A. LE MODE D'APPARITION DES IMAGE! .MENTALES '. LA RÊVERIE
Quand nous percevons un objet par voie sensorielle, ou quand nous évoquons simplement sa représentation mentale, il se fait en nous très naturellement un appel d'images plus ou moins nombreuses ayant des rapports variables avec cette représentation ou cette perception. Par exemple, 1 idée du ciel éveille celle des nuages, de la pluie, des étoiles; elle éveille en outre l'idée du bleu qui appellera celle d'une robe ou encore celle des yeux ayant même couleur; l'idée de la robe ou des yeux entraine l'image d'une personne qui, à son tour, nous reporte dans tel lieu ou tel temps de notre vie, et ainsi de suite. Voilà bien le perpétuel courant qui entraine nos pensées.
Mais cette affluence d'images successives ou simultanées ne facilite pas au cerveau sa tâcbe utile qui est de connaitre et de juger. L'objet. qui en est le point de départ n'est ni expliqué ni rendu plus clair par ce tumulte d'aperceptions qui n'ont avec lui aucun lien logique. Pour que le phénomène de l'évocation trouve à s'appliquer d'une manière utile, il faut que la synthèse mentale soit maintenue en état de tonus par cette faculté dominante qu'on nomme l'attention. C'est elle qui impose un programme au chaos de nos représentations et nous permet de les utiliser pour le jugement et la connaissance des choses. En dehors de l'attention, l'esprit tend naturellement au rayonnement des
associations et à la pluralité des états de conscience. Aucune de ses représentations n'occupe la première place d'une façon suivie. Chacune d'elles est chassée par d'autres, qui sont déplacées à leur tour. A ce polvidéisme, l'attention tend à substituer un monoidéisme relatif. Grâce à elle, une représentation tient d'une façon constante le premier plan , ou du moins elle tend indéfiniment à le reprendre et à le conserver. L'attention, en effet, joue un double rôle : elle maintient dans le champ de la conscience les associations logiques ou rationnelles qui sont utiles, et elle refoule les associations automatiques qui pourraient venir en intruses gêner les précédentes. Dans tous les états qui sont caractérisés par le relâchement de la synthèse mentale, lorsque l'attention se disperse, les représentations surgissent donc au hasard, incoordonnées et illimitées, apparaissant et disparaissant automatiquement dans le champ de la conscience , sans que la volonté intervienne pour les provoquer ou les inhiber.
De la cohésion pleine et entière au relâchement complet de la synthèse mentale, de l'activité parfaitement lucide à l'activité qui subsiste au cours du sommeil, il y a des intermédiaires sans nombre.
Dans l'acte de la réflexion, l'esprit foncièrement actif s'applique toujours à un sujet parfaitement déterminé et précis. L'homme qui réfléchit ne laisse mouvoir ses idées que dans un champ restreint ; et quand on dit qu'il fait effort pour se soustraire à la distraction, on implique par là qu'il resserre au
maximum sa pensée, la rappelant sans cesse sur le point donné dès quelle tente de s'en écarter. La réflexion ne connaît donc ni les détours, ni les retards ; elle va droit au but.
L'esprit qui médite n'a déjà plus le même degré de tension. Il dirige encore ses idées, mais il cesse de les enfermer en une enceinte nettement limitée. Ses associations ne convergent plus vers un centre unique; elles s'étendent à plaisir, divergent en maintes directions sans perdre pour cela leur mot de ralliement, profitent avec complaisance des rencontres de la route, et n'ont point peur des écarts et des digressions dont elles font au contraire leur profit.
Mais laissons encore la pensée se distendre. La sensation d'effort disparaît presque complètement. Les images défilent comme d'elles-mêmes; elles se suivent, l'une appelant l'autre, au hasard des associations. Elles se groupent sans contrainte, s'étendent sans but défini ni limites précises , au hasard du caprice et de la fantaisie. Et quand, après un instant de cette promenade effectuée sans intervention de volonté consciente, nous renaissons à la vie réelle, nous sommes presque surpris du chemin parcouru.
Un degré de plus, et nous voici en pleine activité de songe. Alors l'esprit complètement passif est abandonné aux divagations sans bornes. L'homme qui rêve ne guide plus ses représentations; ce sont ces représentations elles-mêmes qui se meuvent dans un champ dont les limites peuvent être indéfiniment reculées. Les images aux contours fuyants
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se présentent sans ordre et s'agrègent suivant la rencontre d'associations disloquées sans aucune tenue. Elles peuvent aboutir aux formations les plus imprévues et les plus fantasques.
A égale distance du songe et de la réflexion, le stade intermédiaire comporte un certain relâchement de la synthèse mentale. C'est dans ce stade que flotte la rêverie, à laquelle nous devons rattacher les conditions foncières de l'évocation, dans l'activité créatrice d'ordre poétique.
Avec Sully-Prudhomme , on peut définir la rêverie : « la contemplation intérieure d'une succession d'états de conscience spontanément associés1. » Personne mieux que ce philosophe n'en a montré les rapports avec l'état de la synthèse mentale : « L'attention du rêveur est toute machinale et inconsciente, nous dit-il; elle ne lui coûte aucun effort; elle ressemble à celle du spectateur captivé par une scène dramatique. Ce n'est qu'une accommodation spontanée de l'esprit à son objet, comme l'œil s'accommode au sien. » L'absence de l'effort, tel est donc le trait distinctif de cette attitude mentale du rêveur qui s'oppose au travail volontaire de la réflexion comme le passif s'oppose à l'actif. Dans la rêverie, l'esprit ne poursuit aucun but. Il ne dirige plus ses idées comme dans la réflexion ; il contemple
1 Sully-Prudhomme, l'Expression dans les Beaux- Arts (Paris, 1883, Alphonse Lemerre, édit.).
leur défilé. Ses idées constituent pour lui non pas une propriété qu'il exploite, mais plutôt un spectacle auquel il assiste et dont les péripéties d'ailleurs sont pleines d'imprévu.
