LE RÉVEIL
Quelque nouvel Orcslc aveuglé par les dieux,
Qu'atteignait à la fin la tardive justice.
Et que la terre au ciel devait en sacrifice!
Socrate ! et c'était toi qui, dans les fers jeté, 35
Mourais pour la justice et pour la vérité !!!
Enfin de la prison les gonds bruyants roulèrent;
A pas lents, l'œil baissé, les amis s'écoulèrent.
Mais Socrate, jetant un regard sur les flots.
Et leur montrant du doigt la voile vers Délos : Lo
« Regardez! sur les mers cette poupe fleurie,
C'est le vaisseau sacré, l'heureuse théorie!
Saluons-la, dit-il : cette voile est la mort!
Mon âme aussitôt qu'elle entrera dans le port.
Et cependant parlez, et que ce jour suprême 45
Dans nos doux entretiens s'écoule encor de même I
Ne jetons point aux vents les restes du festin,
Des dons sacrés des dieux usons jusqu'à la fin :
L'heureux vaisseau qui touche au terme du vovage
Ne suspend pas sa course à l'aspect du rivage ; 5o
Mais, couronné de fleurs et les voiles aux vents.
Dans le port qui l'appelle il entre avec des chants !
« Les poètes ont dit qu'avant sa dernière heurb
En sons harmonieux le doux cvgne se pleure :
Amis, n'eu croyez rien ; l'oiseau mélodieux 55
D'un plus sublime instinct fut doué par les dieux.
3a. Oresie, dont on connaît la légende, est pris ici comme type du parricide ; les anciens ont toujours assimilé les crimes de lèse-patrie à l'attentai du fils contre ses parents.
38. S'écoulèrent, hors du portique, pour entrer dans la prison.
Ii2. L'heureuse théorie : la députation sacrée que le vaisseau ramène.
ItG. De même. Elliptique : de même que les autres jours.
F)o. Course. Cf. le latin fur^us, traversée, navi;;ation.
5i. Couronné de Jleurs. C'était l'usage des matelots dans l'antiquité d'enguirlander les mâts lorsqu'ils rentraient au port. Cf. Virgile, Géorg., I, 3o4 : Ceu pressae cum jam portum tcligere carinae, Puppibus et laeti nautae imposuere coronas.
Du riant Eurotas près de quitter la rive,
L'âme, de ce beau corps à demi fugitive,
S'avançant pas à pas vers un monde enchanté.
Voit poindre le jour pur de rinimorlalilô, 60
Et, dans la douce extase où ce regard la noie,
Sur la terre en mourant elle exhale sa joie.
Vous qui près du tombeau venez pour m'écouler.
Je suis un cygne aussi; je meurs, je puis chanter ! »
Sous la voûte, à ces mots, des sanglots éclatèrent; 65
D'un cercle plus étroit ses amis l'entourèrent :
« Puisque tu vas mourir, ami trop tôt quitté,
Parle-nous d'espérance et d'immortalité !
— Je le veux bien, dit-il ; mais éloignons les femmes :
Leurs soupirs étouffés amolliraient nos âmes; 70
Or, il faut, dédaignant les terreurs du tombeau,
Entrer d'un pas hardi dans un monde nouveau ! »