‹ Poésie, en vers françaisChapitre 16 sur 45 · A UN VAINQUEUR · texte numérisé non relu

A UN VAINQUEUR

Les œuvres des mortels, qu'est-ce après tout qu’un jeu ! Le réel est-il donc moins vain que le mensonge! L'homme n’est ici-bas que le jouet d’un songe.

La nature elle-même en charmantes erreurs

Est prodigue, et son but, en trompant nos douleurs, Est d’en rendre le poids moins lourd au cœur del’homme. Tout effort généreux pour être vain, en somme,

Vaut encor mieux pour nous que les lâches loisirs : Amusons notre ennui d’héroïques plaisirs.

Un temps viendra peut-être où sur les sept collines Passera la charrue en creusant son sillon ;

Où la dent des troupeaux épars sur les ruines Broutera dans nos murs le trèfle et le gazon ; Peut-être quelque jour dans les cités latines, Tombeaux d’un peuple mort croulant à l’horizon, L’astucieux renard cachera ses retraites ;

Et les grands bois touffus aux profondeurs secrètes, Aux lieux où s’élevaient jadis nos monuments, Balanceront leurs frais et longs bruissements ;

À moins que la Fortune à nos maux attendrie, Ressuscitant l’amour éteint de la patrie,

Ne nous rende, clémente en faveur des aïeux,

Le regret et l’orgueil d’un passé glorieux.

Sur un sol jadis libre et maintenant esclave,

Tu dois souffrir, jeune homme à l'esprit mâle et brave. Certes, tu dois souffrir de survivre aux malheurs

De ta patrie, — illustre autrefois, avilie

nt. AS =

Désormais! Je comprends tes muettes douleurs. Grand, tu l’aurais été dans l’antique Italie,

Grand par elle et pour elle, alors que sur son front L’immaculé laurier verdissait pur d’affront.

O temps! Ô durs retours de la fortune amère!

Qui s’honore aujourd’hui d’une semblable mère ? Qui parmi nous s’attarde aux gloires du passé ? Tout jusqu’au souvenir en nous s’est effacé.

Toi, souviens-toi ! Ravive en toi l’antique flamme! Tiens levés vers le ciel tes yeux, tes vœux, ton âme! À quoi nous sert la vie? À qui veut en user

En homme, qu’apprend-elle ? Hélas! à mépriser

Ses faveurs et ses dons plus vains que ses promesses, Ses biens et ses honneurs à l'honneur étrangers!

Elle est heureuse, alofs qu’au milieu des dangers, Pour un but idéal aux stoïques ivresses

Elle agit, s’oubliant elle-même et les jours,

Et sourde au bruit que font les heures dans leur cours. Elle est heureuse encor, quand poussés vers la rive Du fleuve léthéen où toute nef arrive,

A l’heure où sous le ciel notre jour va finir,

Nous la voyons avec les yeux du souvenir.

: ORSQUE la Liberté tomba déracinée A Philippe, frappée au cœur d’un fer romain, Chute à jamais néfaste, heure prédestinée Aux fils du Nord ouvrant du Midi ie chemin, Tout trempé des sueurs d’un combat fratricide, Seul dans la nuit, Brutus vaincu s’assied livide. Il veut mourir; farouche, apostrophant les cieux, Il accuse l'enfer, il accuse les Dieux, Et son cœur débordant d’invectives hautaines Dans l’impassible nuit s’épanche en plaintes vaines :

« Sotte vertu ! mot vide, à fantôme sans foi, Vertu | le repentir marche derrière toi !

Pour vous, Ô Dieux cruels, puissances inconnues Qui régnez dans l’Averne ou trônez sur les nues, A qui la peur érige ici-bas des autels,

Pour vous la misérable engeance des mortels N'est qu’un jouet aux mains de votre tyrannie ! Aux maux immérités s'ajoute l'ironie.

Vous raillez la victime, et votre injuste loi

Est une insulte, ô Dieux ! à notre bonne foi. Croire au Droit, le venger quand la Force l’opprime, Croire en votre justice, en effet, est un crime

A punir! Vous donnez la victoire au pervers, Et gardez au soldat du devoir — les revers!

Ainsi la piété par le malheur s’expie ;

Ainsi donc, Jupiter ! tu protèges l’impie,

Et quand ta foudre éclate et rugit dans les cieux, Le feu céleste atteint le juste au cœur pieux.

L’invincible Destin ne dompte que l’esclave

Qui ne sait pas mourir ; — l’esprit libre le brave. Quand la mort affranchit de la fatalité,

En accepter le joug est une lâcheté!