Quoi qu'il en soit, l'absence de l'effort indique que l'état de rêverie répond à une attitude de repos par rapport à l'élévation du tonus attentionnel qui implique au contraire un travail pénible. On ne s'étonnera donc pas si nous sommes tous à quelque de^ré et successivement penseurs et rêveurs. Comme l'a bien exprimé Bergson1, nous laissons d'ordinaire surgir, du fond de la mémoire où reposent nos souvenirs, ceux-là seuls parmi eux que nous croyons pouvoir utiliser dans la situation présente. Ainsi le veulent les nécessités de notre existence, tout entière orientée vers l'action. Nous ne laissons nos souvenirs reparaître en foule au gré de nos caprices que dans les moments où, rêveurs désintéressés, nous sommes inattentifs à la vie réelle. Dans l'attitude mentale de tous les humains, il y a donc comme un balancement perpétuel entre le resserrement et la détente des facultés attentives. Pour peu qu'on s'observe, on reconnaît que ces deux états se succèdent alternativement. A chaque instant nous reprenons la direction de nous-mêmes, et à chaque instant aussi cette direction nous échappe. Voici que nous avons tout empire sur noe facultés; nous sollicitons nos idées par une recherche nettement active, et quand elles nous apparaissent, nous les tenons enfermées sous le contrôle le plus
1 Bergson, Matière et mémoire, p. 166 Pari<. F. Alcan, 18
rigoureux. Mais vient une éclipse de notre attention; alors tout se met en campagne, d'un mouvement spontané, sans consulter notre assentiment; et de ce dévergondage il sort malgré nous des idées, des images, des souvenirs que nous n'avions pas demandés. Le pouvoir personnel abdique; il lâche les rênes à nos facultés. Et voilà que nous vivons tout bonnement comme vivrait une chose ; tout ce qui se passe en nous est vraiment fatal et marche au gré d'une force arbitraire. Nous ne commandons plus, nous nous contentons de subir.
La rêverie n'est donc pas une disposition extraordinaire de l'esprit. Elle est une expression de moindre effort, et en cela elle est du domaine commun. Mais ce qui n'est pas du domaine commun, c'est d'exploiter ce relâchement, c'est d'en faire une source de richesse , c'est de se regarder défaillir et capituler en dosant cette défaillance à loisir et en réglant l'abandon de son « moi » , c'est de lâcher les rênes sans perdre la direction ; c'est, en un mot, de rester attentif tout en cessant de l'être. Qu'on nous excuse un tel paradoxe ! Il rend mieux que toutes les paraphrases le trait distinctif par quoi il convient de bien différencier la rêverie esthétique de la rêverie simple.
L'esprit du poète n'entre pas en activité suivant une volonté directrice qui prendrait possession de tous ses éléments, les pèserait en toute connaissance de cause, les rangerait et les disposerait suivant une méthode, pour en faire un système. Son attitude mentale habituelle, celle qui favorise le mieux
l'éclosion de son art, est certainement l'attitude rêveuse.
Rien en cela ne saurait nous suprendre, car le rôle des représentations spontanées qu'offre la rêverie trouve son application immédiate dans toutes les modalités de l'invention en général, et de 1 invention esthétique en particulier. Paulhan dit avec raison : « L'intelligence n'invente pas tant par son jeu régulier , que par le profit qu'elle sait tirer de l'activité relativement libre et parfois capricieuse de ses éléments... L'idée directrice générale intervient pour choisir, pour accepter ou rejeter les éléments qui lui sont offerts ; mais ces éléments, ce n'est généralement pas elle qui les évoque. Ils sont en bien des cas le produit du jeu spontané, quoique surveillé, des idées et des images, de tous les petits systèmes qui vivent dans l'esprit... Si les éléments ne s'affranchissaient pas quelque peu, s'ils ne se livraient pas à leurs affinités propres en rompant les associations logiques habituelles, si la coordination de l'esprit était trop serrée et trop raide, trop uniformément persistante, l'invention serait beaucoup plus rare. »
En fait, on peut vérifier que tout état flottant et mal défini des associations est évocateur d'images aux contours variés. Lorsque vous faites une sieste, laissez errer vos regards sur la tapisserie de la chambre. Dans les dessins souvent vagues de cette tapisserie vous découvrirez une série d'esquisses, une richesse incalculable de caricatures, de visages plus ou moins monstrueux , disposés dans différents sens, presque toujours tronqués, mais dont votre imagination complétera les lignes avec une facilité
remarquable. Si vous avez la fièvre, ces impressions fugaces se fixeront davantage ; elles deviendront hallucinations sous l'influence des modifications mentales imprimées par le processus fébrile. Placez-vous maintenant à quelque distance d'un orchestre, assez près pour l'entendre, assez loin cependant pour n'en rien retenir, et de telle sorte que les harmonies musicales vous arrivent à l'état d'audition très imparfaite. Vous vous accrocherez bien vite à des bribes de phrases à peine devinées dont vous compléterez vous-même la logique. Si vous aviez alors un appareil enregistreur , vous y fixeriez des compositions aussi originales que variées, dont l'inspiration ne vous serait jamais venue en temps ordinaire malgré toute votre application et tous vos efforts. C'est que l'impression diffuse est comme un carrefour où viennent se rencontrer les idées les plus inattendues et les sensations les plus disparates. Avec les images précises, aux contours nets et bien définis, nous voyons ce que nous voyons, nous entendons ce que nous entendons, et notre activité en quelque sorte polarisée ne va pas au delà de la réalité étroite qui la fixe et l'immobilise tout entière. Avec les impressions vagues au contraire, le champ est ouvert à toute une riche floraison de possibilités dont chacune est le germe latent d'une sensation en puissance. L'imagination s'éparpille et se donne libre cours au milieu de toutes ces forces virtuelles qui ne demandent qu'à éclore. Dès que notre activité s'applique, elle se rétrécit; dès qu'elle flotte, elle s'étend. L'activité de la vie logique et utilitaire, parce qu'elle est appliquée, est une activité
condensée et en quelque sorte cristallisée par rapport à l'objet qu'on a préalablement fixé dans le champ de l'attention. L'activité de la rêverie au contraire, parce qu'elle est flottante, est une activité douée au plus haut point de propriétés diffusibles, et c'est en cela justement qu'elle est source de richesses.
