DIALOGUE ENTRE MON AME ET MOI
Quel fardeau te pèse, ô mon âme I Sur ce vieux lit des jours par l'ennui retourné, Comme un fruit de douleurs qui pèse aux flancs de femme, Impatient de naître et pleurant d'être né ? La nuit tombe, ô mon âme ! un peu de veille encore 1 &■
Ce coucher d'un soleil est d'un autre l'aurore. Vois comme avec tes sens s'écroule ta prison ! Vois comme aux premiers vents de la précoce automne, Sur les bords de l'étang où le roseau frissonne, S'envole brin à brin le duvet du chardon ! lo
Vois comme de mon front la couronne est fragile I Vois comme cet oiseau dont le nid est la tuile Nous suit pour emporter à son frileux asile Nos cheveux blnncs, pareils à la toison que file La vieille femme assise au sSuil de sa maison 1 i5
Dans un lointain qui fuit ma jeunesse recule, Ma sève refroidie avec lenteur circule, L'arbre quitte sa feuille et va nouer son fruit : Ne presse pas ces jours qu'un autre doigt calcule, Bénis plutôt ce Dieu qui place un crépuscule ao
Entre les bruits du soir et la paix de la nuit I Moi qui par des concerts saluai ta naissance, Moi qui te réveillai neuve à cette existence Avec des chants de fête et des chants d'espérance, Moi qui fis de ton cœur chanter chaque soupir, 25
Veux-tu que, remontant ma harpe qui sommeille, Comme un David assis près d'un Saûl c[ui veille,
Je chante encor pour t'assoupir?
a . Petonrné se rapporte à Ut.
3. De douleurs. V. VI, ig (note). — De femme. V. XXXII, 74 (note).
37. Un David, m Quand donc le mauvais esprit, envoyé de Dieu, était sur Saûl, David prenait sa harpe, et il en jouait, et Saùl en était soulagé et s'en trouvait bien, parce aue le mauvais esprit se retirait de lui. » (Samuel, l, XVL 23).
il'Ji ÉPITRES ET POÉSIES DIVERSES
Non ! Depuis qu'en ces lieux le temps m'oublia seule,
La terre m'apparaît vieille comme une aïeule 3o
Qui pleure ses enfants sous ses robes de deuil.
Je n'aime des longs jours que l'heure des ténèbres,
Je n'écoute des chants que ces strophes funèbres
Que sanglote le prêtre en menant un cercueil.
Pourtant le soir qui tombe a des langueurs sereines 35
Que la fin donne à tout, aux bonheurs comme aux peines;
Le linceul même est tiède au cœur enseveli ;
On a vidé ses yeux de ses dernières larmes,
L'âme à son désespoir trouve de tristes charmes,
Et des bonheurs perdus se sauve dans l'oubli. 4o
Cette heure a pour nos sens des impressions douces Comme des pas muets qui marchent sur des mousses: C'est l'amère douceur du baiser des adieux. De l'air plus transparent le cristal est limpide. Des monts vaporisés l'azur vague et liquide d5
S'y fond avec l'azur des cieux.
Je ne sais quel lointain y baigne toute chose. Ainsi que le regard l'oreille s'y repose, On entend dans l'éther glisser le moindre vol ; C'est le pied de l'oiseau sur le rameau qui penche, 5o
Ou la chute d'un fruit détaché de la branche Qui tombe du poids sur le sol.
Aux premières lueurs de l'aurore frileuse, On voit flotter ces fils, dont la vierge fileuse «
D'arbre en arbre au verger a lissé le réseau : 55
lîlanche toison de l'air que la brume encor mouille, Qui traîne sur nos pas, comme de la quenouille Un fil traîne après le fuseau.
Aux précaires tiédeurs de la trompeuse automne, Dans l'oblique rayon le moucheron foisonne, 60
; Prêt à mourir d'un souffle à son premier frisson ; Et sur le seuil désert de la ruche engourdie, Quelque abeille en retard, qui sort et qui mendie, Rentre lourde de miel dans sa chaude prison.
Viens, reconnais la place où ta vie était neuve I 65
N'as-tu point de douceur, dis-moi, pauvre âme veuve, A remuer ici la cendre des jours morts? A revoir ton arbuste et ta demeure vide, Comme l'insecte ailé revoit sa chrysalide,
Balayure qui fut son corps !^ 70
Moi, le triste instinct m'y ramène :
Rien n'a changé là que le temps ; Des lieux où notre œil se promène, Rien n'a fui que les habitants.
Suis-moi du cœur pour voir encore, 75
Sur la pente douce au midi, La vigne qui nous fit éclore Ramper sur le roc attiédi.
Contemple la maison de pierre,
Dont nos pas usèrent le seuil : 80
Vois-la se vêtir de son lierre
Comme d'un vêtement de deuil.
