‹ PoésieChapitre 39 sur 274 · I.IV LAMARTINE : ŒUVRES CHOISIES · texte numérisé non relu

I.IV LAMARTINE : ŒUVRES CHOISIES

de sa nature de poète, il se révèle capalile d'animer des personnages, de les faire agir et parler, bref de conduire une action draniali<iiie. Le plan du poème, malgré diverses défaillances *, est hien fait : l'action se développe avec sûreté, les effets sont habilement ménagés. Les parties de récit sont traitées avec un art supérieur, bien éloigné des froides gaucheries du Pélcrinage â'Harold; quelques passages atteignent au sublime. On peut penser ce qu'on voudra, au point de vue de la vraisemblance, de l'ordination de Joceiyn dans la prison de Grenoble : le récit est, d'un bout à l'autre, admirable de force, de giandeur, de pathétique ; il n'y a aucune exagération à dire qu'il fait songer à Pub/eucte. Les descriptions qui encadrent ou pénètrent les scènes piincipales du poème lépondent au caractère général de l'œuvre : on y retrouve la luxmianle ampleur et parfois l'allure lyiique des descriptions des Har- 'inûnies, teiii|iéièe par la piécision qui conviiMit ù la |)oésie narrative.

Ces nouveautés promettaient beaucoup. Que ne pouvait on attendre dun poète parvenu à la fois à une pareille maîtrise de son art et à une si sereine simplicité de sentiments et de pensée ? Sainte-Beuve s'est fait l'écho de ces espérances du public lettré : « Joceiyn, dit-il, était un début dans l'ordre des compositions ; bien que la fable n'en fût pas bien difficile à inventer, elle était touchante, elle prétait aux plus riches (jualités du poète, et l'induisait sans violence à des tons rajeunis. .Malgré des incorrections de détail et des longueurs, l'essai était charmant; ce dut paraître un très heureu.\ commencement pour les poèmes avenir, comme Ilernani avait pu paraître, dans ses hasards, un heureu.v prélude pour des drames futurs 2. » Et Lamennais, exhortant le poète, lui indiquait en ces termes la roule à suivre : « Vous avez enrichi notre langue d'une nouvelle et magnifique harmonie... Continuez votre œuvre, elle est trop belle j)our èlie délaissée ; mais qu'en planant au dessus de la terre, dans les hautes régions, votre génie ne perde pas de vue les choses dici-bas, les choses piésentes, cette multitude immense d'hommes altérés du

1 . Joceiyn se ressent des conditions dans lesquelles il a été composé et des reuianicmcnls successifs qu'il a subis. 11 y subsiste même, à côté d'inadvertances de détail, quelques incohérences astez fortes : c'est ainsi que Joceiyn visite en 1800 (Septième r,poque) la maison de ses parents, incendiée et détruite de fond en comble en 1793 (Deuxième Ëpoque).

2. Portraits contemporains, t. 1, article sur les Becueillemenls (avril 1889).

Introduction lv

vrai et du bien, qu'un puissant instinct pousse vers un but inconnu pour eux et dont la poitrine liahHante aspire avec effort le souffle de l'avenir! Soyez aussi leur poète à eux '. »

Lamartine lui-même se sentait alors plein de confiance en son avenir poétique. Jocclyn avait lépondu de façon victorieuse à ceux qui insinuaient que son talent mourrait « au seuil de la Cliahibre ». Le domaine de l'art s'agrandissait sans cesse à ses yeux : poésie politique, philosophique, domestique cl familière, il comprenait tout désormais et croyait pouvoir tout tenter. Dès 183i, au retour d'Orient, et tandis qu'il achevait Jocelyn, il avait repris, en l'élargissant encore, lidée de ce poème universel quil méditait depuis '18"21; il promettait 8 000 vers à V^irieu pour la fin de l'année et lui en annonçait GO 000 autres : « Nous aurons aussi nos poèmes indiens, infinis connue la nature, dont tout poème doit être la vaste et vivante réflexion. IS'ous n'avons eu jusqu'ici que des chambres obscures en fait de poésie. » Jocelyn fini, la Chute d'un Ange s'exécute en dix-huit mois. A cette poésie « antédiluvienne, primitive, orientale », doit succéder TOwiT^er, « épopée populaire de la chaumière et du grenier », où il n'y aura plus de controverse religieuse ni politique, mais « sentiment tout pur et pathétique élémentaire par le pain et le sel ». Puis viendront les PvcJicu.rs