Ainsi la rêverie , parce qu'elle favorise le libre jeu des associations, est l'attitude féconde et chère au poète. Il y trouve des combinaisons que la réflexion ne lui fournirait pas. La réflexion est trop exclusive et trop despotique ; elle crée des associations, sans doute; mais ces associations, elle les tient en laisse comme on tient l'animal captif qu'on traine à sa suite. Dans le périmètre rigide et inextensible quelle leur assigne , les images se sentent à l'étroit, et la robe ajustée qu'elle taille sur mesure leur moule les flancs tant et si bien que tout mouvement leur est interdit. Aux associations d'ordre poétique, il faut moins de rigueur et de servilité. Il ne faut point la robe étriquée que l'intransigeante attention commande et façonne; il faut l'élasticité sans limite d'une cotte modifiable à loisir : il faut les franches coudées de la rêverie. Dans la réflexion, les associations s'agrippent, elles se fixent et demeurent; dans la rêverie, elles flottent, se croisent et s'entrecroisent, se suspendent, se détachent, s'agrègent et se désagrègent. Sous l'œil négligent du despote endormi, elles dansent à plaisir le quadrille échevelé de la chimère et de la fantaisie. Coquettes comme les belles, infidèles — oh combien ! — mais délicieuses dans leurs jeux
éphémères et leurs rencontres toutes faites d'imprévu, elles passent et repassent comme des bêtes effarouchées, se glissent subtiles et légères comme des sylphes, disparaissent et reparaissent encore comme des feux follets.
Les conditions de l'évocation poétique s'éloignent donc très sensiblement des conditions habituelles d'un travail mental adapté aux actes courants. Dans la plupart des opérations intellectuelles que nous appliquons aux jugements de la vie journalière comme aux enchaînements plus complexes de la discussion scientifique , nos associations ont un caractère de fixité qui n'exclut pas la plasticité, mais qui ne les autorise pas à se mouvoir en dehors de certaines limites. Elles doivent demeurer groupées en un tissu dense, et les seuls liens qui doivent les unir sont ceux de la logique. Lorsqu'une image mentale se présente dans le champ de la conscience elle s'y fixe , et tandis qu'elle s'y tient en relief, elle appelle autour d'elle un groupe limité de représentations dont la rencontre engendre un jugement. Il n'en est plus de même chez le poète livré aux caprices du rêve. Ici les représentations « flottantes » se recherchent et s'abandonnent tour à tour avec une dextérité remarquable. Au lieu de s'enchaîner suivant des liaisons étroites et rigoureusement logiques pour être fixées en nombre restreint, elles s'attirent avec une aisance toute particulière suivant les rapports les plus fragiles et les plus lointains, et sans s'arrêter longtemps dans le champ de la conscience elles la frôlent simplement comme pour se jouer presque en dehors d'elle. Dès qu une
image se présente, des ondes vibratoires s'étendent à distance et à profusion : l'apparition de cette image soulève un concert d'échos qui se répondent et se répandent jusqu'à l'infini. Les rapports se diffusent, s'éparpillent. L'acte mental y gagne en richesse ; il y perd en exactitude et en précision. Un mot ne saurait éveiller eh nous qu'une image définie ou une idée bien déterminée. Chez le poète il éveille toute une foule d'images , tout un groupe d'idées. Ces images, il est vrai, sont moins bien définies , ces idées sont moins bien déterminées ; mais la puissance imaginative du poète féconde à loisir chacun des fruits de cette évocation multiple, dont les vibrations vont se répercutant au gré de son extrême sensibilité. Un ami de Verlaine lui demandait un jour comment lui venaient ses inspirations. Le poète, qui était attablé au café Mahieu, désigna du côté de la terrasse un store battu par le vent : « Vous voyez cette toile qui s'agite ? ...Pour vous, c'est un simple morceau d'étoffe que l'orage secoue... Pour moi, c'est tout autre chose. J'y reconnais la voile d'un vaisseau qu'ébranle la tempête , et me voici tout épouvanté sur une mer en furie. Puis mon objectif fait un tour. Alors j'y vois un drapeau qui flotte; le clairon vient de sonner la charge ; je fonds sus à l'ennemi et j'entraîne au feu une armée. »
Cette diffusion des images, cet éparpillement de la pensée, peuvent être assez accentués pour qu'on ait peine à suivre dans ses méandres l'activité associative du compositeur. Certaines œuvres modernes, en particulier, évoquent au plus haut degré, et plus
que de raison sans doute, cette impression de liberté et de dévergondage des associations. Mais il est bien évident qu'un tel caractère n'est pas également marqué chez tous les poètes. Les tendances rigoureuses de certains d'entre eux s'accommoderaient bien difficilement de cette abnégation , même partielle, des facultés de contrôle et d'inhibition. C'est ainsi que, chez Sully -Prudhomme, le vers semble avoir été plié aux exigences de la pensée avec une sévérité qui le place au second plan et qui ne lui abandonne ses prérogatives qu'en ce qu'elles ont d'ingénieusement utile pour faire jaillir avec plus de force la pensée même. On sent partout ici l'intention laborieuse de rester maître de l'outil et de ne lui laisser prendre aucune direction qui n'ait été imprimée consciemment et volontairement par la main dirigeante. D'autres, au contraire, donnent à leur production le cachet d'une promenade errante dont les étapes se succèdent dans un charmant décousu , au hasard d'associations qui s'égrènent librement sans une unité directrice pour les asservir et les commander. Musset en témoigne lui-même lorsqu'il avoue très ingénument :
... Je viens de me relire.
Je n'ai pas dit un mot de ce que j'aurais dit Si j'avais fait un plan avant d'avoir écrit.
Quoi qu'il en soit, il convient de retenir que la rêverie est l'attitude propre aux créations d'ordre poétique, et ceci n'est point pour nous étonner, car cette attitude mentale comporte une succession
spontanée d'associations indéterminées qui se poursuivent sans fin, et voici justement que le trait essentiel de l'émotion d'art qui se dégage de toute poésie, c'est d'être à la l'ois flottante et indéfinie. En effet, comme le fait observer Braunschwig, « une association d'idées ou d'images nous procure une impression de poésie quand les termes qui la composent vont s'enchaînant sans fin les uns aux autres, de telle façon que notre esprit, au lieu de s'arrêter en dernier lieu sur une représentation précise, se perd tout au contraire dans le sentiment vague que l'association pourrait se prolonger encore et que par suite elle demeure inachevée *. » Ainsi le mode d'activité mentale dans la composition poétique offre justement, comme trait essentiel, un caractère que nous retrouvons impliqué comme postulatum dans l'émotion qui devra se dégager de l'œuvre élaborée. Cette communauté de conditions entre le travail élaborateur de celui qui crée et l'opération réceptive du public qu'il cherche à impressionner, nous aurons encore à la vérifier sous une autre forme.
