DES COMMEN CEMENTS DU GENRE HUMAIN
pères vénérés, nos augustes ancêtres,
La voix de vos enfants plongés dans la douleur Dira votre louange et votre jour meilleur Que nos jours. L’éternel Vivant, l’auteur des êtres Et des mondes, vous fut clément bien plus qu’à nous; Vos yeux se sont ouverts sous des astres plus doux. La juste loi du ciel, l’équité créatrice Ne nous avait pas faits pour l’incessant supplice : :
f 2 HYMNE AUX PATRIARCHES
Des douleurs sans remède et des maux sans espoir. L'homme n’était pas né pour qu’un jour sa paupière Préférât aux clartés de la blanche lumière
Les ténèbres sans fin du tombeau froid et noir.
Si vous avez failli, si votre chute antique
Au malheur a voué votre postérité,
Si des maux dont gémit la morne humanité,
Nous connaissons par vous le pouvoir tyrannique ; Les fautes de vos fils plus que vous criminels,
Leur démence inquiète aux appétits charnels,
Leur sacrilège orgueil, leur esprit d'aventure,
Ont arme contre nous les Dieux et la nature.
L'homme alors succombant sous ses malheurs accrus, Las des jours à venir, las des jours parcourus,
À maudit de son sort l’incurable misère,
Et tout entier l’Érèbe émergea sur la terre.
Le premier sous les cieux, père des anciens jours *, Tu contemplas ravi la lumière nouvelle,
Les globes d’or semés à la voûte éternelle
Sur le jeune univers épanchant dans leur cours
Des matins et des soirs les splendeurs empourprées, Les hôtes nouveaux nés des vallons et des bois,
Les ondulations des plaines diaprées,
Les haleines des vents sous les feuilles, les voix Des torrents, des forêts, des fleuves et des cimes : De la vie au réveil divine explosion !
#* Adam.
O spectacle enivrant, aspects doux ou sublimes,
Au premier homme offerts par la création!
L’eau tombant des grands monts aux pentes non foulées Emplissait Le feuillage et l’ombre des vallées
De bruits mélodieux encore inécoutés ;
Dans les plaines, berceaux des futures cités
Et des peuples, dormait, comme l’eau sur la mousse, Une tranquillité mystérieuse et douce ;
Sur le flanc des coteaux non cultivés encor,
Seul et brülant montait, pèlerin aux pieds d’or,
Le soleil, ou sa sœur, la blanche voyageuse
Des nuits d’azur. O terre, à solitude heureuse, Ignorante du Mal qui doit régner un jour
Et changer en enfer un fortuné séjour !
© chef du genre humain, quelles dures souffrances, Quels noirs événements, quelles désespérances, Quels combats à subir contre l’adversité
Les destins réservaient à ta postérité!
Déjà le meurtre veille, et la main fratricide
De sang souille un sol vierge, et le divin Éther Pour la première fois, tachant l'horizon clair,
Voit de l’horrible Mort passer le vol livide ! Tremblant et vagabond, alors le meurtrier, L’antique scélérat premier né de la femme,
Fuyant la nuit des bois moins noire que son âme, Fuyant la voix d’Abel qu'il ne peut oublier,
S’en va de plage en plage, erre de cime en cime, Mais partout poursuivi par l’ombre de son crime. Pour cacher sa détresse et ses perversités,
Il élève des murs, il bâtit des cités,
Séjour impur du mal, cloaques et repaires Où du vice hideux fourmillent les vipères.
Le remords haletant par l'angoisse ulcéré,
. À, le premier, groupé, rapproché, resserré Dans la banale enceinte aux fétides haleines Les membres dispersés des familles humaines.
Dès lors plus de labour, plus d’agreste sueur; Les champs sont délaissés, le soc du faboureur Devient glaive ; les mains dédaignent la charrue ; Sur le plaisir et l’or la foule âpre se rue ;
À de coupables seuils s’assied l’oisiveté ;
Le corps perd sa vigueur, et dans la volupté L'âme s’hébète, et l’homme ivre de turpitude, Suprême abjection, connaît la servitude !
Toi *, dont l’arche flottant sur les monts submergés À sauvé dans ses flancs par le flot assiégés L’humanité future, arrachée à l’abime
Par toi, je te salue ici, nocher sublime,
Qui, trouvant pour.les tiens grâce aux yeux du Seigneur, As pu ravir ta race à l’élément vengeur !.…
Sur le mouvant linceul des eaux, immense tombe, À travers le ciel morne et le brouillard épais,
Tu vis venir la blanche et rapide colombe, T’apportant l’olivier, messagère de paix.
Le soleil naufragé, sortant de la nuée,
* Noé.
