SAPHO
urr sereine, rayons paisibles de la lune
Qui se couche, argentant les sables de la dune Et les grèves que l’onde en mourant vient lécher; Et toi qui, scintillant au-dessus du rocher, Entre les rameaux verts de la forêt muette Sèmes les gouttes d’or de ta clarté discrète, Étoile de Vénus, messagère du jour ; Et vous, monts bleus où l’aube épand déjà ses roses, Frais horizons, blancheurs, aspects charmants des choses, Combien vous m’étiez chers avant l’heure où l'Amour, Le Dieu cruel et doux aux ivresses punies, Livra ma destinée aux dures Erinnyes !
6o SAPHO
Vous autrefois la joie et le bonheur des yeux, Vous ne souriez plus à mon cœur soucieux:
A vos sérénités s’avive ma blessure.
Pour disraire et tromper ma secrète torture, J'aime à voir des Notus rouler le vol poudreux Dans l'air, aux flancs des monts et sur les champs houleux, | A voir jaillir l'éclair, à suivre dans l’espace
De Jupiter tonnant le char en feu qui passe.
Alors, à travers bois, précipices, vallons,
Il me sourit d’errer, bravant les tourbillons
De l’orage ; il me plaît de voir par les vallées Fuir des troupeaux épars les bandes affolées, Et, le fleuve inondant la plaine et les hameaux, D’écouter la rumeur triomphale des eaux !
Magnifique est ta voûte, 6 ciel divin! superbe,
O terre, est ton manteau tissu de fleur et d’herbe ! Hélas ! votre beauté faite pour éblouir, Malheureuse Sapho, je n’en dois pas jouir.
Les Dieux m'ont interdit, ô prodigue nature,
Les biens que trouve en toi la moindre créature. Hôte importun et triste au sein de tes splendeurs, Le sort met entre nous mon deuil et mes ardeurs. Amante méconnue entre les plus aimantes,
Mon cœur se tourne en vain vers tes formes charmantes, Tu ne me souris pas : les champs pleins de soleil, Les blancheurs du matin, l’or du couchant vermeil, L’hymne ailé des oiseaux qui monte des ramures, L’azur du ciel, le hêtre aux lumineux murmures,
SAPHO Gi
Pour moi n’ont plus l’accueil et la paix d'autrefois ; Et le ruisseau chanteur, fils des monts et des bois, . Sous les saules roulant sa nappe transparente, Semble aussi m’éviter ; et, dans sa course errante, Sous le berceau mobile aux feuillages d’argent,
Il se dérobe et fuit d’un flot plus diligent.
Quel crime sacrilège a souillé ma naissance
Pour me valoir ainsi la colère du ciel!
Quel mal ai-je commis tout enfant, quelle offense Aux Dieux, pour que le sort me soit ainsi cruel, Et que pour moi la Parque aux doigts inexorables Dévide à son fuseau des jours si misérables !.…., Sapho, contre le ciel homme proteste en vain, Et ta lèvre s’oublie aux plaintes inutiles :
Sourd est l’obscur Pouvoir qui meut nos jours stériles, Et sur son but caché muet est le Destin.
Excepté la douleur, tout est pour nous mystère. Enfants abandonnés, nous naissons sur la terre Pour les pleurs, et la cause en reste au sein des Dieux. Désirs rongeurs, tourments de nos cœurs anxieux, O rêves du jeune âge, Ô vaines espérances, Comme vous nous trompez, riantes apparences ! Vos fantômes charmants au mensonge éternel, Éblouissant nos yeux, nous cachent le réel.
De tout leurre brillant l’homme subit l'empire :
Et la vertu, le chant divin, la docte lyre
Passent dans l’abandon et dans l’obscurité,
S'ils n’ont pour vêtement ton mirage, à beauté!
Nous mourrons. S’échappant de sa prison charnelle, Vers l’Hadès ténébreux notre âme, libre enfin, S’envolera, fuyant la poursuite éternelle
Et les aveugles coups de l’aveugle Destin.
Et toi par qui la paix du cœur me fut ravie,
Que j'aimais dédaignée, à qui m’ont asservie
Les fureurs d’un amour dont je n’ai pu guérir,
Toi que j’évoque encore au moment de mourir, Sois heureux! si jamais du Destin tributaire,
Un mortel a connu le bonheur sur la terre.
