‹ Poésie et folieChapitre 13 sur 45 · IMAGINATION · texte numérisé non relu

IMAGINATION

chose que le moment précis où le mouvement de la terre dérohe à nos yeux la lumière du jour. Pour le poète, c'est l'heure mystérieuse où l'âme émue, s'élançantjusqu'à l'infini, s'entretientd'immortalité. Dans l'esprit de la majorité des hommes, les feuilles qui tombent en automne sont de simples engrais; Les vents qui agitent et font plier la cime des grands arbres sont des courants qui purifient l'air. Dans l'âme du poète, le gémissement des bois qui se dépouillent, le tourbillon des feuilles jaunies qu'emporte le vent, tout cela traduit la souffrance et porte en soi l'impression d'un deuil. Puis cette âme fait un retour sur elle-même; elle songe à sa propre souffrance, à son propre deuil,... et ces deux souffrances et ces deux deuils ne font plus qu'une seule et même chose.

En un mot, tandis que la plupart des hommes ne dépassent point le domaine des idées pratiques et demeurent le front bas rivés à la terre, le poète agrandit le cercle de sa conscience et fait une excursion jusqu'à l'Ineffable. A ses yeux, le phénomène n'a point tant de valeur comme source d'applications , mais comme expression d'un rapport immuable entre la vie individuelle et 1 universelle. Plutôt que d'en faire l'analyse, il en subit d'emblée la synthèse en tant que représentation du Monde. Tandis que la plupart des hommes s'entrainent à l'asservissement de la nature vivante ou inanimée pour la soumettre à la satisfaction de leurs besoins et aux exigences de leur vie, le poète, lui, n'apporte aux choses qu'un cœur ouvert qui reeoit leur image et se reflète en elle. Sans y tou-

cher jamais, il s'y mêle d'une manière plus étroite encore. C'est que, dépourvu de cette activité qui fait industrie du monde extérieur, il est doué d'une âme réceptive qui se confond avec ce monde dans une intime communion. Ceux-là demeureront éternellement distants des choses d'ici-bas qui les pétrissent pourtant à pleines mains : lui seul les pénètre, qui n'y touche pas.

En vérité, le monde peut être envisagé suivant deux points de vue : l'un , positif, nous le fait voir par ses qualités patentes; l'autre, purement moral, nous laisse entrevoir ses liens ineffables et ultrasensibles, que ni la science ni la connaissance vulgaire ne peuvent aborder. Le deuxième point de vue, quoi qu'on en puisse dire, n'est ni arbitraire ni artificiel. Nous n'entendons pas ainsi qu'il soit une source de savoir, dans le sens où l'on comprend ce mot en matière de spéculation rationnelle ou de science empirique; nous voulons dire simplement qu'il est fondé sur un puissant et irrésistible penchant de notre humanité. Il y a dans toute chose, dans tout être , un côté de mystère auquel l'habitude rend indifférent , mais dont l'influence troublante peut revivre à de certaines heures. Notre raison ne se suffit pas à elle-même; si loin qu'elle puisse voir, son incomplétude nous tourmente et laisse derrière elle un instinct plus fort que tous les systèmes. L'homme se contient difficilement dans le domaine étriqué des réalités terrestres. Il y a en lui comme un sentiment inné qui le pousse hors de ces dernières, car il n'y a de réel que du relatif et du contingent, et rien de tout cela ne

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