V. HUGO
Ainsi, l'un des caractères de la poésie, c'est d'animer la nature physique. Cette disposition, qui est un privilège des poètes dans les âges modernes, appartient dans l'enfance des sociétés à la généralité des hommes. Les peuples enfants prêtent à la nature des sentiments et des passions analogues aux sentiments et aux passions qu'ils éprouvent eux-mêmes. L'animation de la nature physique est à la base de toutes les mythologies.
Inversement, le poète prête au monde moral des formes sensibles; il tend à l'objectiver. Le poète compose un visage à ses émotions; il personnifie ses états moraux. Son amour a des ailes et porte carquois, ses remords sont des furies; sa gaieté chante, son bonheur sourit et ses larmes s'épanchent en gouttes de rosée. Il en était de même aux époques mythiques où dame Fortune distribuait la richesse et où l'aveugle Destin semait au hasard le malheur des hommes. Les hommes donnèrent des formes palpables aux êtres mystérieux dont ils peuplaient la nature entière; ils personnifièrent toutes les forces, et de la mer jusqu'au continent, des bois jusqu'aux montagnes, tous les coins de la terre habitée s'emplirent de divinités.
En résumé , spiritualiser le concret , matérialiser l'abstrait, tel est le procédé des poètes comme des primitifs. La poésie ne sépare pas deux mondes, l'un solidaire des lois naturelles, l'autre réglé par les lois de l'esprit. La nature et la vie humaine sont pour elle deux formes de la même nature, deux expressions de la même vie. Entre le sujet et l'objet, entre le moi et le non-moi, elle néglige toute opposition.
116 LES CONDITIONS MENTALES DE LÀ CREATION POETIyl'E
Il convient d'ajouter que cette projection de nousmêmes hors de nos frontières est une source de jouissance profonde; et la qualité de cette jouissance est vraiment d'ordre supérieur, car c'est l'Univers entier célébrant en nous le concert infini d'amour. Cette façon de panthéisme a trouvé sa formule dans l'admirable sentence d'un poète et d'un philosophe : « La solidarité sociale et la sympathie universelle sont le principe de l'émotion esthétique la plus complexe et la plus élevée. C'est dans la négation du moi, négation compatible avec la vie même, que l'esthétique, comme la morale, doit chercher ce qui ne périra pas1. »
Si maintenant nous jetons un coup d'œil sur cette analyse des états de rêverie qui sont aussi le terrain de choix de la création poétique, nous y trouverons rassemblés les éléments essentiels et en quelque sorte irréductibles de toute folie.
Relâchement de la synthèse mentale; abandon des représentations qui défilent nonchalantes et flottent au gré de leur caprice, de sorte que l'esprit semble les subir plutôt que les appeler; intensité d'objectivation , déformation et morcellement de ces représentations imaginatives; disparition des marques différentielles entre ces dernières et les perceptions vraies issues du dehors, diffusion du moi dans le monde extérieur et oubli du sens de la vie
1 Guy AU, l'Art au point île vue sociologique (Alcan, 1889, p. 16).
réelle : voilà ce qu'il y a au fond de la rêverie qui n'est qu'une forme incomplète du rêve , et c'est également ce que nous rencontrons au fond de la folie.
Le fou, a-t-on dit souvent, est un homme qui rêve éveillé. Cette comparaisen est pleine de bon sens , et à condition d'envisager le rêve dans sa forme pure, c'est-à-dire à l'état de sommeil, on peut avancer que l'état intellectuel du rêveur est le même que celui du fou, et que la psychologie ne saurait découvrir entre eux une différence vraiment essentielle. Albert Lemoine montre avec raison que « si le rêveur n'est pas un fou, ni le fou un simple rêveur , c'est que l'état physique de l'un diffère notablement de l'état organique de l'autre : l'un dort, l'autre est éveillé; voilà pourquoi nous ne confondons pas le délire du rêveur et celui du fou1 ».
