II. L'élément intellectlel : l'imagination
La sensibilité du poète constitue l'élément fondamental d'un tempérament qui lui est propre. Mais c'est là une faculté en quelque sorte passive. Quel est donc l'agent qui la met en jeu pour faire d'un simple état de réceptivité une activité de génie? Cet agent, c'est à proprement parler l'imagination. C'est l'imagination, en effet, qui rend présente à la pensée du poète une foule d'objets épars particulièrement propres à déterminer par leurs rapprochements de vives émotions.
Imaginer, au vrai sens du mot. c'est construire avec des images. Dans l'acte le plus élémentaire d'imagination , les images rappelées composent un
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agrégat plus ou moins nouveau; mais le produit se forme néanmoins par la représentation de parties qui sont de simples faits de mémoire. L'imagination créatrice, au contraire, n'est pas seulement la faculté d'évoquer d'une manière vivante la représentation du réel. Elle implique la propriété de faire surgir des représentations dont nos sens n'ont jamais été frappés, et de prêter une réalité sensible à ce qu'il y a de plus abstrait et de plus chimérique. C'est surtout sous cette forme qu'il convient de l'envisager chez le poète.
Aussi bien que le don de la sensibilité , l'attribut d'imagination est d'acquisition première tant au point de vue individuel que social. Par ce côté encore , le poète se rapproche donc du primitif et de l'enfant.
L'imagination est la faculté dominante des sociétés primitives, tandis qu'elle s'affaiblit en se décolorant à mesure que la raison se perfectionne. C'est que les sociétés primitives, par suite de leur ignorance et de leur faiblesse même', sont plus étonnées et plus émues des choses de l'ambiance. Les peuples modernes au contraire, en raison de leurs capacités d'analyse et du sentiment justifié de leur force, demeurent plus indifférents et témoignent d'une certaine froideur à l'endroit de la nature. Si les littératures primitives se sont imprégnées de poésie , c'est qu'elles sont l'œuvre d'une humanité qui ouvre sur le monde des yeux étonnés. Les sens d'alors ne sont pas émoussés, l'esprit de cette époque n'est pas desséché par les efforts désillusionnants d'une science d'analyse. L'imagination
perçoit entre toutes choses des correspondances mystérieuses, et Ton voit apparaître du même coup les symboles, les religions, les légendes et les mythes.
L'enfance , elle aussi , est l'âge d'imagination. Pour elle aussi tout est nouveau, tout est merveilleux. Elle va de surprises en surprises, et son étonnement s'achève en admiration. Les événements les plus simples affectent à ses yeux une grande importance, et les objets les plus ordinaires prennent les proportions les plus démesurées. Alors les inventions romanesques et les conceptions fantaisistes ont une noble part dans la vie de l'esprit. Longtemps même, l'imagination demeure étrangère à tout élément rationnel. Puis peu à peu, sous la forme de la réflexion et de l'observation rigoureuse, cet élément tend à pénétrer dans la recherche de la connaissance. Il nait assez tard et grandit lentement. A mesure qu'il s'affirme, il influe sur le précédent et tend à le réduire, si bien qu'à un moment donné l'imagination entre en déviation ou en régression. Chez les uns , elle se virilise , se rationnalise ; chez les autres , elle reste atrophiée , sans plus.
Quoi qu'il en soit, il se fait entre le possible et l'impossible, entre le chimérique et le réel, entre le connaissable et l'inconnaissable, une ligne de démarcation plus nette chez le commun des hommes. Cette distinction du réel et de l'imaginaire, seul le poète n'en fait aucun cas, et dans cette belle négligence réside tout son art. En effet, il n'y a pas d'objet poétique en soi. Tout objet qui nous