‹ Poésie et folieChapitre 12 sur 45 · L'IMAGINATION · texte numérisé non relu

L'IMAGINATION

apparaît dans la crudité de la réalité sensible demeure entaché de prosaïsme. Il n'y a de poétique dans les choses que l'idée même que nous nous en faisons, et l'imagination est le suprême levain qui pénètre le monde de l'aspiration humaine , c'està-dire de toute la poésie qui est en nous et qui ne peut exister en dehors de nous;

En vérité , cette activité mentale si spéciale au poète, nous la trouvons en germe au cours de l'humanité entière. Victor Cherbuliez l'a bien exprimé : « Nous apportons dans le monde deux passions nées avec nous et qui, selon notre tempérament, notre tour d'esprit , notre caractère ou l'éducation que nous avons reçue, se partagent notre vie en des proportions très différentes. L'une est la passion des réalités, l'autre l'amour des pures apparences1. » L'attitude rêveuse remplit donc en partie la vie de tous les hommes. Seulement, pour la plupart, le plaisir du rêve est un accessoire qui cède le pas au sens de l'utilité pratique; chez le poète, au contraire, l'imaginaire supplée au réel et ne tolère sa présence que pour l'exploiter en vue d'une chimère. Ici , des deux instincts primitifs de la contemplation et de la possession, le premier accapare toute l'activité aux dépens du second. Aussi bien le poète a-t-il une manière de voir, une façon de penser qui n'est pas celle du commun des hommes. Il n'a cure de ce qui les émeut et s'émeut à son tour de ce qui les effleure chaque jour sans les toucher en aucune façon. Son trait distinc-

1 Cheruuliez, l'Art et la nature (Revue des Deux- Mondes, 1S91 n" 4, p. 5).

tif est de joindre au mépris du sens de la vie une adoration de la nature, source intarissable où puisent ses rêves. Tout ce qu'il voit et tout ce qu il entend, toutes ses joies et tous ses chagrins, il n'est rien dont il ne fasse profiter son art. S'émouvoir et construire sur ses émotions, tel est le centre de toutes ses tendances, l'éternel et unique souci, l'idée fixe qui absorbe tout. Les plus grands intérêts de ce monde ne sont que bagatelles, en comparaison de son affaire à lui, et il semble que tout l'univers n'ait été créé que pour fournir les images qu'il goûte avec volupté et dont il fait l'aliment de sa vie.

Celui-là ne saurait être un poète qui ne voit rien au delà des réalités, et ne croit qu'au témoignage de ses sens et de son raisonnement. Le bonhomme Chrysale est un bourgeois tout rempli de bon sens, mais son caractère est le moins poétique du monde. Conduisez son pareil dans les sites les plus captivants, conviez-le au spectacle enchanteur que donne la montagne ou qu'offre la mer. Il étudiera strictement la nature du sol et la variété des plantes; il supputera les revenus des champs et méditera le moyen de les accroitre. S'il rencontre des ruines, il ne songera sans doute à rien autre chose qu'à faire la somme des métaux et des pierres dont la masse vendue au détail devra produire d'honnêtes bénéfices. Celui-là est un homme utile, mais à coup sûr il n'est pas poète. Le poète ne vit que d'émotions morales et témoigne d'une douce insousiance quant aux contingences de la vie pratique.

Pour bien des mortels, le soir n'est rien autre

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