L'identité absolue des états de folie et des états de rêve a été soutenue par plus d'un psychiatre. On en trouve l'expression en remontant fort loin dans l'histoire de l'aliénation mentale. Suivant Boerhaave , « l'origine des idées , dans le délire , ne répond pas aux objets extérieurs, mais à la disposition interne du cerveau ; » et Sauvage , commentant ces paroles, les développe avec les données de son temps : « Les songes ont lieu lorsque le fluide nerveux , cessant de se distribuer aux parties externes, circule, au contraire, librement dans les fibres médullaires du cerveau qui répondent aux
1 Albert Lbmoikb, l'Aliéné devant la philosophie , la morale et la Société, p. 184.
parties internes... C'est ce qui arrive également toutes les fois que ce fluide est retenu dans ce viscère par quelque affection de lame , telle qu'une peur ou une méditation profonde... » Sans nous occuper du « fluide nerveux », contentons -nous de relever un fait important. Ce fait, c'est celui de la production des songes par la concentration subjective, concentration qui peut s'opérer aussi sous l'influence des états de folie. Sauvage devient plus explicite encore lorsqu'il cherche à exprimer ce qui se passe au cours du délire : « Cette maladie dépend, pour l'ordinaire , d'un vice du cerveau capable de tirailler ou secouer certaines fibres de l'éther d'où naissent dans l'esprit des idées déterminées qui ne répondent pas aux objets extérieurs, mais qui sont la source de tous les appétits et de toutes les actions. C'est véritablement un songe de celui qui veille1, n
La question a été discutée, depuis Sauvage, à la lumière de la science moderne. Des documents ont été rassemblés en particulier par Alfred Maury, Brière de Boismont, Moreau de Tours. Ce dernier n'a pas craint de se plonger artificiellement dans un état de folie provoquée, et dans son livre sur le hachisch il déclare très positivement : « J'ai pu me prendre moi-même comme sujet de mes observations... Alors pour moi la lumière s'est faite au sein des ténèbres; alors je me suis aperçu que toutes mes notions, laborieusement acquises depuis vingtcinq années , sur la nature essentielle de la folie,
1 Sauvage, Nosologie méthodique, p. 325 et suite.
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étaient erronées. » Puis, exposant ses idées dans un long travail, il conclut qu' « un seul mot peut exprimer les rapports qui existent entre la penséerêve et la pensée-délire; ce mot c'est : identité1 ».
Sous cette forme absolue, l'opinion est exagérée; mais elle est parfaitement soutenable dans son principe. Il est bien certain que les conditions physiologiques du sommeil impriment aux rêves de la nuit des bases organiques qu'on ne saurait assimiler de manière rigoureuse à celles du délire; mais ce n'est pas à dire que les modifications subies par la faculté pensante ne soient pas identiques dans ces deux états quant à leur nature essentielle et purement psychique. En effet, on peut parfaitement admettre qu'une lésion existe dans la folie, sans que la même lésion soit présente au cours du sommeil. Ce qu'on peut tenter de vérifier, ce n'est pas l'identité de l'état organique dans les deux cas, mais seulement l'analogie que présente au point de vue de la psychologie pure l'état de rêve et l'état de folie. Et en vérité, il y a dans leur rapprochement plus qu'une simple comparaison , plus qu'une métaphore. Gérard de Nerval qui, sans être aliéniste, était bien fondé pour parler de folie , n'a-t-il pas défini le délire d'une manière saisissante, en s'observant lui-même, sans prétention, sans doctrine, sans autre souci qu'une sincérité naïve? Or, pour peindre un pareil état, il ne trouve pas d'autre expression que celle-ci : « l'épanchement du songe dans la vie réelle! »
