‹ PoésieChapitre 28 sur 274 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Rien ne peut ni tarir ni suspendre son cours, Jusqu'à ce qu'à la nier, où ses ondes sont nées, Il rende en niurnuirant ses vagues déchaînées. Et se repose enfin en elle et pour toujours !

(Encore un hymne.)

On dirait que le poète joue superbement avec les maLériaux de cet univers qu'il embrasse d'un si large regard. Les éléments confondent leurs limites. La mer et le ciel sont deu.\ abîmes semblables, dont chacun sert à décrire l'autre :

L'harinonieui Elhcr, dans ses vagues d'azur. Enveloppe les monis d'un Quide plus pur ; Leurs contours qu'il éteint, leurs cimes qu'il efTacc, Semblent nager dans l'air et trembler dans l'espace. Comme on voit jusqu'au fond d'une mer en repos L'ombre de son rivage onduler sous les flots.

(L'Infini dans les deux.)

Vieil Océan, dans tes rivages, Flotte comme un ciel écumant Plus orageux que les nuages.

Plus lumineux qu'un firmament !

(Eternité de la nature, brièveté de l'homme.)

S'agit-il de peindre la nuit? Lamartine, par une audacieuse transposition du monde moral au monde physique, étend à la nature entière la pai.\ qui se fait alors dans le cœur de l'homme :

Un silence pieus s'étend sur la nature : Le fleuve a son éclat, mais n'a plus son nuirmure ; Les chemins sont déserts, les chaumières sans voix; Nulle feuille ne tremble à la voûte des bois ; Et la mer elle-même, expirant sur sa rive. Roule à peine à la plage une lame plaintive : On dirait, en voyant ce monde sans échos, ... Que l'on contemple en songe, à travers le passé* Le fantôme d'un monde où la vie a cessé.

(L'Infini dans les deux.)

Les tempêtes même se calment; le bruit et le niouvementne renaîtront partout qu'aux premières lueurs de l'aurore ;

Pourquoi bondissc7.-vous sur la plage écumanle. Vagues dont aucun vent n'a creusé les sillons? Pourijuoi secouez-vous votre écume fumante En légers tourbillons .■'

Pourquoi balancez-vous vos fronts que l'aube essuie. Forêts qui tressaillez avant l'heure du bruit?

\LII LAMARTINlf. : OCIVRES CHOISIES

Potirquoi de vos rameaux répandez-vous en pluie Ces pleurs silencieux dont vous baigna la nuit?...

{Hymne du matin.)

Interpréter ainsi la nature, avec ce mélange d'invention hardie et de vérité piltoresque, c'est véritablement créer, créer de par la poésie un monde à demi fantastique, mais qui désormais vit et s'impose à limairinalion des hommes au même litre que le monde réel. Par là l(>s Harmonies sont infiniment supérieures aux Mcditalions : plus spontanées, vraiment jaillies de l'àme comme un cantique ou comme un cri, plus originales, sans aucune trace de gène ou d'imitation, elles inventent et elles épuisent à la fois des thèmes absolument simples et d'une incomparable beauté. Jamais le génie de Lamartine ne s'épanouit avec plus de liberté: jamais sa fécondité naluiclle ne le servit si heureusement. Il s'égale par les Harmonies aux jtoètes les plus puissants, aux véritables « inspirés ».

Kn même temps, il semble qu'il sesoit fait un jeu d'assoujdir les rythmes et de varier les coupes. La forme caractéristiipie des !\IcfUtations, la strophe de quatre alexandrins de llsolemcnt, (le VAutomne, du Vallon, la strophe même du Lac, plus mélodieuse et plus lyrique, sont prestiue abandonnées; elles constituent rarement une pièce entière, on ne les rencontre guère qu'en passant. Lamartine, qui devait un jour parler avec un si étrange dédain des « petits vers inégaux » de La l'onlaine, cmiiloie abondamment le vers libre dans des pièces de quel(|ue étendue {Ui/mne de la nuit, Hymne du malin, Hymne du soir dans les. temples. Paysage dans le golfe de Gênes, Le Chêne, elc). La strophe de dix octosyllabes telle qu'il l'avait employée dans VEnthousiasme et dans l'Esprit de Dieu, reparait fréquemment, très pro|>rc, avec son vers rapide et ses longues périodes, à donner l'impression du temps (|ui passe, des ruines qui s'amoncellent, des saisons ([ui changent, ou de la vie qui s'accroit :

Les sillons, où les hlcs jaunissent, Sous les pas changeants des saisons, Se dépoiiilli'nt et se \(''lissenl CoMiuio un troupeau do ses toisons; Le llcuvc naît, gronde et s'écoule; La tour monte, vieillit, s'écroule; L hiver efTenille le granit ; Des générations sans noinhro Vivent et meurent sous son ouihro :

Et lui ? voyez , il rajeunit I

(Le Chêne.)

Page 1