Écoute le cri des vendanges
Qui monte du pressoir voisin,
Vois les sentiers rocheux des granges 85
Rougis par le sang du raisin.
77. Qui nous fil éclore. Plus poétique que : qui nous fit vivre.
83-86. On peut rapprocher ces vers pittoresques de la description des vendanges de Milly faite par Lamartine dans ses Mémoires inédits (1, xvii) : « Toutes les vignes chantaient quand on emportait leur ricliesse ; la toison de la terre semblait se réjouir d'être recueillie. Nous suivons ;» pied au
iJi EPTTTIÎÎS ET POESIES DIVERSES
Regarde au pied d» toit qui croule :
Voilà, près du figuier séché,
Le cep vivace qui s'enroule
\ l'angle du mur ébréché ! qo
L'hiver noircit sa rude écorce ; Autour du banc rongé du ver Il contourne sa branche torse Gomme un serpent frappé du fer.
Autrefois ses pampres sans nombre 95
S'entrelaçaient autour du puits ; Père et mère goûtaient son ombre, Enfants, oiseaux rongeaient ses fruits.
Il grimpait jusqu'à la fenêtre,
Il s'arrondissait en arceau ; 100
Il semble encor nous reconnaître,
Gomme un chien gardien d'un berceau.
Sur cette mousse des allées
Où rougit son pampre vermeil,
Un bouquet de feuilles gelées io5
Nous abrite encor du soleil.
Vives glaneuses de novembre,
Les grives, sur la grappe en deuil.
Ont oublié ces beaux grains d'ambre
Qu'enfant nous convoitions de l'œil. 110
Le rayon du soir la transperce Comme un albâtre oriental, Et le sucre d'or qu'elle verse Y pend en larmes de cristal.
retour les ctiats ruisselant du j«3 des coteaux ; nos tabliers de vendango, tout tachés du sang du raisin, faisaient pousser des cris de joie aux nouvelles band»s que nous rencontrions au retour. La joie ruisselait, comme le vin,
de colline en colline »
110. Enfant. Au singulier, parce que nous, comme dans tout le passage, désigne uniquement la personne du poète.
Sous ce ûcp de vigne qui t'aime, ii5
0 mon âme ! ne crois-tu pas Te retrouver enfin toi-même, Malgré l'alisencc et le trépas?
N'a-t-il pas pour toi le délice
Du brasier tiède et réchauffant lao
Qu'allume une vieille nourrice
Au foyer qui nous vit enfant?
Ou l'impression qui console
L'agneau tondu hors de saison,
Quand il sent sur sa laine folle ia5
Repousser sa chaude toison?
Que me fait le coteau, le toit, la vigne aride ?
Que me ferait le ciel, si le ciel était vide?
Je ne vois en ces lieux que ceux qui n'y sont pas !
Pourquoi ramènes- tu mes regrets sur leur trace? i3o
Des bonheurs disparus se rappeler la place,
C'est rouvrir des cercueils pour revoir des trépas 1
Le mur est gris, la tuile est rousse,
L'hiver a rongé le ciment ;
Des pierres disjointes la mousse i35
Verdit l'humide fondement ;
Les gouttières, que rien n'essuie,
Laissent en rigoles de suie
S'égoutter le ciel pluvieux,
Traçant sur la vide demeure i4o
i38. De suie. Équivaut à un adjectif: noires comme de la suie. V. VI, 4q (note).
Ces noirs sillons par où l'on pleure Que les veuves ont sous les veux.
La porte où file l'araignée,
Qui n'entend plus le doux accueil,
Keste immobile et dédaignée i45
Et ne tourne plus sur son seiùl ;
Les volets que le moineau seuille,
Détachés de leurs gonds de rouille,
Battent nuit et jour le granit ;
Les vitraux brisés par les grêles i5o
Livrent aux vieilles hirondelles
Un libre passage à leur nid.
Leur gazouillement sur les dalles
Couvertes de duvets flottants
Est la seule voix de ces salles, i55
Pleines des silences du temps.
De la solitaire demeure
Une ombre lourde d'heure en lieure
Se détache sur le gazon :
Et cette embre, couchée et morte, i6o l
Est la seule chose qui sorte
Tout le jour de celte maison I
Efface ce séjour, ô Dieu ! de ma paupière,
Ou rends-le-moi semblable à celui d'autrefois.
Quand la maison vibrait comme un grand cœur de pierre i65
De tous ces cœurs joyeux qui battaient sous ses toils 1
i48. De rouille. Équivaut à un adjectif. V. VI, ig (note).
ifjî. A : vers. V. XII, à (noie).
i58. D'heure en heure. Elliptique : qui s'allonge d'heure en heure. Cf.
3<i9-3io.
iGèt Paupière. Poétique, pour œil. V. XIII, 54 (noie).
