Ï.NORRA
Le soleil s'est levé sur les neiges, ce soir.
AGNAR
Tu peux voir Thomme mort si tu tournes la roche 1
SNORRA
J'ai vu l'homme vivant^ tout à l'heure, et trop proche.
32 Le Soleil de Minuit
AGNAR
Tu mens : je Tai tué !
SNORRA
Ris quand je te croirai.
AGNAR
Tué ! tué ! — tiens, vois !
SNORRA
Epouvante ! Il dit vrai.
AGNAR
Oh! l'orbe large et plein qui dégorge un flot rouge! Pour ne le point revoir, vif encore et qui bouge, Que n'as-tu, lâche Agnar^ de tes doigts furieux, Hors de leurs trous creusés fait jaillir tes deux yeux!
SNORRA
Donc, les morts sont vivants. La mort est une porte
Qui reste entrebâillée afin que Ton ressorte.
Hache de Tassassin, assaille l'homme! abats
Sa tête sur ses pieds, son bras après son bras,
Comme fait la cognée au sapin qu'elle émonde.
Que le tronc reste en haut, festin de l'aigle immonde.
Et que le crâne roule au fond du creux ravin.
Le mort, calme, se dresse après le meurtre vain.
Rattache ses deux bras, sans se hâter, rajuste
Sa tête dans le val ramassée, à son buste.
Rentre au logis, d'un pas ni trop lent ni trop prompt.
Donne le gai bonsoir, baise sa femme au front,
Le Soleil de Minuit 33
Parle, écoute un récit dont il rit ou se fâche, N'en fait point de Tabîme effrayant qui le lâche ! Et s'endort, souriant, les yeux clos à demi, Comme s'il n'était pas pour toujours endormi. L'étroit sépulcre même où le ver les travaille Ne retient pas des morts la sourde relevaille. L'être, sous les granits entassés, vains fardeaux Que disjoint la poussée horrible de son dos. Reprend son crâne aux rats, ses os à la belette. Et, rassemblant sa chair autour de son squelette, Sans que l'odeur attire à son toit le corbeau. Vient coucher dans son ht, étant las du tombeau!
AGNAR
C'est une étrange foi qui succède à ton doute.
SNORRA
Je parle à ce rusé cadavre qui m'écoute !
J'ai dit vrai, n'est-ce pas, vieux Snorro? n'est-ce pas
Que le mari posthume a dormi dans mes bras^
Et qu'instruit dans la mort des trahisons vivantes,
Tu vins, homme! vouant aux justes épouvantes
L'épouse instigatrice et l'amant égorgeur,
Dans mon ventre adultère enfanter ton vengeur!
Le Soleil de Minuit
Alors^ dans le minuit plein d'un vent de colère, S'empourpre horriblement le grand caillot solaire ! Explosion haineuse, il crève, éclaboussant Toute rimmensité des ténèbres, de sang!
Et sous lui sanglotante, une large coulée, Marc sur les plateaux, gave dans la vallée, Précipite aux bas-fonds son flot torrentiel, Qui rejaillit, geyser de pourpre, vers le cïci!
Le Soleil de Minuit 35
Sans bornes se répand l'effusion vermeille. Sous la brume aux vapeurs des massacres pareille,, Les glaciers sont de grands miroirs érubescents; Tiède comme un linceul sur des meurtres récents La neige en ses grands plis^ sanglante, se dilate. L'île déroule au loin son désert d'écarlate Que prolonge la morne et rouge inclinaison Des glaces de la mer vers le rose horizon, Et, doublant l'incarnat sans fin de l'étendue, La nuée, en glaçons de rubis suspendue, Semble une mer de sang figé, qui planerait ! Vers la haute blessure, un loup hurle, en arrêt; Et la femelle, folle et mordant ses entrailles, Détestable berceau de proches funérailles. Va, revient, court, veut fuir le grand carnage épars; Mais toujours plus sanglant s'étend de toutes parts Sous les frissons vermeils du brouillard qui s'effraie. Le deuil rouge, éclairé par une énorme plaie!
Il cessa de couler, pourtant, le hideux flux. L'homme était-il vengé ? L'astre ne saigna plus.
Du levant au ponant, des profondeurs au faîte, Sous le ciel rassombri la blancheur s'est refaite ; Certes, aux jours marqués pour ses retours fréquents, L'astre polaire, au loin, sur d'anciens volcans,
36 Le Soleil de Minuit
Se lève, mais spectral et pâle, et, sans colère, Dessillant dans la brume un œil crépusculaire. Sous la lividité du minuit persistant, L'île blafarde, au loin solitaire, s'étend, Jusqu'à ce que les nefs de l'antique pilote. Dans l'orageux chaos où leur désastre flotte. Rompant l'ancre scellée au roc des vieux destins. Marquent, Thomme étant mort sous les soleils éteints, Le terme pour ce globe et ses vides demeures De l'immémoriale antiquité des heures.
Soirs moroses
à Stéphane Mallarm.'.