Il convient, en effet, de pousser notre étude plus avant. Après avoir montré la plasticité du tissu que forment les images au cours de l'état de rêverie, nous devons étudier maintenant ce tissu dans ses éléments ; après avoir montré les rapports qu'affectent entre elles les représentations , nous devons étudier ces représentations elles-mêmes dans leurs attributs.
1 Marcel Bravnschwig , le Sentiment du beau et le sentiment poétique, p. 205.
Les caractères principaux des représentations mentales au cours de l'état de rêverie peuvent être ramenés à trois : la nature concrète des images ; leur éloignement dans le temps et dans l'espace ; enfin leur déformation et leur morcellement.
L'activité mentale du rêveur tend à s'exclure dans le domaine des représentations concrètes, ainsi que Ta montré Souriau ' . C'est que , d'une façon générale, la simple vision des choses est plus aisée que leur notion abstraite. En effet, l'image est plus ancienne que l'idée dans les acquisitions de l'espèce et de l'individu ; c'est elle qui doit donc surgir dans l'activité de moindre effort. La réflexion qui va droit au but simplifie le plus possible le cours des opérations, et pour cela même elle utilise les idées générales et abstraites , qui réunissent en synthèses toutes les qualités communes d'unités diverses. A l'aide du schéma et de la convention des mots, elle se dispense d'évoquer dans toutes ses opérations l'image intégrale des choses, et abrège d'autant le chemin qu'il faut parcourir pour aboutir à la solution cherchée. La rêverie qui flotte nonchalante et sans souci de la rapidité n'a que faire des schémas et des abstractions. En effet, les schémas et les abstractions n'ont pas d'existence, et l'on ne peut voir en eux que des signes toujours gros de parties constituantes qu'il faut dégager et reconstruire par un effort d'attention soutenue : or
1 Paul Souriau, la Rêverie esthétique (Paris, Alcan, 1906).
de cet elfort la rêverie est bien incapable. Aussi se contente- 1- elle d'enregistrer les images à l'état natif, non dépouillées de leurs caractères propres, non décolorées, non abstraites. Ainsi concrétisée, l'idée se trouve en quelque sorte revivifiée ; elle atteint un degré plus intense de vivacité. Au lieu de paraître sous l'enveloppe plus obscure du signe, c'est-à-dire du mot, elle se montre à l'esprit sous celle de l'image, et d'une image qui est proche voisine de l'hallucination véritable. Chez certains poètes, chez Victor Hugo, par exemple, cette quasi objectivation de tous les processus imaginatifs est presque patente. Le mode d'expression semble en témoigner :
Je vis dans la nuée un clairon monstrueux...
Je vis cette faucheuse : elle était dans un champ...
Un soir, dans un chemin, je vis passer un homme...
Ce tour revient dans son œuvre, toutes les fois qu'il veut exprimer la naissance d'une pensée subite. Toute idée est une image qui s'impose à ses yeux , toute inspiration se résout en apparition. C'est là un trait fort bien souligné par un de ses biographes les plus distingués, M. Mabilleau*.
En vérité, la réflexion ne saurait raviver l'idée au point de lui donner une forme 'sensible, car la réflexion ne peut qu'atténuer au contraire l'autocratie de l'imagination, en faisant appel aux facultés attentives de l'esprit. Ceux qui sentent le mieux
1 Léopold Mabilleau, le Sens de la vue chez V. Hugo (Revue des Deux-Mondes, t. V, 1898, p. 831).
les objets, ceux dont les idées sont le plus proche d'être des images, ce ne sont pas les métaphysiciens, les mathématiciens, les penseurs; ce sont les hommes à imagination vive , les artistes et les poètes en particulier. Chez ces derniers, l'idée ne revêt pas une forme sensible à la suite d'un travail préparatoire ; elle se présente telle, toujours et spontanément. Chez eux, c'est la matière fruste substituée à l'élaborée ; et c'est aussi le retour de l'idée à son origine qui est la sensation. Le relâchement des facultés attentives se traduit donc au total par une modalité reversive de l'activité. La représentation de convention, la schématisation dans l'abstrait et dans le général, telle est l'ultime acquisition de notre esprit ; telle est aussi la plus haute manifestation de la réflexion concentrée. La vision concrète des images avec l'intégralité de tous leurs attributs, sans formule fictive pour les représenter, tel est le mode primitif de l'activité; telle est aussi l'attitude mentale du rêveur.
Si le concret est l'attribut habituel des représentations au cours de l'état de rêverie, il est aussi une des conditions majeures de l'émotion d'ordre poétique. N'est -il pas vrai qu'un simple fait reste en la matière plus évocateur que toutes les idées générales du monde? C'est que, le plus souvent, l'idée générale , par cela même qu'elle pourrait éveiller l'image de tous les objets individuels qui font partie d'un même genre, n'en éveille justement aucune. Au contraire, il arrive qu'un simple détail bien peint éveille par associations l'impression d'un tableau complet.
y 8 LES CONDITION? MENTALES DE LA CREATION POETIQUE
Outre que les représentations de la rêverie tendent à s'exclure dans le domaine concret, elles offrent un autre attribut non moins important : elles ont une indéniable prédilection pour Yéloignement. L'objet de la rêverie est presque toujours distant de la réalité présente aussi bien dans le temps que dans l'espace. Au cours de la réflexion, le périmètre de nos idées est limité d'une façon étroite à l'utilité immédiate qui nous enchaîne. Il se restreint le plus souvent à l'ambiance , au passé de la veille et à l'avenir du lendemain. Ce sont surtout les soucis du jour, les objets familiers, les faits récents ou prochains qui fixent notre attention. Dans l'état de rêverie au contraire, toute préoccupation de la tache quotidienne fait place à la contemplation d'un passé lointain ou d'un avenir qui se perd dans l'éternité. C'est que la notion du présent est associée à une lutte active pour la possession du réel. Au contraire, le passé n'est plus à portée de nos mains ; il échappe à tous nos efforts. Et l'avenir à son tour n'est qu'une source de possible qui prête à toute fantaisie. De même ce sont encore les objets lointains, inaccessibles, qui remplissent le plus volontiers les états de rêverie. Les objets de premier plan sont trop tangibles et trop perceptibles dans leurs détails ; leurs qualités nettement définies ne peuvent appeler qu'attention et cogitation. Mais, en s'éloignant. les choses perdent leur relief et avec lui leur réalité. Elles se présentent à nous comme de vagues visions aux contours fuyants ; elles évoquent des rapports étranges, des rapprochements mystérieux , des comparaisons
sans fin. Dans cette zone indécise où tout s'estompe et s'efface en un dégradé aussi troublant que suggestif, l'imagination peut s'ébattre et la féerie se développer à l'aise.