Rien n'est plus pénible que de voir, à partir de Jocelyn, naître et s'accentuer la disproportion entre tant de beaux ou de généreux projets et leur exécution. Négligence hâtive, déplorable facilité à se satisfaire, composition lâche, tous les défauts que contenaient en germe quelques-unes des œuvres de sa jeunesse, mais que rien maintenant ne corrige ou n'atténue, voilà ce que Lamartine va mettre au service d'une pensée poéti(iue aussi vigoureuse que jamais. Transportant dans la poésie les habitudes de l'improvisation oratoire, il se contente de la première expression venue, trop souvent difTuse et plate, parfois inintelligible. Visiblement, en plus d'un passage, il ne s'est même pas relu. Les yeux fixés sur les poèmes qu'il rêve, et qu'il n'écrira pas, le travail actuel lui pèse, et il ne songe. qu'à l'expédier au plus vile, comptant sur l'avenir pour racheter les faiblesses du présent. « C'est détestable, mais indispensable à mon œuvre future », écrit-il tranquillement à Virieu à propos de la Chute d'un Ange, sans se rendre compte

I, L'îtI.rc du j/i mars i836.

LVI LAMAniINE : ŒLVEICS CHOISIES

qu'un pareil excès de facilité et de complaisance envers soinièiiie est falal au plus beau génie.

La Chute d'un Ange parut en mai 1838. Le sentiment du public semble aAoir été d'abord la surprise: ceux même qui admiraient ne com|»rrnaienl pas bien. L'Avertissement placé en lé,te de la première édition n'était pas fait pour éclairer beaucoup le lecteur : « C'est, disait le poète, une page de plus do cette œuvre de trop longue haleine dont je rue suis tracé b; plan de bonne heure et dont j'ébaucherai quelques fragments de |)lus jusqu'à mes années d'hiver, si Dieu m'en réserve. La nature morale eu est le sujet, etc. »

Cette « nature morale », que Lamartine avait montrée dans Jocclyn sous son aspect moderne et chrétien, avec ses scrupules, ses luttes, ses sacrifices, il voulait cette fois la saisir dans l'humanité des premiers âges, réduite aux sentiments élémentaires et quasi instinctifs de l'amour et de la haine. Cédar, l'ange déchu, Daïdha, fille de la tribu primitive, tels sont les héros qu'il est allé chercher au delà du Déluge, à la source des temps ;

Or c'était flans ces jours où le souverain Juge A peine retenait les vagues du Déluge

Kn eux. tout est spntiiuent. Ce n'est ni l'orgueil ni la révolte de l'esprit f|ui causent la chute de Cédar, mais son amour pour Daïdha. Devenu homme, rien ne subsiste de son inlelligonce céleste : il ignore jusqu'au langage de ses nouveaux compagnons. L'amour seul vit en lui. Daïdha, de même, ne suitqu'aimer son époux et ses enfants avec la sauvagerie sublime de l'instinct; quand ses petits sont en danger, elle les défend comme la lionne ses lionceaux, comme la biche ses faons. Persécutés, ils s'enfuient et trouvent miraculeusement auprès d'un vieux sage, avec le repos et la sécurité, les premiers enseignements de la morale ; ces conseils de justice et de bonté les pénètrent d'une surprise attendrie, et, pour la première fois, l'amour s'ennoblit en eux par la piété : tous deux,

assis aux pieds du beau vieillard, Suivaient, sans respirer, ses lèvres du regard, Kl, do ce monde neuf admirant les merveilles, Croyaient cnt<"ndrc un rcve enseigner leurs oreilles; Et souvent le vieillard pour eux recomnieneait, Et chaque fois en eux leur àme grandissait. O délices sans fond de ce ciel sur la terre Qu'ils savouraient tous deux aux pieds du solitaire I Dans leurs cœurs confondus recevoir à la fois L'ivresse de la vie et les divines lois,

INTRODUCTION LMI

Se reposer d'aimer en tombant clans l'extase I Ah ! c'est plus (le ncclar que n'en contient le vase. C'est de quoi sur vos pieds le faire déborder : C'est ce qu'à ces enfants Dieu semblait accorder I

Mais cette première éducation, ce premier efTort de l'âme pour s'élever au-dessus des atTections trop élroites de la iainille, est brusquement rompu. Arrachés à Jeur reiraile, Cédar et Daïdlia se voient transportés dans l'infâme cité des géants, idoles, humaines qu'adore en tremblant un peuple d'esclaves :

