, mis en demeure do choisir entre l'esclavage et la mort, a préféré la mort.

yg. Parvis : temple.

io3. Cerbère. Chien à trois têtes et à queue de serpent qui, dans la my- ^holoaie grecque, gardait l'entrée des Enfers.

A NÊMÉSIS 2^^

Un jour, de nobles pleurs laveront ce délire ; io5

Et ta main, étouQant le son qu'elle a tiré, Plus juste arrachera des cordes de ta lyre La corde injurieuse où la haine a vibré ! Mais moi j'aurai vidé la coupe d'amertume Sans que ma lèvre même en garde un souvenir ; no

Car mon âme est un feu qui brûle et qui parfume Ce qu'on jette pour la ternir.

Il y eut en 18^0 une grave crise politique, qui faillit déchaîner contre la France une coalition de l'Europe entière. La diplomatie française ayant essayé de résoudre à elle seule et à son profit la question d'Orient, 01*1 l'intérêt de toutes les grandes nations européennes, Angleterre, llussie, Prusse, Autriche, était engagé, ces quatre puissances conclurent entre elles le traité de Londres (i5 juillet) et adressèrent à notre protégé, INIéhémet-AIi, un ultimatum impérieux. En France, la colère publique fut grande et gagna les plus modérés ; ce fut une explosion générale de chauvinisme et d'ardeur belliqueuse : on ne parlait de rien de moins que d'une revanche de l'invasion de i8i5 ; on parlait surtout de reprendre la frontière du Rhin, que le congrès de Vienne nous avait enlevée. L'opinion allemande ne so surexcita pas moins. Des deux côtés du fleuve on se prépara à la guerre ; or\ échangea défis sur insultes. La chanson du Rhin allemand, dont nous donnons la traduotion en note, fut alors très populaire en Allemagne. Elle était l'œuvre de Nicolas Bccker, poète médiocre, dont

• elle fait presque tonte la célébrité : le patriotisme l'avait cette fois inspiré, et l'enthousiasme national le porta aux nues. Deux poètes français lui répondirent : Lamartine, par la Marseillaise de la paix, datée du 28 mai i84i ; Musset, dans une chanson pleine de verve et de railleuse insolence, datée du i'^'" juin i84i. Toute cette effervescence se calma plus rapidement qu'on n'eût cru. La crise se dénoua

par la soumission de Sléhémet-Ali et par une transaction générale

(Convention des Détroits, i84i)-

io5. De nobles pleurs. Des pleurs de regret et de repentir. — En 18^8, Barthélémy, dans une afllche en vers, proposa la candidature de Lamartine à la présidence de la République.

RÉPOKSE a m. BeCKER, auteur du RniN ALLEMAND.

Dédiée a M. Dargaud, auteur de GEORGEs(a).

Roule libre et superbe entre tes larges rives, Rliin, Nil de l'Occident, coupe des nations ! Et des peuples assis qui boivent tes eaux vives Emporte les défis et les ambitions !

Il ne tachera plus le cristal de ton onde,

Le sang rouge du Franc, le sang bleu du Germain ;

Ils ne crouleront plus sous le caisson qui gronde.

Ces ponts qu'un peuple à l'autre étend comme une main 1

Les bombes et l'obus^ arc-en-ciel des batailles.

Ne viendront plus s'éteindre en sifflant sur tes bords ;

(a) Dargaud était un des meilleurs amis de Lamartine. Il traduisit les Psaumes de Job et composa diflerents ouvrages, entre autres : Georges ou Une Am» dans le siècle (i84o), une Histoire de Marie Sluart (i85o), une Histoire de la Liberté reltgieuse en France et de ses fondateurs (iSSg).

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