I. L'ÉLÉMENT AFFECTIF : LA SENSIBILITÉ
L'adage fiunt oratores , nascuntur poetx indique ce qu'il y a d'inné et en quelque sorte d'inéluctable et de fatal dans le tempérament poétique.
En cherchant la nature de cet élément inné indispensable au don de poésie, on voit qu'il doit se résoudre, après tout, en une exquise sensibilité.
Le tempérament artistique, dans toutes ses modalités, suppose des conditions psychologiques qui font de l'artiste un être particulier et le distinguent de la masse des hommes. La sphère émotive est chez lui prépondérante. Il en résulte qu'une impression sensorielle entraîne une activité plus intense de ses centres automatiques, et que d'autre part sa conscience tend à amplifier ces impressions mêmes,
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en les élaborant pour les transmettre à autrui. Aussi bien toutes les perceptions qui lui arrivent se trouvent-elles grossies de ses propres tendances, et lorsqu'il les rend au public elles sont à la fois fortifiées et dénaturées.
Cette double faculté réceptive et communicative, le poète la possède au suprême degré. Il la possède sous une forme plus générale que le peintre ou le musicien, car ce ne sont pas exclusivement les sensations d'ordre visuel ou auditif qui peuvent éveiller ou traduire l'activité de son être sensible. Sa sensibilité, à lui, est d'ordre plus synthétique : c'est comme un immense amour, une immense pitié de soi-même et de toutes choses que le philistin ne connaît pas , et qui déborde à flots tumultueux de son âme. La poésie, en effet, doit exprimer foncièrement les réactions propres de l'individu au contact de la vie. Elle doit être, selon la formule de M. Brunetière, « la réfraction de l'univers à travers un tempérament. » Le poète doit donc subir fortement l'impression des choses pour rendre cette impression en images vivantes et traduire ainsi la concordance ou le contraste de la nature extérieure avec les dispositions de sa nature intime. Les sensations se répercutent en lui avec une acuité toute particulière, et, suivant une comparaison qu'un auteur anglais appliquait à Jean-Jacques Rousseau, « il est dans la vie comme un homme dépouillé de sa peau qu'on exposerait aux intempéries de tous les éléments. » « Les poètes, ditTaine, ont une machine nerveuse plus sensible que la nôtre : les objets qui nous laissent froids les secouent subitement ; au
moindre choc, leur cerveau s'émeut. » Il conviendrait d'ajouter que cette impressionnabilité spéciale, cette faculté d'entrer en communication plus directe avec la nature, nous apparaît, à nous adultes et hommes d'un siècle avancé , comme un retour aux heures candides de l'enfance ou des premiers âges du monde. Nous y voyons la fraîcheur d'une âme ingénue qui garde des sensations ce qu'elles ont de naïf, et les goûte avec innocence dans leur prime saveur. Disons autrement que la poésie implique l'éternelle jeunesse. Le poète est un enfant qui ne vieillit jamais, et tout homme d'ailleurs est poète à quelque degré quand il a vingt ans. Avec l'âge et le souci matériel de vivre . comme la jeunesse passe, le poète s'en va.