Cet éloignement dans le temps et dans l'espace, nous le rencontrons encore comme condition de première importance dans l'émotion d'ordre poétique. Rien de plus poétique que les objets qui nous apparaissent dans le lointain du passé ou de l'avenir. Après une absence très longue, revoyez les lieux de votre enfance, qui, de loin, et au travers des souvenirs, vous semblaient empreints d'un charme infini. Le plaisir que vous éprouverez ne sera pas en rapport avec votre attente ; vous aurez une déception , et vous en serez étonné vousmême. C'est que, dans 1* éloignement , les associations infinies pouvaient se déployer, et voici que soudain vous les contraignez dans le prosaïsme étriqué de la réalité présente ; c'est que les choses passées ou à venir, par cela même qu'elles ne sont plus ou ne sont pas encore , tendent à épargner nos forces actives généralement occupées à la possession de la réalité présente , en exaltant au contraire les facultés de pure contemplation qui peuvent s'exercer alors en toute liberté. Aussi bien peut-on dire, comme Schopenhaucr, que « c'est cette béatitude de la contemplation affranchie de la volonté qui répand sur tout ce qui est passé ou lointain un charme si prestigieux et qui nous présente ces objets dans une lumière si avantageuse ' ».
1 Schopekhauer , le .Vende comme volonté et représentation (t. I. ]). 205, de la traduction Burdeau, Paris. F. Alcan. édit.
La vision des choses lointaines, passées ou à venir, est toujours flottante à quelque degré, et, parce quelle renferme une foule d'événements remémorés ou de possibilités entrevues, elle semble se prolonger jusqu'à l'infini.
Un dernier attribut s'applique aux représentations des états de rêverie : leur déformation et leur morcellement. Sans doute la rêverie ne construit ses châteaux mouvants qu'avec des images emmagasinées; mais ces images, elle les déforme à plaisir. Dans l'activité réfléchie, nos souvenirs se reconstituent de manière sinon intégrale, tout au moins fidèle ; les matériaux qui se présentent à nous sont des réminiscences du réel. Dans l'activité rêveuse, au contraire, le souvenir s'enfle, se fond, se désagrège dans ses éléments, s'annexe des parties de luxe. Les détails puisés dans le passé se constituent en groupements plus ou moins bizarres, et les constructions qui en dérivent sont des caricatures de réalités. Réfléchissons sur un événement de notre vie passée ; nous nous reporterons avec soin aux situations que nous avons vécues , aux objets qui nous ont touchés. Rêvons maintenant sur cet événement : ce seront encore les mêmes situations et les mêmes objets, mais le thème primitif ira s'élargissant, se gondolant, s'effaçant par endroits, s'accentuant par d'autres, sans cesse enjolivé ou dramatisé, bientôt méconnaissable, et touchant à la fin aux extrêmes limites de la fantaisie.
Non seulement la rêverie tend à effectuer une
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déformation des images emmagasinées, mais elle n'utilise à vrai dire que des fragments morcelés de ces images-souvenirs. Dans l'activité réfléchie, les situations remémorées s'enchaînent en une continuité plus ou moins parfaite ; elles forment une action suivie. Dans l'activité rêveuse, au contraire, les tableaux surgissent en une succession toujours capricieuse et discontinue. Ce sont comme autant de « clichés » dont chacun remplit a son tour la scène pour s'évanouir et faire place à d'autres. La notion de la continuité dans le temps et dans l'espace ne s'en dégage que d'une façon très obscure et très imparfaite. La mémoire semble n'avoir pris que des « instantanés », et ces apparitions fragmentaires se présentent à nous « comme les vignettes qui illustrent un roman », suivant la comparaison de Souriau.
Est-il besoin d'insister sur les relations de cette déformation et de ce morcellement qu'offrent les images d'un esprit rêveur avec le fond de merveilleux qui est le propre de la poésie? Ici encore , les conditions mêmes de l'activité mentale ont leur traduction fidèle dans le produit de cette activité ; le cachet de la fabrication passe tout entier dans l'ouvrage fini et laisse son empreinte certaine dans l'émotion que nous en attendons.
Nous savons comment se comporte l'activité mentale dans l'état de rêverie , et nous avons constaté aussi le caractère des représentations qu'elle
met en usage dans cette attitude : il nous reste à envisager les répercussions variées de ce modus vivendi de l'esprit. Disons autrement que nous connaissons la rêverie dans son mécanisme et dans sa matière : il faut l'étudier dans ses conséquences.
Intensité des représentations Imaginatives et effacement des représentations réelles , d'où accaparement des forces vitales au profit de la seule subjectivité et disparition du sens de la vie : telles sont les dépendances les plus immédiates de l'état de rêverie.
La notion de la réalité présente tend à s'éclipser chez le rêveur. L'expression de son visage indique une « absence » ; son regard prend une fixité toute particulière, comme celui d'un halluciné; tout nous dit, en un mot, que — suivant l'expression courante — sa pensée est « ailleurs ». Quand nous rêvons les yeux ouverts , nous oublions de faire partie du monde, parce que le rêve nous prive un instant de ce qu'on pourrait appeler le contact intime des faits extérieurs. Notre « moi » semble alors s'isoler de la vie, s'abstraire de l'ambiance.