Dans leurs affreux blasphèmes, Quelques hommes hardis se sont faits dieux eux-mêmes 1 De prestiges sacrés éblouissant les yeuXj L'ignorance et la peur les reconnaissent dieux. Pour imposer leur joug au reste de la terre, Ils cachent leurs secrets dans la nuit du mystère. Et sur l'esprit du peuple épaississant la nuit. Voilent le jour à ceux que leur fourbe séduit

La vie ignoble de ces monstres est longuement et complaisamment dépeinte. Tous les excès d'une société que n'a point encore visitée l'idée de Dieu, toutes les horreurs d'une civilisation grossière où l'abus des jouissances conduit à la plus atroce cruauté y sont accumulés à plaisir:

A leurs goûts dépravés par l'excès monotone.

Il n'est plus de plaisir qu'un crime n'assaisonne.

Ils ne savourent plus l'amour ni la beauté

Si l'horreur ne s y mêle avec la volupté.

Si de la bouche même où leur bouche se pâme

Quelque cri de douleur n'aiguillonne leur àme.

Dans les infâmes jeux de leur divin loisir

Le supplice de l'homme est leur premier plaisir

Cédar et Da'idha, séparés l'un de l'autre, voués à l'esclavage et à l'ignominie, se réunissent pourtant après bien des épreuves et prennent avec leurs enfants le chemin du désert; mais c'est pour y périr. Tant de douleurs n'ont pas suffi à expier la faute que l'ange a commise en préférant la teiTe au ciel : il lui faut subir la suprême torture des cœurs humains, voir, impuissant, mourir ses enfants et sa femme, et entendre retentir sur a propre agonie, au-dessus du bûcher qu'il s'est élevé luini^me, l'arrêt du ciel inexorable :

u Tu ne remonteras au ciel qui te vit naître Que par les cent degrés de l'échelle de l'être. Et chacun en montant te brûlera le pied ; Et ton crime d'amour ne peut être expié

LVni LAMARTINE : OEUVRES CHOISIES

Qu'après que celte cendre aux quatre vents semée. Par le temps réunie et par Dieu ranimée, Pour faire à ton esprit de nouveaux vêtements Aura repris ton corps à tous les éléments. Et, prêtant à ton àme une enveloppe neuve. Renouvelé ncui fois ta vie et ton épreuve; A moins que le pardon, justice de l'amour. Ne rlpscende vivant rn ce mortel sé'ourl »

L'ouragan, à ces mots se levant sur la plaine, SouEQa sur le bûcher de toute son haleine. Et dispersa la cendre en pâles tourbillons. Comme un semeur, l'hiver, la semence aux sillons. L'immobile désert sentit frémir sa poudre. L'occident se couvrit de menace et de foudre ; Des nuages pesants, pleins de tonnerre et d'eau. Posèrent sur les monts comme un sombre fardeau. Et, sur son front levé vers la céleste voiile. L'homme sentit pleuvoir une première goutte.

Et le poème s'achève ainsi, non sans grandeur, sur les ténèbres vengeresses du Déluge et sur l'obscure espérance de la Rédemption.

11 y a dans la Claite d'un Ange l'ébauche d'un poème philosophique, admirable dans quelques-unes de ses parties, mais fragmenlaire et passablement confus; il y a surtout un immense poème de la nature orientale et primitive, éclatant, coloré, et qui, en dépit de nombreuses défaillances, présente le génie de Lamartine sous un jour inattendu. Après les grisailles des Méditations et la pure lumière des Harmonies, les « visions » de la Chute d'un Ange sont le triomphe de la couleur. Pour la première fois, Lamartine semble vouloir s'adresser au.K yeux plus qu'à l'oreille, aux sens plutôt qu'à l'âme. La nécessité de renouveler ce thème, si souvent traité depuis les débuts du romantisme, des amours et des aventures des anges, le désir d'utiliser en poésie, comme il les avait utilisés en prose dans le récit de son voyage, les matériaux rapportés d'Orient, l'ont amené à nujlliplier les épisodes et lesdesciiplioiis, richesses accessoires qui ont lini par passer au premier jilan. Jamais encore il n'avait fait un tel effort pour sortir de lui-même, pour peindre autre chose que dos lieux familiers, pour e.xprimerdes passions étrangères à sa projtre nature. Ou n'est-ce pas plutôt sa nature qui a changé, en échappant au.x élruitesses et aux liuiidilés coutumières du goût occidental? Tout est énorme et mtjiisliueux dans la Cltitte d'un Anae : I4

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