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INTRODUCTION LIX

force surhumaine de Cédar, les prodigieux palais de Babel, la férocité de ses « dieux » immondes; Lamartine, qui jusqu'alors s'était gardé si prudemment dos exagérations romantiques, donne ici le modèle de ces peintures colossales que la Légende des Siècles nous a depuis rendues familières.

Hugo, du reste, et après lui Théophile Gautier, plus tard Leconte de Lisle et Ilérédia, séduits par le faste des couleurs, par l'abondance et l'éclat des inventions de détail, par l'ampleur de l'inspiration, mettaient la C/twfe cr«<n Ange au premier rang des œuvres de Lamartine, voire même des œuvres du siècle. « Jamais, écrivait Hugo, le souffle de la nature n'a plus profondément pénétré et n'a plus largement remué, de la base à la cime et jusque dans les moindres rameaux, une œuvre d'art. » 11 est vrai qu'il disait aussi : « Que sera donc l'édifice si ce ne sont là que les bas-reliefs ! » Et nous savons que « l'édifice » n'a pas été bâti. H faut lire la Chute d'un Ange, et même l'étudier de près, si l'on veut se faire une idée complète de l'art de Lamartine et de l'influence exercée par l'Orient sur son imagination ; il faut, le premier étonnement passé, savoir en goûter les étranges beautés. Mais il est difficile d'admirer sans réserve ce fragment gigantesque et bizarre, deux fois inachevé, aussi bien par les négligences d'une exécution hâtive que par l'absence d'une suite attendue et qui en compléterait le sens.

Un an plus tard (1839) Lamartine publiait les Recueillements, œuvre, elle aussi, décevante et inégale. Sous ce titre trompeur, qui semblait promettre, dans l'âge mûr du poète, une suite aux Méditations de la jeunesse, il avait rassemblé des pièces de circonstances, consolations à des amis affligés, remerciements, discours, toasts et professions de foi. La transformation qu'il sentait s'accomplir en lui depuis plusieurs années est maintenant définitive : « Je vois se réaliser, écrivait-il dès 1833, ce que j'avais toujours senti, que l'éloquence était en moi plus que la poésie, qui n'est qu'une de ses formes'... » Le Cantique sur la mort de Mme la duchesse de Broglie, la pièce A M. de Genoude sur son ordination, la Réponse à M. Wap, le poème adressé A M. Félix Guillemardet sur sa maladie, le Toast des Gallois et des Bretons, Utopie, d'autres

I. Lettre à Virieu du 22 septembre i835. — V. aussi lettre d'août 1887 :

« Adieu les vers 1 j'aime mieux parler les paroles crachées coûtent moins

que les stances fondues en bronze. »

LN. . LAMARTlNi: i4L\liL> CHOISIES

morceaux encore sont moins de la poésie, en efTel, que de la parole, une parole abondante et clialeui'cuse, pressante on persuasive, à demi improvisée. C'est que, de jour en jour, l'action l'emporte sur le rêve, la prose sur les vers, et que le lyrisme se noie dans l'éloquence : les discours ont remplacé les chants.

De lancienne inspiration, rêveuse, enthousiaste ou myslique, il ne reste plus trace; ou plutôt on dirait qu'elle s'est réfugiée dans les pages mélancoliques de la Préface, oîi l'on lioiive comme en germe toute la littérature de souvenirs et d'autoljiographie que Lamartine devait dével()|)per si copieusement dans les Confidences, les Nouvelles Confidences, le Cours familier de Littérature (il Ig^^ Mémoires inédits : « L'heure du liiant, pour moi, c'est la fin de l'automne; ce sont les derniers jours de l'année qui meurt dans les brouillards et dans les tristesses du vent.... A ce moment de l'année, je me lève bien avant le jour; cinq heures du malin n'ont pas encore sonné à l'horloge lente et rauque du clocher qui domine mon jardin, ([ue j'ai quitlé mon lit, fatigué de rêves, rallumé ma lampe de cuivre et mis le feu au sarment de vigne qui doit réchauiïer ma veille.... J'ouvre ma fenêtre; je fais quelques pas sur le plancher vermoulu de mon balcon de bois. Je regarde le ciel et les noires dentelures de la montagne, qui se découpent nettes et aiguës sur le bleu pâle d'un firmament d'hiver, ou qui noient leurs cimes dans un lourd océan de brouillards ; quand il y a du vent, je vois courir les nuages sur les dernières étoiles qui brillent et disparaissent tour à tour comme des perles de l'abime que la vague recouvre et découvre dans ses ondulations. Les branches noires et dépouillées des noyers du cimetière se tordent et se plaignent sous la tourmente des airs, et l'orage nocturne lamassc et roule leurs tas de feuilles mortes, qui viennent bruire et bouillonner au pied de la tour comme de l'eau.

