‹ PoésieChapitre 43 sur 274 · L'HOMME · texte numérisé non relu

L'HOMME

Médilalion dix-seplihmr. A lord Byron. Tel est le titre sous lequel Lamarlinç adressait de Milly, le 20 octobre 1819, à son ami de \ iricu dos fragments de ce poème, auquclil travaillait dcptiis plus d'un mois (v. Correspondance, t. H, pages 70 et 77). Cela avait, dit-il, trois cent cinquante vers. Le texte puhlic est sensiblement moins long; il a subi plus d'une retouche impurlaiite.

Lamartine ne connaissait Hyron que par ses œuvres((i). Il avait lu, probablement des iî:ii8(v. Correspondance. t.I,p. 34 i), dans un périodique suisse, \ii liibliulhcfjiie lunverscUc de Ge/ièue, quelques» fragments traduits « du l^elerinoijc de Clnlde Ilaruld, du Corsaire, de Lara, etc.; peut-être avait-il lu aussi Mnnfrcd, qui n'était pas encore traduit, dans le teste anglais. 11 a dit plus d'une fois la profonde émotion qu'il en avait ressentie. L'imagination déjà frappée par ce qu'on lui avait conté de « ce po"'lc misanllirope, jeune, riche, élégant de ligure, illustre de nom, déjà célèbre de génie, voyageant à son gré ou se fixant à son caprice dans les plus ravissantes contrées du globe, ayant des barques à lui sur les vagues, des chevaux sur les grèves, passant l'été sous les ombrages des Alpes, les hivers sous les orangers de Pise », et qui lui « paraissait le plus favorisé des mortels », il trouva dans l'amère mélancolie do ses vers « un attrait de plus pour son cœur ». Il devint « ivre de cette poésie » et ne rêva que de l'égaler. Mais, en morne temps, le sceplicismo et le pessimisme de Byron l'allligeaient et l'indignaient ; lui qui vouait de traverser une crise aigué de désenchantement et de doute (v. Introduction, p. x.xv, et ci-dessous, le Dàscspoir) et qui en sortait régénéré, ralTcrmi dans sa foi et dans ses es[)érances, il éprouva une peine réelle à voir un si grand génie glorifier avec complaisance le désespoir et l'impiété. Il écrivit l'Homme pour tenter de ramener Byron « à des idées un peu moins sataniques », en se donnant lui-même en exemple : prétention

5î. Aquilons, pour vents en général, spécialement vents violents. Mclonymic usuelle chez Lamartine.

(a) 11 est démontré qu'il n'avait pu rapcrccvoir e» Suisse ni en i8i5, selon le récit du Cours familier de LiUcralurc (t. Il, p. a56 et suiv.), ni en 1819, selon le récit du Commentaire de l'Homme : Hyron n'était en Suisse h aucune de ces deux dates. V. Edmond lislcve, D^ron el le liomanlisme français, p. 3i8 et suiv.

LnO.MME n

plutôt naïvp, qu'excusent seules l'excellence de l'intention et la sincérité d'un enthousiasme resté juvénile.

Lamartine n'envoya d'ailleurs pas ses vers à Byron. Quand crlui-ci apprit qu'il y était traité de « chantre d'enfer », il en fut d'abord courroucé. On dit qu'il rendit plus tard justice aux mérites du poète l'rangais ; mais ils n'entrèrent jamais en relations.

Nous donnons celle pièce en raison de sa célébrité plus qtio <\e l'intérêt qu'elle présente en elle-même. Malgré la conviction très chaleureuse qui l'anime, elle ne contient guère qu'une série d'amplifical ions assez banales sur la petitesse et la faiblesse de l'homme, sur l'impossibilité 011 il est de résoudre le problème de sa destinée, sur le devoir qu'il a de se résigner à celte ignorance et de se soumettre humblement à son sort, en adorant son (Créateur. Il y a là comme un écho versifié des doctrines que Lamennais venait de développer dans son Essai sur l'Indifférence en matière de relicjion et qui avaient %'ivement touché Lamartine (v. Christian Maréchal, Lamennais el Lamartine, p. 107 et suiv.). La seule originalité de Lamartine, c'est de faire do la raison la source même, ou tout au moins l'une des sources essentielles de la foi.