A l'heure où la roscc au soleil s'évapore,
Tons CCS volets fermes s'ouvraient à sa chaleur,
l^our y laisser entrer, avec la tiède aurore.
Les nocturnes parfums de nos vignes en fleur. i;..
On eût dit que ces murs respiraient comme un être
Des pampres réjouis la jeune exhalaison ;
La vie apparaissait rose, à chaque fenêtre,
Sou.6 les beaux traits d'enfants nichés dans la maison.
Leurs blonds cheveux épars au vent de la montagne, 175
Les fdles, se passant leurs deux mains sur les yeux, Jetaient des cris de joie à l'écho des montagnes, Ou sur leurs seins naissants croisaient leurs doigts pieux.
La mère, de sa couche à ces doux bruits levée,
Sur ces fronts inégaux se penchait tour à tour, 180
Comme la poule heureuse assemble sa couvée,
Leur apprenant les mots qui bénissent le jour.
Moins de balbutiements sortent du nid sonore, Quand, au rayon d'été qui vient la réveiller. L'hirondelle, au plafond qui les abrite encore, i85
A ses petits sans plume apprend à gazouiller.
Et les bruits du foyer que l'aube fait renaître,
Les pas des serviteurs sur les degrés de bois,
Les aboiements du chien qui voit sortir son maître,
Le mendiant plaintif qui fait pleurer sa voix, igo
Montaient avec le jour ; et, dans les intervalles, Sous des doigts de quinze ans répétant leur leçon, Les claviers résonnaient ainsi que des cigales Qui font tinter l'oreille au temps de la moisson !
175-177. Montagne, montagnes. Lamartine n'avait pas mis la dernière main à ces vers.
176. Les filles. Les cinq sœurs de Lamartine : Cécile, Eugénie, Césarino, Suzanne et Sopliic.
182. Les mots qui bénissent le jour. La priore du matin, qui sancliGe d'avance la joumài».
Puis ces bruits d'année en année '9
Baissèrent d'une vie, hélas ! et d'une voix ; Une fenêtre en deuil, à l'ombre condamnée,
Se ferma sous le bord des toits.
Printemps après printemps, de belles jfiancées
Suivirent de chers ravisseurs, aoo
Et, par la mère en pleurs sur le seuil embrassées,
Partirent en baisant leurs sœurs.
Puis sortit un matin pour le champ où l'on pleure
Le cercueil tardif de l'aïeul, Puis un autre, et puis deux ; et puis dans la demeure îo5
Un vieillard morne resta seul I
Puis la maison glissa sur la pente rapide
Où le temps entasse les jours ; Puis la porte à jamais se ferma sur le vide,
Et l'ortie envahit les cours 1... aïo
igg. De belles fiancées. Cécile épousa M. de Cessiat en i8i3, Eugénie M. de Coppens en 1816, Ccsarino M. de Vignet en 1819. La«iarline luimême se maria en 1820 ; ses deux autres sœurs, en 182 i et 1837.
204. L'aïeul. Sans doute l'aîné des oncles de Lamartine, qui mourut en
205. Suzanne de Lamartine, devenue en 182 1 M"'« de Monlhcrot, moir rut à Milly en 1824 ; Césarine mourut la même année. Le poète perdit sa mère en 1829. Sa fille Julia mourut en 1882, au cours de leur voyage en Orient ; il ramena le corps en France et l'ensevelit à Saint-Point l'année suivante. — Les allusions à cette série de deui^ -ie famille ne sont pas très nettes.
206. Un vieillard. Le père du poète, TJ resta seul à Milly, où il vécut jusqu'en i84o.
0 famille ! ô mystère ! 6 cœur de la nature,
Où l'amour dilaté dans toute créature
Se resserre en foyer pour couver des berceaux I
Goutte de sang puisée à l'artère du monde
Qui court de cœur en cœur toujours chaude et féconde, ai5
Et qui se ramifie en éternels ruisseaux !
Chaleur du sein de mère où Dieu nous fit éclore,
Qui du duvet natal nous enveloppe encore
Quand le vent d'hiver siffle à la place des lits ;
Arrière-goût du lait dont la femme nous sèvre, aao
Qui même en tarissant nous embaume la lèvre ;
Étreinte de deux bras par l'amour amollis !
Premier rayon du ciel vu dans des yeux de femmes, Premier foyer d'une âme où s'allument nos âmes, Premiers bruits de baisers au cœur retentissants! 235
an et suiv. Comparez ces vers sur la famille aux trois strophes de Jocelyn (ci-dessus, XL, 333-2G3) sur le même thème.
3 12. Toule créature : toutes les créatures prises ensemble, toute la création. L'amour, qui imprègne la nature entière, se condense pour ainsi dire dans la famille.
3 30. Nous sèvre. Sous-entendee : après nous en avoir nourri.