La plèbe s’y résigne, et, saignant sous les serres

Du sort, croit que ses maux sont des maux nécessaires, Nécessaires pour qui? pour quoi? — Blasphème obscur! Pour être sans remède, en est-il donc moins dur

Le mal? et, pour avoir abjuré l'espérance,

Sent-on moins l’aiguillon dardé par la souffrance ?.…

Implacable Destin, inexorable Sort,

Le vaillant te résiste et, jusque dans la mort,

Te brave! et quand il sent ta droite tyrannique L’étreindre, il la secoue; il te proclame inique, Indigne ! — et te maudit, vaincu mais indompté! D'un fer viril alors libérant sa fierté,

Il se frappe, et, volant au royaume des Moires, Son âme avec orgueil sourit aux ombres noires.

Il vous déplait, à Dieux ! celui qui sans remords

Sait volontairement descendre chez les morts.

Un courage si haut, si dur, races divines,

Ne se trouverait pas dans vos molles poitrines !

Nos maux, nos désespoirs, fruits de nos vains désirs, Vous les fallait-il donc pour charmer vos loisirs ?

Les crimes, les malheurs, les passions funestes,

Quel spectacle, en effet, digne des yeux célestes! Et la vie est un don! — mais ce don détesté

Qui donc l’a demandé ? qui l’a donc accepté ?

Pour l’avoir imposé, — tyrannie ou caprice,

Forcer à le subir plaît à votre justice,

Bienheureux Immortels !... En repoussant des jours Tissus de maux sans but, sans trêve, sans recours, L'homme use de son droit! Qu’importe à la victime, Que le bourreau l’approuve ou non! lui fasse un crime D’échapper par la mort à la fatalité !

Au nom de son courage et de sa liberté,

Au nom de sa raison enfin émancipée,

Si la vie est un mal, de ce mal indigné,

L'homme ne peut-il pas, farouche irrésigné, Faire contre la vie appel à son épée !

Inconscients du sort, heureux les animaux!

Ils vivent sans scruter le pourquoi de leurs maux. Plongés dans leur instinct, la vieillesse sereine Jusqu’au terme fatal tranquillement les mène.

Mais si l'âpre douleur qu’un néfaste pouvoir

Rive à tout ce qui vit, leur donnait le vouloir, Comme au captif qui brise en se tuant ses chaînes, De se broyer la tête aux troncs noueux des chênes ; Ou, se précipitant du haut des pics déserts,

De lancer, éperdus, leurs membres par les airs ; Quelle secrète loi les forçant à la vie,

Quel Dieu s’opposerait à leur funèbre envie?

Seuls de tous ces vivants à la terre enchaïnés,

O fils de Prométhée à souffrir condamnés,

Pourvus du triste don de voir et de connaître, Vous seuls, vous seuls sentez l’amer dégoût de l'être; Mais à vous seuls aussi, vous, les lassés du sort, Jupiter interdit les rives de la mort!

Et toi, lune d’argent, tu sors belle et placide De la mer, rouge encor d’une lutte homicide.

De ton vol effleurant les flots ensanglantés,

Et leur versant la paix de tes chastes clartés, Tu montes, — de la nuit explorant le domaine Et ce champ noir funeste à la valeur romaine. Du vaincu, sur un sol jonché de traits mortels,

Le vainqueur foule aux pieds les membres fraternels. Du râle des mourants gémissent les collines.

Désastre impie ! Ici, la mort et les ruines;

Là-bas, du même coup, la suprême cité,

Rome s’effondre et tombe avec la Liberté!

Et devant un tel deuil, toi, tu passes paisible, Blanche lune ! A ce point es-tu donc impassible ! Dans un passé lointain tu vis l’enfantement

Des fils de Lavinie, et l’éblouissement

Des jours heureux, la gloire et les faits mémorables ! Et de leurs descendants les restes misérables

Sont là, sous tes rayons, froids, livides, hagards!… Et tu promèneras encor tes longs regards

Des flancs verts de la plaine à la cime neigeuse

Des monts, toi l’éternelle et nocturne songeuse, Quand l’antique cité, du haut de ses splendeurs Descendue au niveau des plus abjects malheurs, Dans la honte et les fers que le Nord lui prépare, Esclave, gémira sous.le pied du barbare.

Parmi les rochers nus, sous les branchages verts, L'oiseau, la bête fauve endormis et couverts, Ignorent, pleins d’oubli, cette chute profonde

Par qui-finit un peuple et qui commence un monde! Et demain comme hier de sa vive lueur

Quand l’aube aura rougi le toit du laboureur,

A son chant matinal, caché dans la feuillée,

L'oiseau réveillera le mont et la vallée ;

À travers les rochers, pour se gorger de sang

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