Moi, des biens et des maux le grand Dispensateur À ma soif n’a versé qu'une amère liqueur,
Depuis l’heure où m’a fuie, emportant l'espérance, Le songe aux ailes d’or de ma candide enfance. Hélas ! nos jours heureux s’envolent les premiers ; Bientôt vient la vieillesse et ses maux coutumiers, L'abandon, les regrets, les deuils de la pensée,
Et, but et fin de tout, la mort noire et glacée.
O mes rêves, à Muse, Ô lyre, amour des vers, Adieu ! déjà je touche aux portes des enfers.
Du Ténare à jamais mon génie est la proie!
Sombres divinités vers quila mort m'envoie,
Salut à vous! par qui j’échappe au sort cruel, Dieux de la nuit, à dieux du silence éternel!
LDC) V da
ORTLSSEFA
LE PREMIER AMOUR
M âme a de ce jour gardé le souvenir, Où je sentis au cœur la première morsure
‘ De l’Amour, et, voilant ma secrète blessure,
J'ai dit : Si c’est l'Amour, hélas! qu’il fait souffrir!
Les yeux fixés au sol tout le jour, la paupière Abaissée, évoquant le rêve intérieur,
Je regardais en moi Celle qui la première S’ouvrit, sans le vouloir, un passage en mon cœur.
Que tu me fus cruel, Amour! Tant de tendresse Devait-il entrainer après soi tant de pleurs!
Au lieu d’une sereine et libre et pleine ivresse, Pourquoi ces désirs sourds, ces transes, ces douleurs ?
Cœur en deuil où survit une image effacée,
Tes regrets, tes chagrins, pauvre cœur, dis-les-moi. Comme elle t’absorbait cette unique pensée,
Près de qui tout plaisir n’était qu’ennui pour toi!
64 LE PREMIER AMOUR
Comme elle t’obsédait et partout et sans trêve ! Elle occupait tes jours de troubles vains et chers, Elle emplissait tes nuits d’un ineffable rêve,
Rêve vivant quand tout dormait dans l’univers.
Cœur inquiet, Ô cœur heureux et misérable,
Tes battements pressés m’enlevaient tout repos!
Que de fois sur ma couche ou penché sur ma table, Sans cause et tout à coup j'éclatais en sanglots !
Quand brisé de langueur, et dans l’entier silence De la nuit, sur mes yeux descendait le sommeil, Un sommeil sans repos où veillait ma démence, Le délire enfiévrait et brusquait mon réveil.
Comme l’astre émergeant du sein noir d’un nuage Blanchit la paix des bois de ses rayons aimés, Combien vive brillait en moi la douce image!
Mon âme la voyait sous mes regards fermés.
Quels doux tressaillements, caresses enlacées, Se glissant dans mes os faisaient frémir ma chair! Mille et mille désirs, mille et mille pensées, Confus et fugitifs, brülants comme l'éclair,
Traversaient mon esprit. Ainsi dans la ramure D'une antique forêt où frissonne le vent, Haleine de la nuit, un vague et long murmure S’exhale dans les airs comme un soupir vivant.
LE PREMIER AMOUR
Inactif et muet en ma langueur rêveuse, J'ignorais, à mon cœur, qu’elle allait nous quitter, Celle dont la présence eût fait ma vie heureuse, Celle dont le nom seul te faisait palpiter.
À peine avais-je en moi senti brüler la flamme
De l’amour, que, semblable au vent léger qui fuit, Celle dont le regard l’alluma dans mon âme,
S’en alla, me laissant morne et seul dans ma nuit.
J'étais couché. Troublant ma songeuse insomnie, Des chevaux piaffaient, — déjà pointait le jour, — Piaffaient dans la rue : ils allaient de ma vie Emporter l’espérance, hélas! et sans retour.
Timide, inconscient de tout, dans l’ombre vide Je me glissai furtif, tendant vers le balcon
Mes yeux en vain ouverts et mon oreille avide, Pour saisir dans {a nuit un dernier mot, un son,
Le son mélodieux de cette lèvre pure,
Si le ciel me donnait d'entendre encor sa voix: Un mot! puisque le sort dans sa rigueur si dure Allait en la prenant tout me prendre à la fois.
Et dans la foule, en bas, mon oreille hésitante Croyant l'entendre, un froid subit me saisissait ; De soupirs suffoquait ma gorge haletante :
Tout mon être vers elle en mon sein bondissait.