Il n'est personne qui n'ait éprouvé parfois un relâchement passager de la synthèse mentale. Si vous cherchez à définir , en de pareils moments , l'impression que produit sur vos sens la présence des objets ambiants, voici à peu près ce que vous observez. A mesure que votre attention se disperse dans le rêve , tout ce qui vous entoure vous parait de plus en plus lointain et comme suspendu dans le vide. La vie flotte en dehors de vous, et toutes les sensations qu'elle vous apporte défilent devant vous comme autant d'ombres chinoises qu'un im-
palpable rideau tiendrait séparées de vous-même. Ces sensations, d'ailleurs, il vous semble qu'elles viennent à vous plutôt que vous n'allez à elles: vous les subissez plutôt que vous ne les prenez, et vous n'avez en aucune façon le sentiment d'un travail actif en vue de les faire vôtres. En d'autres termes, le sentiment normal de l'effort qui nous vient de l'adaptation s'affaiblit en vous, et vous ne sentez plus ce travail psychologique qui consiste dans la prise de possession de la réalité. Si, par une sorte de dédoublement, vous rentrez alors en vousmême pour vous regarder voir, pour vous écouter entendre, il vous semblera que vous êtes à la fois deux hommes, dont l'un fonctionne en automate et dont l'autre regarde fonctionner le précédent, celuici assistant à tout ce qu'éprouve celui-là. Mais, à ce moment même, il se produira une sorte de déclic. Un voile se crève. Vous êtes au réveil,... et la vie reprend son cours.
Durant ces états de rêverie, nos représentations imaginaires, devenues plus intenses, ne se distinguent plus aussi nettement de nos perceptions objectives devenues plus distraites, et la différence que nous faisons en temps ordinaire entre l'imaginaire et le réel tend à s'effacer. « Les réalités du monde m'affectaient comme de simples visions , et seulement ainsi , pendant que les idées folles du pays des songes devenaient en revanche non seulement la pâture de mon existence quotidienne, mais positivement cette unique et entière existence elle-même : » tel est l'aveu d'un rêveur fameux, de ce rêveur entre les rêveurs que fut Edgar Poë.
Dans l'état de réflexion, nous avons conscience d'une évocation active; nous appelons à nous nos représentations, et chacune d'elles nous est un effort. La conscience du rappel que nous effectuons nous donne la ligne de démarcation entre le monde des images -souvenirs et celui de la réalité. Il ne nous arrive pas de prendre l'un pour l'autre et de confondre nos perceptions du monde extérieur avec les représentations emmagasinées que nous leur comparons et leur opposons sans cesse. Le sentiment d'un effort différent dans la perception sensorielle d'une part et dans la vision mentale d'autre part ne nous permet pas d'assimiler le subjectif à l'objectif, l'imaginatif au réel. Dans l'état de rêverie, au contraire, il n'y a plus conscience d'une évocation active pour le rappel des images -souvenirs, puisque ces images se succèdent et s'enchaînent d un mouvement spontané sans nul effort de la volonté. D'un autre côté, les perceptions sensorielles sont absentes ou simplement atténuées, puisque le rêveur, par définition, s'abstrait du monde extérieur. Il en résulte que les représentations subjectives constituent pour lui toute vie, toute réalité. Sa vision mentale lui donne jusqu'à un certain point l'illusion d'une perception vraie , d'abord parce qu'elle se présente à lui de façon spontanée comme le feraient des objets réels, et ensuite parce que le contact de l'ambiance ayant quasi disparu , rien ne peut plus rectifier l'illusion qui tend à se produire. Cette illusion toutefois est à demi consciente; car, en rêvant durant l'état de veille, nous ne perdons pas le sentiment complet
de la réalité et nous sentons d'une manière confuse la nature fictive des chimères fluides qui nous hantent.
Nous venons de signaler, au cours des états de rêverie, la disparition du sens des réalités. Cette notion, nous allons la voir apparaître encore comme substratum de la poésie.
Et tout d'abord, l'absence de l'adaptation, et par conséquent le mépris de la réalité présente, voilà ce que nous trouvons à la base de toute émotion d'ordre poétique. Pour qu'une association puisse évoquer en nous une impression de poésie , il est de toute nécessité qu'elle soit désintéressée. Le désintéressement est, d'ailleurs, l'une des qualités les plus fondamentales du sentiment esthétique en général. De Kant à Schopenhauer , tous les philosophes ont insisté sur cette vérité. On peut même dire qu'une âme désintéressée, si pauvre soit -elle, a toujours sa part de vraie poésie; au contraire, fût-elle la plus riche du monde , elle restera une âme prosaïque, si elle applique ses richesses aux spéculations strictement utiles. Dans les démonstrations sentimentales d'humbles filles du peuple, il y a des beautés que nous méconnaissons, beautés puériles et naïves, d'une essence misérable et gauche, et pourtant sublimes dans leur maladresse et leur pauvreté. Elles ont les senteurs timides et la grâce un peu ridicule de certaines fleurs sans culture cueillies au bord de la route. Mais qu'importe donc leur petit esprit, leur petit savoir, leurs petites façons? Elles émanent d'un cœur frais, d'une âme détachée; et ceci déjà est de la poésie. Les soucis
journaliers, les âpres nécessités d'une existence desséchante , voilà qui tarit sans espoir de retour la source vive des aspirations généreuses et des sentiments désintéressés. La jeunesse qui n'a point lutté pour la vie réelle chante en vers son amour, sa foi, son espoir; puis l'homme en marchant s'accroche aux broussailles, et laisse de sa chair aux ronces du chemin : les illusions, une à une, s'égrènent sous ses pas; alors reniant avec un sourire amer tout son espoir, toute sa foi et tout son amour, il incline le front, il courbe l'échiné, et les regards baissés, les yeux vers la terre, il foule rageur et maussade le sol de misère. La poésie est chez tous les hommes une fleur printanière, et cette fleur périt aux premiers efforts d'une lutte utilement livrée pour la possession de la vie. Celui-là seul en conserve toute la fraicheur qui se détache des réalités pratiques et s'abstrait du monde.
Cette poésie répandue partout à travers la vie et ne survivant pas en fait à l'épreuve de vivre , on l'a chantée en prose aussi bien qu'en vers. « En nous tous, dit Sainte-Beuve, il existe ou il a existé une certaine fleur de sentiment , une certaine rêverie première , qui bientôt s'en va dans les travaux prosaïques, et qui expire dans l'occupation de la vie. 11 se trouve , en un mot , chez les trois quarts des hommes, comme un poète qui meurt jeune, tandis que l'homme survit. » Et Musset lui répond :
Ami, tu l'as bien dit, en nous tant que nous sommes,
11 existe souvent une certaine fleur
Qui s'en va clans la vie et s'effeuille du cœur...