HYMNE AUX PATRIARCHES fS
Teignant de pourpre et d’or l’air chargé de buée, Pour consoler ton cœur d’un deuil unversel,
D'un pôle à l’autre pôle étendit l’arc-en-ciel,
Pont sublime où tu vis la divine Espérance Redescendre des cieux vers l’homme et sa souffrance. Le genre humain reprend sur le sol des aïeux
Sa tâche, heureux des fruits d’une humble destinée. O jours de paix sereine, à trêve fortunée,
Vous deviez peu durer! Bientôt l’homme oublieux Du châtiment retourne à ses erreurs impies,
Aux âpres passions un instant assoupies,
Et retrouve en son cœur, las des jours et des nuits, Et les mêmes dégoûts et les mêmes ennuis!
Son misérable orgueil, sa démence inquiète,
De l’Océan farouche affrontent la conquête.
La terre est désormais pour ses instincts pervers Trop étroite, il lui faut le domaine des mers,
Il lui faut pour étendre et semer ses ravages L’inconnu, l’aventure au rêve audacieux;
Et son ambition va sous de nouveaux cieux Enseigner la souffrance à de nouveaux rivages !
Et maintenant vers toi ma pensée et mon cœur | Se tournent, grand ancêtre * au bras fort, serviteur
Du Dieu qui dans tes fils bénit ta foi constante!
‘ Et je dirai comment, à midi, sous la tente,
Assis près de la source herbeuse aux claires eaux
* Abrahan.
s6 HYMNE AUX PATRIARCHES
Où paissaient sous tes veux et buvaient tes troupeaux, À travers l’oasis plein d’aromes agrestes,
Tu vis à toi venir des voyageurs célestes, Messagers inconnus, fantômes éthérés,
Qui t'ont salué grand parmi les préférés
Du Seigneur. Je dirai comment dans la vallée D’Aran, frais rendez-vous et halte dc. pasteurs, Où, suspendant ta marche avant l’heure étoilée, O fils de Rébecca *! sous les rouges splendeurs Du soir, tu vis, debout parmi ses serviteurs,
La fille de Laban auprès du puits rustique :
Devant sa beauté pure et sa grâce pudique, Ton cœur subitement s’éprit d’un grand amour, Amour qui j’a rempli jusqu’à ton dernier jour, Et pour qui tu subis, âme au tendre courage, Les longs exils, les longs travaux de l’esclavage, Trouvant tout poids léger au prix d’un tel bonheur : Vivre et mourir avec la femme de son cœur!
Certes, il fut un temps (si les chants du poète, Échos mélodieux de la tradition,
Si les voix du passé que le présent répète,
Ne sont point rumeur vaine et vaine fiction),
Il fut un temps heureux où la nature entière
Fut chère à notre race autant qu’hospitalière, Age heureux où le mal n’existait point encor,
Et notre jour qui tombe eut là son aube d’or; Et l’homme d’aujourd’hui d’un œil mélancolique
* Jacob.
Peut y voir et pleurer son Éden symbolique; Non qu’un lait pur alors ruisselât du rocher, Ni qu’auprès du ramier l’épervier vint nicher, Ni qu'aux brebis le tigre aux mêmes bergeries Se mélât, que le pâtre aux fontaines fleuries
Menît boire les loups; — mais l’homme, à son matin,
Exempt de maux, vécut heureux de son destin.
O fictions ! beaux jours où la candeur antique Couvrait les lois du ciel d’un voile poétique! … Notre paisible nef, ignorante du port, L’Illusion en poupe, arrivait à la Mort.
Ainsi dans les forêts vierges de l’Amérique
Vit une race enfant, peuplade pacifique,
De qui l’air sain des monts retrempe la vigueur,
À qui les noirs soucis ne rongent pas le cœur.
Ïs ignorent nos lois, nos arts, nos mœurs infâmes,
Nos maux, cancer des corps, nos biens, cancer des âmes,
Nos factices plaisirs d’où le bonheur a fui,
Et les dégoûts cuisants d’un implacable ennui. La forêt les nourrit, de leur faim tributaire, L’antre leur offre un lit sur la mousse étendu, De la vallée en fleur l’onde les désaltère,
Et le jour de la mort leur vient inattendu.
O royaume innocent d’une innocente race, Sans armes contre nous! La scélérate audace : De l’âpre envahisseur par le flot apporté,
A souillé de vos bords l’antique pureté.
A travers vos forêts l’homme au pâle visage
Par la flamme et le fer s’est ouvert un passage. Ces rivages, ces bois, ces monts du ciel amis, Notre fureur les a saccagés et soumis.
Elle enseigne aux enfants des vierges solitudes Les vices hideux chers à nos décrépitudes, Empoisonnant leurs cœurs à jamais déflorés D’espoirs et de désirs jusqu'alors ignorés,
Et chasse devant elle et devant elle exile
De leur dernier séjour, de leur dernier asile, Compagnes de la jeune et chaste humanité, Ces deux sœurs : l’Innocence et la Félicitél!
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