1 Moreau de Tours, De l'identité de l'état de rêve et de la folie [Annales médico-psi/choloffiqnes, 1855, t. I).
L'état de rêve a pour substratum un relâchement de la synthèse mentale et une disparition complète des facultés attentives, ainsi que nous l'avons pu voir déjà en étudiant la simple rêverie au cours de la veille. Or, si Ton cherchait une formule quelque peu grossière qui convînt à tous les états de folie, on serait certainement conduit de manière invariable à ce même relâchement de la synthèse mentale qui permet à l'activité instinctive ou automatique de se donner libre cours à l'insu et au détriment des facultés supérieures de contrôle et d'inhibition. Dans les deux cas , le pouvoir personnel se trouve suspendu, et la force attentive cesse de commander à l'exercice des facultés automatiques qui se donnent libre cours. La condition principale du délire aussi bien que du rêve, c'est le jeu involontaire des images-souvenirs, qui, abandonnées à elles-mêmes, forment des groupements étranges, des combinaisons très inattendues auxquelles le sujet assiste sans être à même de les modifier. Les représentations du fou comme celles du rêveur sont également soustraites à l'intervention active des sens et de la volonté, en sorte que, dans les deux cas, l'imagination n'a plus de règle pour se conduire; elle court au hasard, vagabonde, échevelée. La folle du logis, livrée à elle-même, sans guide et sans frein, s'égare au gré de ses tendances; d'où ces conceptions bizarres, ces pérégrinations fantastiques dans le pays mystérieux de la chimère et de la fantaisie. Ce monde nouveau s'est improvisé comme par enchantement, au seul passage de l'état de veille à l'état de sommeil, de l'état de raison à l'état de folie.
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Les représentations mentales, dans le délire aussi bien que dans le rêve, ont cette nature foncièrement concrète et cette tendance à s'objectiver que nous avons étudiées déjà. L'autocratie des facultés imaginatives donne la forme à l'idée, et l'idée devient hallucination. Qu'est-ce en effet que l'hallucination du fou? Une représentation subjective assez intense pour s'objectiver, s'extérioriser et vivre en dehors du moi. Nous trouvons d'ailleurs, au point de vue spécial de l'objectivation ou de la projection des images mentales, un terrain de rencontre fort instructif où le rêve et la folie nous semblent se donner la main. Nous voulons parler des états hypnagogiques , intermédiaires entre l'état de veille et l'état de sommeil. Ces états, justement voisins de la rêverie, viennent se situer dans la période de transition au cours de laquelle notre esprit s'endort ou se réveille. Ils sont considérés depuis long-temps, et à juste titre, comme favorables à la production d'hallucinations spéciales dont Muller, Burdach, Baillarger et en dernier lieu Maury ont fait une étude soignée. Le moment où le sommeil nous gagne ou nous abandonne est aussi le moment où l'esprit conscient va se désagréger. L'attention se disperse , et son relâchement est comme le signal qu'attend le Subconscient pour entrer en scène et faire défiler devant nous son monde fantastique. L'esprit a cessé de poursuivre l'ordre logique et volontaire de ses réflexions ; il abandonne à ellemême l'imagination , et devient un témoin passif des créations qu'elle va engendrer. Les sens ne sont pas encore assoupis d'une façon complète; mais leur
aptitude à transmettre la sensation n'est cependant plus aussi vive, aussi nette que dans l'état de veille. D'autre part , la conscience du moi tend à s'émousser: le moi. s'il perçoit encore, n'a plus le sentiment d'une activité en vue de percevoir. Il y a là un état mental d'une nature fort particulière, et cet état a ceci de curieux qu'il nous permet d'assister en quelque sorte a des rêves anticipés. Nous ne sommes pas encore endormis, et cependant l'imagination, déjà livrée à elle-même, compose des associations bizarres que nous pouvons étudier d'une façon relative. Cette production si facile d'hallucinations dans les périodes intermédiaires entre l'état de veille et l'état de sommeil est un rapprochement de plus à invoquer, car les hallucinations se présentent justement comme l'un des phénomènes les plus fréquents et des plus importants de la folie.
