‹ PoésieChapitre 48 sur 274 · L'HOMME · texte numérisé non relu

L'HOMME

J'ai Ml le bien, le mal, sans choix et sans dessoin,

Tomber comme au hasard, échappés de son sein ;

J'ai vu partout le mal où le mieux pouvait être,

Et je l'ai i)lasplu'mé, ne pouvant le connaître ; i4i

Kt ma voix, se Ijrisant contre ce ciel d'airain,

N'a pas même eu l'honneur d'irriter le destin.

Mais, un jour cjue, plongé dans ma propre inCorlunc,

J'avais lassé le ciel d'une plainte importune,

Une clarté d'en haut dans mon sein descendit, ji5

Me tenta de bénir ce c|ue j'avais maudit ;

Et, cédant sans combattre au souffle c[ui m'inspire,

L'hymne de la raison s'élança de ma l)ie.

« Gloire à toi dans les temps et dans l'éternité,

Elernelle raison, suprême volonté ! i5o

Toi, dont l'immensité reconnaît la présence.

Toi, dont chaque matin annonce l'existence !

Ton souflle créateur s'est abaissé sur moi ;

(lelui cjui n'était pas a paru devant toi !

J'ai reconnu la voix avant de me connaître, id5

Je me suis élancé juscju'aux portes de l'Être :

Me voici ! le néant te salue en naissant ;

Me voici ! mais que suis-je ? un atome pensant.

Qui peut entre nous deux mesurer la distance ?

Moi, qui respire en toi ma rapide existence, iCu

semble deuï roin[)osés de même famille ou de même terminaison. Cf. IX, 171-172 : subsister, exister ; XV, lii-ltZ : soupire, expire; 211-212 : ensemble, rassemble; XVIII, 9-10 : déifie, sacrifie; 3g-4o : aspect, respect; XXXIV, 53-5i : rést'uve, conserve ; etc.

i/io. Je l'ai blasphémé : j'ai blasphémé Dieu.

i/i('p. Me tenta de : m'ins[)ira le désir de. Ni ce sens ni celte conslniotion du verbe tenter ne sont ordinaires: Lamartine étend liardimcnt à'ia voix active nu lour qui n'est usité dans la langue courante qu'avec le passif (être tenté de...).

i'i7. Cédant. Pour la construction, v. IV, 12g (note).

i5o. I" version :

Toi dont le néant même a fait la volonté. iBt. Ennaissanl: au moment où, arrivant àl'existence, il cesse d'èlre iic-.int. i5o. Cet atome pensant fait penser au fameux « roseau pensant » de l'ascal (Pensées, éd. Vîrunscbvvics;, p. 488).

iGo. En loi. Sur lu valeiii' de celle expression, cf. IX, 'iC et la note.

12 MltDITATIONS POETIQUES

A l'insu de moi-même à ton gré façonné,

Que me dois-tu, Seigneur, quand je ne suis pas né?

Rien avant, rien après : gloire à la fin suprême I

Qui lira tout de soi se doit tout à soi-même.

Jouis, grand artisan, de l'œuvre de tes mains : i6b

Je suis pour accomplir les ordres souverains;

Dispose, ordonne, agis ; dans les temps, dans l'espace,

Marque-moi pour la gloire et mon jour et ma pluce :

Mon être, sans se plaindre et sans l'interroger,

De soi-même, en silence, accourra s'y ranger. 170

Comme ces globes d'or qui dans les champs du vide

Suivent avec amour Ion ombre qui les guide,

Noyé dans la lumière ou perdu dans la nuit.

Je marcherai comme eux où ton doigt me conduit :

Soit que, choisi par loi pour éclairer les mondes, i;^

Rélléchissant sur eux les feux dont lu m'inondes,

Je m'élance entouré d'esclaves radieux.

Et franchisse d'un pas tout l'abîme des cieux ;

Soit que, me reléguant loin, bien loin de la vue,

Tu ne fasses de moi, créature inconnue, 180

Qu'un atome oublié sur les bords du néant.

Ou qu'un grain de poussière emporté par le vent,

Glorieux de mon sort, puisqu'il est ton ouvrage,

J irai, j'irai partout le rendre un même bommagc, ^

Et, d'un égal amour accomplissant ma loi, i85

Jusqu'aux bords du néant murmurer : a Gloire à toi ! »

« Ni si haut, ni si bas ! simple enfant de la terre, Mon sort est un problème, et ma lin un mystère;

1G2. Entendez: tune me dois rien avant ma naissance, puisque tu no peux rien devoir au néant; tu ne me dois rien après, puisque je n'existe que par toi.

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