66 LE PREMIER AMOUR
Non! ce n’était pas elle! Et quand cette voix chère S’éloigna pour toujours, quand, loin de la maison, Du pied vif des chevaux le bruit sec sur la pierre, S’effaçant par degrés, mourut à l'horizon;
Seul à jamais alors, resté seul en ce monde,
Je tombai sur ma couche et je fermai les yeux. Comprimant des deux mains mon angoisse profonde, J’étouffai de mon cœur les bonds silencieux.
Puis, dans mon désespoir, par la chambre muette
Me trainant à genoux, stupide de douleur :
« Viens ! m’écriai-je, à mort! ma destinée est faite ! Eh ! quelle autre jamais pourrait toucher mon cœur! »
Dès lors, le souvenir amer, hôte sauvage,
Se logea dans mon cœur en tombeau transformé :
À tout autre regard, à tout autre visage,
Comme à toute autre voix ce cœur resta fermé. 9
Un morne et long chagrin enveloppa mon être.
Tels, quand la pluie au loin emplit les cieux déserts, Plaines, coteaux, forêts que l’eau du ciel pénètre, D'une tristesse noire et froide sont couverts.
A dix-huit ans, Amour! âme candide et neuve,
Je t'ignorais encore. A ton joug enchaîné, C’étaient ta force, Amour, et ta première épreuve Que subissait mon cœur à souffrir condamné.
LE PREMIER AMOUR
Triste, je fuyais tout : je fuyais le sourire
Des étoiles, la paix de l’aube et ses blancheurs. Hélas! le verdoiment des prés où Mai respire, N'avait pour mes regards ni charme ni fraîcheurs.
A tout indifférent, même à ces vœux de gloire Dont mon esprit naguère encore était hanté, De tout autre désir s’éteignit la mémoire,
Dès qu’en moi s’alluma ton désir, à Beauté!
Je détournai les yeux de mes chères études.
© Muse! errant sans but loin de tes pas divins, Ces rêves qui jadis peuplaient nos solitudes Me semblaient désormais fastidieux et vains.
Combien changé, combien différent de moi-même ! Comment un autre amour, domptant ma volonté, M’a-t-il fait infidèle à cet amour suprême!
O cœur de l’homme! Ô cœur fait de fragilité!
Seul mon cœur me plaisait : l’entretenant sans cesse D'un passé qu'avec lui j'avais rêvé meilleur,
Pour m’en nourrir, voilant et gardant ma tristesse, Comme un trésor sacré je couvais ma douleur.
Les yeux toujours baissés, et tournant vers mon âme Mon regard altéré d’un jour mystérieux,
J’évitais qu’un visage, ou jeune fille ou femme,
De ma pensée en deuil vint distraire mes yeux.
LE PREMIER AMOUR
Je craignais qu’en mon cœur l’image immaculée Se troublât, comme un lac au flot dormant et pur, Immobile miroir de la nuit étoilée,
Se trouble sous la brise effleurant son azur.
Et le regret amer d’une vie avortée,
De bonheurs envolés et qu’on n’a point connus, D'une ivresse rêvée et qu’on n’a point goûtée, Ce regret des beaux jours et passés et perdus,
Je le portais partout, il m’obsédait sans cesse.
La honte d’avoir cru possible le bonheur, D’avoir mis dans l’amour la foi de ma jeunesse Ne couvrait point alors mon front de sa rougeur.
Je jure au ciel, à vous, nobles cœurs, je le jure, Jamais un désir bas en mon sein n’est entré : Vierge de tout mélange et de toute souillure,
Le feu dont je brülais resta pur et sacré.
Et ce feu brûle encore! Elle vit immortelle L'image aimée! il vit mon rêve de candeur !
Je garde en mon esprit la vision de Celle
Qui ne m'a rien donné qu’un idéal bonheur!
Et de ce bonheur-là, bienheureux est mon cœur!
NT
ur le sommet désert de cette tour antique, S Tu chantes tout le jour ta complainte rustique, Passereau solitaire, et ton agreste voix D'une errante harmonie emplit l’air et les bois. Le printemps resplendit au ciel et sur la terre : Son souffle, à tes côtés, verdit la tour austère; Sur la prairie en fleur s’ébattent les troupeaux; Joyeux autour de toi, tes frères, les oiseaux, Fétant le clair soleil et la saison nouvelle, Fendent le libre espace au caprice de l’aile. Doux printemps! sur ses pas tout chante et tout fleurit, Et l’homme à le revoir dans son cœur s’attendfrit.