Dans l'aliénation comme dans le rêve, l'intensité des représentations imaginaires s'allie à l'indifférence de la vie réelle. L'esprit se replie sur luimême et néglige le contrôle des organes des sens; il perd la notion de cet antagonisme qui s'exerçait en lui entre le monde intérieur et le monde extérieur; il demeure incapable de différencier le réel du fictif et d'établir une opposition entre les spectres de la fantaisie et la perception de l'ambiance. Cette disparition de la notion des réalités ambiantes tend à exagérer J'intensité des représentations internes; car elle supprime, par rapport à elles, tout contrôle et toute réduction. Si les impressions morales du rêveur sont incomparablement plus vives et plus
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despotiques que celles de l'homme éveillé, c'est que rien ne vient les amoindrir. A l'homme qui rêve on peut appliquer très exactement la comparaison d'un grand philosophe : « Concevez un enfant qui se représente un cheval et ne perçoit rien de plus. Cet acte d'imagination enveloppant l'existence du cheval, et l'enfant ne percevant rien qui marque la non existence de ce cheval . il apercevra nécessairement ce cheval comme présent . et ne pourra concevoir aucun doute sur sa réelle existence, bien qu'il n'en ait aucune certitude1. » 11 en est de même dans l'aliénation. L'activité subjective du fou donne aux objets de sa divagation la couleur des objets réels et lui fait croire positivement à leur existence. Le fou s'isole de l'ambiance : il ne voit plus, il n'entend plus, ou plutôt il ne voit et n'entend que les objets de son rêve. La folie implique dans son essence même l'abstraction de la réalité. Elle ferme les yeux du corps, tandis que ceux de l'esprit restent seuls ouverts.
Cette confusion du réel et de l'imaginaire est surtout patente dans les états mixtes qu'on peut rapprocher de certaines formes d'aliénation. Dans le sommeil incomplet . le moi ne s'est pas transformé d'une façon totale, et la personnalité Hotte vraiment indécise entre les impressions du dedans et celles du dehors. On peut alors observer l'alliage des fausses sensations du rêve et des sensations réelles dépendant de l'ambiance. Fodéré a bien étudié ce mélange en apparence déconcertant du rêve au réel,
1 Spinosa, Ethique, p. 95. édit. Charpentier.
et il a montré que le premier avait pour effet de renforcer le second. Une épingle qui nous pique est un coup d'épée , une couverture qui nous presse est un poids de cent livres, et l'engourdissement d'un bras n'est rien moins que son amputation. Il en est de même dans le délire. Beaucoup de malades transforment en supplices ou en impressions étranges des sensations réelles dont leurs viscères ou leurs membres- sont le point de départ. Dans certains états de confusion mentale, dans les délires toxiques en particulier, il existe une incapacité presque spécifique de distinguer l'objectif du subjectif, la réalité de l'irréalité, et d'effectuer en un mot une dissociation de cette réalité concrète d'avec les fantasmagories de l'imagination. Dans ces délires, qu'on nomme oniriques, — l'adjectif en dit assez long. — le sujet mêle à chaque instant les choses du dehors aux tableaux qui se déroulent en lui. Il en résulte un imbroglio que le clinicien , lorsqu'il est habile , peut orienter dans mille directions, si bien que le patient, rêveur éveillé, vit entre le monde et soi dans un perpétuel chaos.
Il n'est pas jusqu'au panthéisme étudié plus haut qui ne favorise une comparaison entre les termes que nous étudions. Ne sait-on pas que la pensée de certains aliénés se confond si bien avec celle d'autrui, qu'elle paraît ne plus leur appartenir? Tout ce qu'ils disent et tout ce qu'ils écrivent . leurs paroles et leurs actions mêmes, sont attribuées invariablement aux êtres qui les possèdent et auxquels ils s'identifient.
On pourrait, en allant plus loin, relever les tendances ahthropomorphiques qui sont d'ailleurs communes aux états de passion , que ces états soient physiologiques ou pathologiques. N'est -il pas vrai que dans l'exaltation de notre être affectif nous prêtons une âme à tout ce qui ne vit pas? Les choses parfaitement inertes ont à nos transports une participation évidente. Avons-nous peur, notre effroi crée autour de lui un cercle de fantômes. Si nous avons des peines, tout ici -bas s'attriste, et si quelque remords nous agite, tous les objets semblent élever la voix pour nous accuser. Peut-être ne serait -il pas déplacé de rattacher à de pareilles considérations les phénomènes hallucinatoires qui viennent extérioriser d'une façon secondaire les idées délirantes de certains malades.
Voilà bien des termes marqués de qualités communes : la songerie banale des heures d'oisiveté, la rêverie esthétique du divin poète, le rêve du dormeur, les divagations du fou. De tout cela, allonsnous déduire que le Parnasse doit élire domaine dans les Petites-Maisons ou qu'il faut être quasi dément pour faire de beaux vers? Assurément non.
