‹ Poésie, en vers françaisChapitre 3 sur 45 · INTRODUCTION XXXIII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXXIII

Précisément, vers la même époque, le comte Monaldo publiait certains Petits dialogues de sa façon, dont linspiration lui appartenait bien en propre, mais qui, publiés sous le seul nom de Leopardi, pouvaient donner le change sur leur véritable auteur. C'est ce qui eut lieu, en effet, et comme ces Petits dialogues étaient d’une irréprochable orthodoxie religieuse et politique, ils firent quelque éclat, et les intéressés, le duc de Modène en tête, les attribuèrent généreusement à Giacomo, qui dut les désavouer ostensiblement dans l’Antologia, et s'en expliquer avec son père dans une lettre déférante et respectueuse mais très ferme. « On parle partout, lui écrit-il, de ce que les uns appellent ma conversion et les autres mon apostasie..… Je ne veux ni ne dois souffrir de passer pour converti, d'être assimilé à Monti... Mon honneur exigeait de déclarer que je n'ai pas d'un iota changé mes opinions; c'est ce que j'ai entendu faire et ce que j'ai fait dans les journaux dont je pouvais disposer. »

Cependant, moins que jamais en état de travailler, incapable de la moindre application, réduit au plus complet dénuement et ne voulant plus rentrer à Recanati, il se décida, dans sa détresse, à s'adresser directement à son père: « Je ne sais, lui éerivit-il, si la situation de la famille vous permettra de me faire une petite pension de douze écus par mois. Avec douze écus, on ne vit pas humainement même à Florence, qui est pourtant la ville d'Italie où la vie est à meilleur marché, maïs je ne cherche pas à vivre humainement. Je m'imposerai de telles privations que, tout compte fait, douze écus me suffiront.»

La requête fut agréée et la modeste pension accordée; il put ainst prolonger d'une année encore et bien misérablement son séjour à Florence. Il y restera jusqu’au jour où l'amitié, sous les

XXXIV INTRODUCTION

traits d’un jeune écrivain de talent au cœur aussi dévoué que généreux, viendra le chercher pour le conduire et s'établir avec lui à Naples. C'est sous le ciel de Naples dont l'air est bienfaisant aux poitrines ruinées que le pauvre grand poète trouvera l'allégement, la sécurité dans l'affection, ses vraies heures de trêve, en attendant l'heure où la mort, la « belle et secourable Mort, la Libératrice au sein virginal, » et si longuement désirée, viendra enfin l'affranchir des misères de la vie.

Pauvre grand poète, en effet, car Leopardi a largement eu sa part dans tout ce qu'il est donné à l'homme de souffrir. Il a connu la pauvreté, et, pour la combattre, il a énergiquement accepté toutes les tâches et les charges de la vie, même les plus contraires à sa nature de poète. Esprit songeur et contemplatif, il s’est astreint pour vivre à des labeurs quotidiens d'ouvrier littéraire: il a donné des leçons, il a collaboré aux journaux et aux revues, il a écrit des commentaires, des annotations et des traductions ; il a corrigé des épreuves, lui, le grand philologue, aax gages d’un libraire éditeur ; bref, il a fait pour gagner son pain tuus les métiers qu'on peut faire le front haut ; et s'il a sollicité, à ses débuts, de modestes emplois, on l'a vu simplement les refuser, dès qu'il s’est agi pour les remplir de désavouer ou de taire ses opinions. Que le malheur l'eñt aigri, faudrait-il s’en étonner? Mais qu'il doive son pessimisme à ses infortunes et à ses déceptions, on Pa prétendu de son vivant, et il a protesté: la pensée en est chez lui plus large, la portée plus compréhensive, partant plus impersonnelle. Il est le poète de la douleur encore plus que du désespoir : il la retrouve partout, dans le passé et le présent, dans la nature et dans Phomme; il chante la douleur humaine en chantant sa propre douleur.

INTRODUCTION XXXV

Son œuvre, a justement dit Marc Monnier, « est, en prose, le système et, en vers, l'hymne de la douleur. » La vie à ses yeux est un mal, non pour l'élite seulement, mais pour l'ensemble des êtres créés. Sa sympathie, j'ai presque ajouté son respect, s'étend à tout ce qui vit, c'est dire à tout ce qui souffre, même à la plante, à cet humble genêt du Vésuve qu'il chante en vers si émus. À plus forte raison n'est-il pas misanthrope; il ne raille pas, il aime et plaint l'humanité. Son inspiration ainsi se géné. ralise et ne s'isole pas. Leopardi ne s’isole pas, comme certains lyriques contemporains, ces Narcisses de l'École moderne, qui, penchés sur leur personnalité, s'y mirent et s’admirent dans une solitude voulue. La est son originalité, et comme penseur et comme poète. Le philosophe en lui n’a pas nui au poète: il lui a ouvert dans le Pessimisme une source nouvelle d'inspiration, — source amère, il est vrai, aux marges fleuries d’'asphodèles et que visitent seuls les papillons noirs de la mélancolie; — et Leopardi, il faut bien le reconnaître, était prédestiné par sa nature propre et ses malheurs à y puiser abondamment.

N'exagérons rien pourtant. Pour être exceptionnelle, sa destinée n’est pas unique. Combien ont souffert et beaucoup souffert, à qui la nature marûtre n’a pas donné, comme à Leopardi, ces deux divines compensations : l'amitié et la poésie! Vivant, l'amitié Pa consolé; mort, la poésie l’a fait immortel.

Parmi les dévouements fidèles qu’ont valus au poète son génie et ses infortunes, il faut surtout rappeler celui de ce jeune napolitain, Antonio Ranieri, qui fut pour Leopardi un ami comme il s'en voit peu, — un exemplaire de la parfaite amitié, C'est de cet autre Pylade que le poète écrivait un jour: « La foudre de Jupiter pourrait seule larracher d'auprès de moi. » La

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