ic A un tel spectacle, à une telle heure, dans un tel silence, au milieu de cette nature sympathique, de ces collines où l'on a grandi, où l'on doit vieillir, à dix pas du tombeau où repose en nous attendant tout ce qu'on a le plus pleuré sur la terre, est-il possible que l'âme qui s'éveille et ([ui se trempe dans cet air des nuits n'éprouve pas un frisson universel, ne se mêle pas instantanément à toute celte magnifique confidence du firmament et des montagnes, des étoiles et des prés, du vent et des arbres, et qu'une rapide et bondissante pensée ne s'élance pas du cœur pour monter à ces étoiles, et de ces étoiles pour mohlei" à Dieu?.... »

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Mais, tandis qu'il ouvre ainsi, pour les œuvres en prose, la série inépuisable des souvenirs et des confidences personnelles, Lamartine s'interdit désormais d'en faire le thème de ses poèmes. L'amour de l'humanité, une pitié profonde pour ses douleurs; l'iiisloire des idées, de leurs lents progrès, de leurs défaites et de leurs triomphes ; la liberté, la religion: voilà ce qui doit maintenant nourrir son inspiration. La pièce A M. Félix Guilleinardet, sorte de confession intime, est riiistoire d'une ànie généreuse qui dépouille pou à peu l'égoïsnie de la jeunesse et des passions individuelles, pour n'éprouver i»lus que des sentiments d'universelle pitié, de fraternité envers tous les hommes, et toutes les émotions les plus hautes des âmes désintéressées :

Frère, le temps n'est plus où j'écoutais mon àine Se plaindre et soupirer comme >ine faible femmo Qui de sa propre voix soi-même s'attendrit

Ma personnalité remplissait la nature :

On eût dit qu'avant elle aucune créature N'avait vécu, soufTcrt, aimé, perdu, gémi; Que j'étais à moi seul le mot du grand mystère, Et que toute pitié du ciel et de la terre Dut ravonner sur ma fourmi !

Puis mon cœur, insensible à ses propres misères, S est élargi plus tard aux douleurs de mes frères : Tous leurs maux ont coulé dans le lac de mes pleurs ; Et, conmie un grand linceul que la pitié déroule, L'âme d'un seul, ouverte aux plaintes do la foule, A gémi toutes les douleurs.

Jamais les idées n'< nt été plus nombreuses, plus hardies que dans ce petit recueil où pas une pièce n'est achevée, mais qui montre des routes si neuves. Lamartine touche à cette terre promise de la poésie agissante et bienfaisante, toute nourrie des réalités de la vie humaine et sociale, qu'il a si ardemment souhaitée. Mais sa pensée dépasse son œuvre, ses désirs dépassent ses forces, et la plume lui tombe des mains.... Il écrira encore çà et là, isolément, quelques poèmes qui sont parmi ses chefs-d'œuvre; mais les Recueillements sont le dernier volume de vers qu'il publie : à proprement parler, sa carrière poétique est close.

11 avait alors cinquante ans. La mort de son ami Virieu, survenue peu après (avril iSii), marqua pour lui une douloureuse étape : «Je perds en lui autant que vous-même, écrivaitil à Mlle de Virieu, tout le passé, tout ce qui restait d'affec-

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