En vérité, quand, laissant nos yeux errer sur tout ce qu'ils rencontrent et nos pensées vaguer sur toute chose, nous manifestons un parfait dédain de la réalité et ne songeons qu'à nous détacher du monde, nous trouvons en nous un peu de poésie et un grain de folie. Ici en effet, tout comme chez le poète et
chez l'aliéné, une large part revient à l'automatisme. Seulement, le commun des mortels n'a point l'habitude d'extérioriser son rêve; il évite de rêver tout haut, et quand, au sortir de son égarement, il est rejeté dans le monde du réel, il oublie la matière du thème illusoire, et au reste il lui importe peu de la retenir. Le poète, au contraire, respecte son rêve. Il le fixe et l'extériorise; il en fait un butin précieux, un aliment cher. Il n'en retient d'ailleurs que ce qu'il veut, et il traite à sa guise cette réserve de choix. L'aliéné, lui aussi, fait son rêve à haute voix. Mais il l'extériorise tout entier dans son luxe d'invraisemblance et d'incohérence. Il n'y fait aucune découpure et le rend tel qu'il l'a conçu sans souci de sélection, sans effort de contrôle et d'inhibition. Ainsi l'on prévoit déjà ce qui doit distinguer le poète de cette escorte désobligeante dont nous ne l'entourons que pour le faire surgir plus grand.
La simple rêverie ne fournit que très rarement une matière artistique tout élaborée. Les images qu'elle procure ont une valeur purement subjective. Elles n'ont de prix que pour la contemplation intérieure ; elles ne charment personne hors celui même qui les conçoit en les subissant. Pour les rendre esthétiques, il faut une activité nettement volontaire par surcroît et des qualités de synthèse que n'ont ni le fou ni le commun des hommes.
Il existe dans chacun de nous des images latentes qui se soudent, se décomposent pour se recomposer sans cesse. Mais le plus souvent nous n'y prenons garde. Ces représentations plus ou moins fugaces, et toujours confuses, nous dédaignons de les fixer.
lien résulte qu'elles ne vivent pas : à peine formées, elles se désagrègent. Le poète, au contraire, est à L'affût de ces combinaisons fuyantes, et lorsque Tune d'elles est utilisable, il la fixe au passage et la tire à part. Ainsi ces associations fortuites que nous laissons aller à l'état d'ébauche, il en fait une exploitation. S'il n'v avait pas quelque paradoxe à nous exprimer ainsi, nous dirions volontiers que sa rêverie doit être attentive, encore que L'attention est par certains côtés en opposition formelle avec la rêverie. En cela le poète se sépare du commun des hommes.
Mais ce n'est point tout. Le poète fait un tri dans son arsenal. Tant que les images progressent dans le bon sens, il se garde d'intervenir. Mais viennentelles à s'écarter du droit chemin ou à choquer les principes du goût, il les arrête ; puis de nouveau il les abandonne après avoir rectifié leur orientation. Il y a donc là une intervention constante du jugement qui stimule et utilise pour le mieux le travail spontané de l'imagination. Contrairement à ce qui se passe chez les aliénés , il y a chez le poète , suivant l'expression de Souriau, « tout un jeu subtil de pensées, qui enveloppent comme d'un réseau délié les images en voie de formation, qui les relient les unes aux autres, qui les attirent ou les écartent. » En un mot, si la formation des images échappe à la volonté consciente du poète, leur utilisation est toute œuvre de volonté et de conscience. Le poète ne rêve pas seulement, il compose. En cela, et en cela surtout, il est bien poète, et point du tout fou.
Enfin, contrairement à l'aliéné, le poète qui se
donne à son rêve a la connaissance nette de son attitude mentale ; il a l'impression que son activité psychique a subi une dérivation, et il favorise cette dérivation utile à son art. En d'autres termes, il a le sentiment du rêve. Plus simplement, le poète est maître de lui-même ; il joue avec son délire. De ce délire il prend les vives impressions ; mais il les passe au crible du goût, qui est le bon sens du beau. C'est que les productions supérieures réclament autre chose que de fortes images : elles veulent le contrôle d'une intelligence.