Quoi qu'il en soit, l'homme né poète, qui reste poète, s'abstrait des choses de la terre ; il est absent de la réalité. Les nécessités matérielles, toujours moins importantes que ses rêves, ne peuvent l'en distraire. C'est justement parce qu'il cesse d'être attentif à la vie, c'est parce que les forces actives de son esprit sont assoupies que ses facultés contemplatives s'exercent plus librement. Dans cette âme affranchie de toutes les inquiétudes pratiques , des associations s'éveillent qui flottent inachevées et pour ainsi dire ouvertes, et c'est en elles, nous l'avons démontré longuement , que réside toute la poésie. Pour nous exprimer d'un mot : le poète ne vit pas, il regarde passer la vie.
L'elfacement de la ligne de démarcation entre la fiction et la réalité n'est pas l'unique conséquence des états de rêverie. A celle-ci une autre se joint: la perte de l'opposition entre le moi et le non-moi. La personnalité tarde à s'évanouir. L'esprit flottant et non appliqué ne tend pas à s'identifier avec les objets de l'ambiance; il tend à une diffusion de soi-même dans les choses.
Attardez-vous sur la grève et laissez -vous bercer au bruit monotone des vagues. Avant peu, vous ne saurez plus très exactement où finit votre moi, où commencent les choses du dehors. La couleur du ciel sera celle de votre âme, sa lumière ne se distinguera plus de vos regards, et il vous semblera que ce sont vos jeux mêmes qui font cette lumière ; la chanson des flots étourdissante et grandiose, ce sera votre chant a vous , s'exhalant tout naturelle-
ment , rythmique et mesuré ; et tout cela vous appartiendra comme le sang de vos veines et le souffle de vos poumons. Il n'y aura rien pour vous limiter. Mêlant votre vie à l'universelle nature, vous serez en toute chose et toute chose vous pénétrera. Entre le sujet et l'objet il y aura fusion, et vous ne serez plus l'unité qui s'oppose au Tout, car alors le Tout vous inonde et vous diffusez en lui.
Cette diffusion du moi dans le non-moi au cours des états de rêverie, Balzac l'a bien exprimée : « En entendant les gens de la rue, je pouvais épouser leur vie; je me sentais leurs guenilles sur le dos, je marchais les pieds dans leurs souliers percés; leurs désirs, leurs besoins, tout passait dans mon âme, et mon àme passait dans la leur. » Wordsworth a rendu la même impression sous une forme un peu plus abstraite : « Mes yeux corporels étaient oubliés , dit -il , et ce que je voyais réapparaissait comme quelque chose en moi-même. »
Ainsi la disparition des limites du moi est une nouvelle conséquence des états de rêverie. C'est un nouveau caractère du sentiment poétique également.
Le sentiment poétique n'a pas seulement pour vertu de nous faire oublier la vie pratique et intéressée; il ouvre le cercle qui nous enserre et nous délivre de cette barrière qui sépare l'univers de l'homme. L'évanouissement de la personne individuelle est, en effet, l'une des causes les plus importantes de notre émotion; on le retrouve dans tous les états qui remuent le plus profondément notre âme. L'ivresse de l'amour n'est- elle pas justement
l'oubli de ce moi bien individuel et parfaitement clos, puisqu'elle est avant tout l'intime communion, l'aspiration à l'entière fusion? La félicité d'une extase divine, chez ceux qui ont la foi, n'est-ce pas encore l'abandon de ce moi éphémère dans un Dieu d'infini et d'éternité? Sans aller aussi loin, le simple plaisir de contemplation a sa source principalement dans la dispersion de notre moi au travers des choses. « Je ne médite, je ne rêve jamais plus délicieusement que quand je m'oublie moimême, dit J.-J. Rousseau; je sens des extases, des ravissements inexprimables à me fondre pour ainsi dire dans le système des êtres, à m'identifîer avec la nature entière1. »
On peut se demander comment il se fait que les instants de détente au cours desquels la synthèse du moi tend à s'effacer nous sont une cause de jouissances; on peut chercher pourquoi les impressions d'ordre panthéistique, — si l'on peut ainsi s'exprimer, — nous sont un bonheur et un soulagement. D'après Braunschwig, c'est sans doute que pour maintenir l'ensemble de nos états de conscience en un faisceau solide , il faut faire un effort sans cesse renouvelé , de telle sorte que notre personnalité ne se constitue qu'au prix d'une lutte incessante contre les forces antagonistes qui tendent à dissoudre, à désorganiser ou à dissiper les éléments qui la constituent. Mais nous ajouterons surtout : c'est que l'individu, venant à se surpasser ilui-mème, s'élargit jusqu'à l'infini et jouit de l'im-
1 J.-J. Rousseau, Rêveries d'un promeneur solitaire septième [promenade,.
Poésie ei folie. i
mense volupté d'intégrer en soi pour un temps très court l'Univers entier.
Au point de vue de l'évolution , si rien ne se crée ici-bas, et si tout n'est qu'échanges et combinaisons, on ne peut voir dans l'apparition dune forme différenciée qu'une partie du grand Tout, isolée de l'ensemble et tendant à former un système à part. Chaque progrès de ce système est un pas vers l'indépendance et l'autonomie par rapport à l'universelle matière, en même temps qu'un degré franchi dans la voie de différenciation et de perfectionnement. Il n'en est pas moins vrai que les unités autonomes conservent l'empreinte de leur origine. Aussi bien peut- on dire que l'état de synthèse et d'autonomie est pour nous un état acquis, une étape dernière. Mais en dépit de notre activité pratique qui travaille incessamment pour la spécialisation de plus en plus marquée et qui tend à renfermer notre individu dans une personnalité toujours plus étroite, des liens subsistent qui nous rattachent à la mère nature. Il y a tout au fond de nous-mêmes comme un vague sentiment de cette intime solidarité qui nous unit aux êtres et aux choses :
J'ai voulu tout aimer, et je suis malheureux, Car j'ai de mes tourments multiplié les causes; D'innombrables liens frêles et douloureux Dans l'univers entier vont de mon âme aux choses.