A Lord Bvro?ï.

Toi, dont le monde encore ignore le vrai nom, Esprit mystérieux, mortel, ange ou démon. Qui que tu sois, Byron, bon ou fatal génie, J'aime de tes concerts la sauvage harmonie, Comme j'aime le bruit de la foudre et des vents Se mêlant dans l'orage à la voix des torrents ! La nuit est ton séjour, l'horreur est ton domaine : L'aigle, roi des déserts, dédaigne ainsi la plaine ;

3. Esprit mystérieux. C'est sous cet aspect que Byron, qui se plaisait à s'entourer de mystère et à se donner des allures bizarres et démoniaques, apparaissait à tout le monde aux environs de 1830. On voyait en lui un très grand génie, qu'on admirait, mais un génie pervers et ténébreux, qui déconcertait le sens commun : il était vraiment l'énigme^vivante que dépeint Lamartine. — '

/l. Concerts. V. I, i6 (note).

: . 5. Comme j'aitne. — Première rédaction : comme on aime.

8. La comparaison avec l'aigle parait avoir été inspirée à Lamartine par Byt'on lui-même. Cf. Manfred, acte l, se. n : « 0 toi, monarque des airs, qui d'une aile rapide prends ton essor vers les cieux, que ne daignes-tu fondre sur moi, faire ta proie de mon cadavre et en nourrir tes aiglons ! Tu as déjà fran chi l'espace où mes yeux pouvaient te suivre, et les tiens découvrent encore tous' les objets qui sont sur la terre et dans l'air... » (trad. Pichot). — Dé- «rfi.V. I, 34 (note).

6 MltniTATIONS POÉTIQUES

Il ne veut, comme loi, que des rocs escarpés (hic l'hiver a blanchis, que la foudre a frappés, Des rivages couvcris des débris du naufrage, Ou des champs tout noircis des restes de carnage : Et, tandis que l'oiseau qui chante ses douleurs lîàl^t au bord des eaux son nid parmi les lleurs, Lui des sommets d'Athos franchit l'horrible cime, Suspend aux lianes des monts son aire sur l'abîme, Et là, seul, entouré de membres palpitants. De rochers d'un sang noir sans cesse dégouttants, Trouvant sa volupté dans les cris de sa proie, 13ercé par la tcmjièle, il s'endort dans sa joie.

Et toi, Byron, semblable à ce brigand des airSu,

Les cris du désespoir sont tes plus doux concerts.

Le mal est ton autel, et l'homme est ta victime.

Ton œil, comme Satan, a mesuré l'abîme.

Et ton âme, y plongeant loin du jour et de Dieu,

A dit à l'espérance un éternel adieu !

Comme lui, maintenant, régnant dans les ténèbres.

Ton génie invincible éclate en chants funèbres ;

Il triomphe, et ta voix, sur un mode infernal,

Chijinle riiyumc de gloire au sombre Dieu du mal.

i3. L'i'iseau <jai chaule ses douleurs ; le cygne. Cf. \1, ii'j.

lis. Alhos. Nom antique du Monle-Santo, flans l.i |irnsr|uilp de Chalridique en Macédoine; il l'sl pris ici loinnie type de nionl:i-nr ahruplo ri saiiya'Zfi. — Lamartine avait d'abord écrit : dos sommets yLics. VJ. .l/'ci/ir./. acte II, se. II : « Mes plaisirs étaient d'errer dans la solitude, de respirer l'air des montagnes couvertes de glaces, sur la cime desquelles les oiseaux n'osent bàlir leur nid. » — Horrible, au sens actif: qui inspire l'horreur, l'cl'i roi .

Page 1