L'ISOLEMENT
Cette pièce fut ébaucliée sur l'album du poète le 22 aoAt 1818 et insérée deux jours après, à titre confidentiel, dans une lettre à Avmon de Virieu, sous cette ruljrîquc : Médllation ImilVeme. Stances. (V. Correspondance de Lamartine, éd. in-iO, t. I, p. 33 1). Avant de la publier, Lamartine la remania et la raccourcit. Elle devint la première du recueil.
I^amarline vivait depuis plusieurs mois à MiHy, dans la maison de son père, isolé, Lùme triste, ayant perdu peu de temps auparavant, « par une mort précoce, la personne qu'il avait le plus aimée jusquelà ». V. Introduction, p. .vix. — Le paysage décrit, quoiqu'inspiré par celui que le poète avait sous les yeux, est un paysage de fantaisie.
Souvent sur la montagne, à l'ombre du vieux chêne, Au coucher du soleil, tristement je m'assieds ; Je promène au hasard mes regards sur la plaine, Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.
Ici gronde le fleuve aux vagues c'cumantes ; 5
Il serpente, et s'ciifoncc en un lointain obscur; Là le lac immobile étend ses eaux dormantes Uù l'étoile du soir se lève dans l'azur.
8. Où l'étoile da soir se ^eve dans l'a-ur : oîi l'on, voit, par reflet, l'isloile du soir se lever dans 1 a/.iir. — Dans la première rédiiclion :
Et le pâle Vesper tremble dans son azur,
il s'jj^issuil de l'azur du lac
lAU&BTl.\K. -— POÉSIB. 3
Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres,
Le crépuscule encor jette un dernier rayon ; lo
El le char vaporeux de la reine des ombres
Monte, et blancliit déjà les bords de l'horizon.
Cependant, s'élançanl do la llôrlie goliiiqne,
In son rcliijirux se répand dans les airs :
Le voyageur s'arrête, et la cloche rustique i5
Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.
Mais h ces doux tableaux mon âme indiiïérei.ie
M'éprouve devant eux ni charme ni Iransporls ;
Je conlomple la terre ainsi (ju'uno omljre erranic :
Le soleil des vivants n'échaull'c plus les morts. ac.
De colline en colline en vain portant ma vue, Du sud à l'aquilon, de l'aurore au couciianl. Je parcours tous les points de l'immense éiendue, Et je dis : « Nulle part le bonheur ne m'aliène]. »
Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières, sd
Vains objets dont pour moi le charme est envolé? Fleuves, rochers, ibrêls, soliludes si chères, Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé 1
Que le tour du soleil ou commence ou s'achève, D'un œil inclinèrent je le suis dans .son cours ; 3o
En un ciel .soudure ou pur qu'il se couche ou se lève, Qu'importe le soleil ? je n'attends rien des jours.
1 1. Le char.. Image d'origine mytliologique, que Lamartine affectionne. Cf. 45 : le char de l'Aurore ; 111, d ; VIII, a ; XXIll, 63 ; XXX, 99. — La reine des ombres. La lune est peut-être l'objet qui a inspiré à Lamartine le plus tie ppriphrascs poétiques. Cf. V, 59 ; VU, f)9 ; etc.
i5. Le voyageur. — Preniicro rédaction : le laboureur. Rapproche/. XL,
iC. Concerts (toujours au pluriel) s'applique, dans le vocabulaire poétique de Lamartine, à un son musical quelconque, provenant nicuio d'un seul instrument. 11 emploie accord de la même manière.
aa. Aquilon, pour nord, comme aurore pour levant.
a6. Est envolé. Lamartine prèle l'réqueuiment aux verbes réfléchi» ili s foriies inlransitives ou |)a»sives. Cl'. XX\ 1, lov; WXlll, ii , \\\\l, 19a ; XL, 5â ; XXXVIII, 43 ; XLVt. yo ; etc.
L'ISOLt.ML.NT 3
Quand je pourrais le suivre on sa vasfe carrière,
Mes veux verraient, partout le vide et les déserts:
Je ne désire rien de tout ce qu'il éclaire ; 3^
Je ne demande rien à l'immense univers.
Mais peut-être au delà des bornes de sa splièrc,
Lieux, où le vrai soleil éclaire d'autres cicux,
Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux 1 4o
î,à, je m'enivrerais à la source où j'aspire; ,
\.a, je retrouverais et l'espoir et l'aniom",
Et ce bien idéal que toute àinc désire.
Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour 1
Que ne puis-je, porté sur le char de l'Aurore, !ih
\ ague objet de mes vœux, m'élancer jusqu'à toi ! Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore ? Il n'est rien de commun entre la terre et moi.
Quand la feuille des bols tombe dans la prairie,
Le vent du soir s'élève et l'arrache aux vallons ; 5o
34. Déserts. Mot très fréquent (surtout au plurielj dans la poésie de Lamartine, pour désigner une vaste étendue quelconque, en particulier les espaers célestes.
38. Le vrai soleil. Celui que nous voyons n'en est que limage et l'apparence: conception platonicienne. Dans l'imagination du poète, le monde des « Idées » de Platon se confond avec le Paradis chrétien.
4o. (Je que j'ai tant rêvé. — Première rédaction: ce que j ai tant pleuré. Le poète a atténué l'eipression, mais le sens est le même : je reverrais celle que j'ai perdue.
4i. Cf. Du Bellay, VOUve. sonnet CXIII :
La est le bien que tout esprit désire, La, le repos où tout le monde aspire, La est l'amour, là le plaisir encore.
La, ô mon Ame, au plus hault ciel guidée. Tu y pourras recognoistre l'Idée De la beauté, qu'en ce monde j'adore.
— Où : à laquelle, conformément à l'usage classique, d'après lequel cet adverbe remplace le pronom relatif précédé de diverses préposilions.
45. Le char de l'Aurore. Image païenne, adaptée à l'idée chrétienne d une vie future, dont le séjour est le ciel.
46. Vague objet ; ce bien idéal, qui « n'a pas de nom n ici-bas
4 Mi-nnATioNs ror;TiQUES
Kt moi, je suis semblable à la feuille ilctric: Emportez-moi comme elle, orageux acjuilons !