B. LE MODE D'ENCHAÎNEMENT DES IMAGES MENTALES I LA PENSÉE R1MÉE
Jusqu'ici nous avons étudié les conditions de la création poétique au point de vue de l'apparition des images. On peut se demander maintenant suivant quelles lois ces images se groupent pour faire un tout homogène, une composition.
Le mode d'enchaînement qui préside au groupement des représentations mentales dans les états de rêverie, et dans la création poétique en particulier, doit s'éloigner des associations logiques. En effet, les rapports logiques s'effectuent toujours à l'aide des termes généraux et des mots abstraits. Or les expressions générales ou abstraites sont autant de synthèses dont chacune est représentative de perceptions élémentaires plus ou moins nombreuses, perceptions localisées en des territoires distincts, mais reliées entre elles par des fibres associatives, et réunies d'autre part à l'image verbale
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qui leur constitue comme un lieu commun de rendezvous. Tout rapport logique implique donc dans ses éléments un travail d'analyse, et ce travail, substituant au charme un effort pénible, est l'ennemi naturel de la poésie.
L'esprit poétique, se comportant à la façon de celui des enfants et des primitifs, n'évoque que les perceptions élémentaires prises à l'état naissant, et utilisées dans leur matière brute, si l'on peut ainsi s'exprimer. Les symboles, les métaphores, les comparaisons, les allégories, se joignent à la cadence du vers et à la musique de la rime ainsi qu'à l'harmonie générale et imitative des mots, pour concourir à un assemblage de représentations capable de suggérer tous les attributs de l'idée dominante ou plutôt de l'impression finale.
Cette substitution naturelle des perceptions élémentaires aux concepts généraux supprime le travail incessant de décomposition qu'entraînent ces derniers dans la pensée par rapports logiques; mais elle nous ramène forcément au caractère d'incomplétude et d'indécision de la pensée mal élaborée, telle qu'on se la représente chez les peuples anciens. On sait en effet que, dans les langues synthétiques de l'antiquité, les objets n'étaient désignés souvent que par une de leurs qualités , la plus marquée , la plus frappante pour l'esprit. Il en résultait qu'une multitude d'objets répondant à cette qualité restaient confondus sous une même dénomination et tendaient à s'identifier. Cette incomplétude d'analyse, cette insuffisance de discernement dans l'appréciation des différences de second plan, cette assimilation plus
ou moins grossière d'objets disparates, voilà la conséquence évidente du mode d'activité de la pensée dont nous venons d'indiquer les bases. Ce mode d'activité est à la source du mythe, à la naissance de la poésie; l'esprit s'en écarte avec la logique et l'analyse rationnelle des spéculations scientifiques.
La tendance aux associations élémentaires n'entraîne pas de simples rapprochements; elle crée l'antithèse pour des raisons identiques et par le même mécanisme. De même que l'activité mythique néglige certaines différences pour n'apercevoir que les points de contact et conclure, de ce fait, à une entière similitude que la logique ne justiiie pas. de même elle néglige les formes de passage, les ressemblances de second plan, pour favoriser les oppositions violentes. Aux associations par ressemblances viennent ainsi s'adjoindre naturellement les associations par contraste. Mais les unes et les autres sont après tout et en résumé le témoignage d'une activité mentale qui n'utilise pas les acquisitions dernières de l'esprit, nous voulons dire les pouvoirs logiques des termes généraux et des mots abstraits. Elles sont l'apanage d'une évolution incomplète chez les enfants et les primitifs, comme elles sont l'apanage d'une disposition spéciale de l'esprit d'ailleurs voulue et contrôlée chez le poète.
M. Papillault, dans une étude sur Victor Hugo, > exprime en ces termes : « En résumé, dit-il, le contingent de perceptions élémentaires qu'est susceptible de réveiller un terme général était très faible chez Victor Hugo, et les rapports logiques entre ces termes, qui doivent être le reflet des rela-