Ma vie est suspendue à ces fragiles nœuds, Et je suis le captif des mille êtres que j'aime : Au moindre ébranlement qu'un souffle cause en eux Je sens un peu de moi s'arracher de moi-même.
Sully-Prudhomme, les Chaînes (Stances et poèmes).
Malheureusement cette tendance à la fusion du moi dans le non-moi trouve des obstacles insurmontables; ce désir d'expansion de l'individu vers le tout complexe dont il dépend s'épuise en aspirations. En nous distinguant de plus en plus, nous demeurons enfermés dans la solitude. En dépit du langage et des instruments variés cpii servent à toutes nos relations et tous nos échanges, nous demeurons seuls, éternellement seuls. Il y a dans nos profondeurs tout un monde de tendances obscures et d'impressions vagues qui n'en sort jamais, et les interprètes grossiers dont dispose notre âme ne laissent paraître d'elle-même qu'une infime partie. Nous ne révélons à autrui que ce qu'il y a de plus apparent et de plus saisissable en nous. Et l'être ainsi limité, toujours captif de lui-même et toujours seul parmi l'univers, souffre confusément d'un malaise secret. Il porte en son cœur le deuil mystérieux de l'entière communion : chagrin métaphysique de l'humaine nature qui est la rançon suprême de sa royauté.
L'auteur des Solitudes nous a dit sous ses formes les plus variées la douleur de cet isolement. Les âmes distantes comme les étoiles ne peuvent se rejoindre :
Aux étoiles j'ai dit un soir :
« Vous ne paraissez pas heureuses... »
Elles m'ont dit : « Nous sommes seules... »
Je leur ai dit : « Je vous comprends ! Car vous ressemblez à des âmes.
Ainsi que vous, chacune luit
Loin des sœurs qui semblent près d'elle.
Et la solitaire immortelle
Brûle en silence dans la nuit. »
St-u.y-Piui.homme. In Voie lactée (Les Solitudes).
Moins heureuses que les corps, les âmes cherchent en vain l'union. Dans leurs unités respectives, elles sont comme emprisonnées :
Heureuses les lèvres de chair !
Mais, oh ! bien à plaindre les âmes ! Elles ne se touchent jamais.
Sully-Prcdhomue, Corps et .imes Les Solitudes .
Dans les transports de leurs enlacements, les pauvres humains sont encore trompés ; au sein même de l'amour, les chairs se fusionnent et les âmes sont séparées :
Les caresses ne sont que d'inquiets transports, Infructueux essais d'un pauvre amour qui lente L'impossible union des âmes par les corps. Vous êtes séparés et seuls comme les morts , Misérables vivants que le baiser tourmente.
Sully-Prudhomme, les Caresses Les Solitudes .
( >r la poésie est le philtre enchanteur qui nous fait sortir un instant des limites étroites de nousmêmes pour nous confondre en l'immense sympathie des choses. Elle nous dégage de notre horizon borné pour ouvrir les portes toutes grandes sur l'infini auquel nous tendons. Elle émancipe l'âme emprisonnée, et, l'emportant sur son aile, Laban-
donne un instant dans l'éternelle harmonie du Monde. Ainsi le moi vient à s'élargir au point de se confondre avec l'univers, et de vivre, pour un instant, la vie du grand Tout; la conscience s'agrandit, passe outre les vérités patentes et s'étend jusqu'à l'Ineffable. C'est justement dans la satisfaction de cette forme transcendante des appétitions, c'est dans cette excursion fugitive de la conscience vers l'Infini et vers l'Absolu, qu'il faut chercher le sens de la poésie.
Des considérations précédentes , il doit résulter que la poésie est toujours empreinte d'une nuance d? anthropomorphisme } et en cela elle répond aux inclinations humaines. Effectivement, les plus anciens thèmes, les plus primitifs aussi, témoignent de pareilles tendances. Guyau1 rappelle à ce propos le passage de la grande épopée hindoue , où Rama, enivré d'amour, cherche dans la forêt qui l'enveloppe une communauté de passion : « Vois cette liane flexible ; elle s'est posée amoureusement sur ce robuste tronc, comme toi, chère Sita , fatiguée tu laisses ton bras s'appuyer sur mon bras. » On trouve ici le sentiment d'intime solidarité qui met au cœur du poète une sympathie sans bornes pour la nature.
Par- devant le poète, en effet, toutes les forces naturelles sont comme le langage d'une âme invisible dont les accents nous troublent et nous émeuvent. Dans tout ce qui l'entoure, le poète découvre des signes, des symboles de ce qui se passe
1 Guyau, les Problèmes de l'esthétique contemporaine, p. 135.
en nous. Les couleurs, les parfums et les sons représentent des emblèmes de nos sentiments. La nature se présente à lui comme une simple figuration de notre âme. Ces nuages légers voyageant dans l'azur du ciel, ce sont nos pensées errantes; ces vagues'déchaînées qui déferlent contre un récif, ce sont les élans fougueux dune passion qui ne se commande plus ; ce murmure du ruisseau qui coule paisible au travers des bois, c'est notre idéal de quiétude et de sérénité. Le poète donne à toutes les choses des volontés semblables a la nôtre; il leur prête toutes nos intentions, tous nos sentiments, toutes nos affections. La campagne se réjouit quand le brouillard se lève ; elle prend une humeur morose quand les cieux s'assombrissent. Les fleurs ont leurs tristesses, leurs soucis, leurs désirs; elles ont leur fierté ou leur modestie. Communiant avec la nature, le poète lui parle un langage ami. Il lui conte ses peines :
Salut , bois couronnés d'un reste de verdure , Feuillages jaunissants sur les gazons épars !
C'est l'adieu d'un ami. c'est le dernier sourire Des lèvres que la mort va fermer pour jamais.
(Lamartine.
Il lui prête en revanche des accents tantôt doux, tantôt terrifiants et tantôt lamentables :
<> Dots, que vous savez de lugubres histoires, Flots profonds, redoutés des mères à genoux! Vous vous les racontez en montant les marées, Ht c'est ce qui vous fait ces voix désespérées Que vous avez, le soir, quand vous venez vers nous!