LA PENSEE RIMÉE
tions externes correspondantes, manquent le plus souvent... Enfin, les antithèses forcées qui opposent trop violemment deux idées, le raisonnement mythique qui en identifie d'autres illégitimement, renforcent encore cette impression1. » Voilà qui répond à un point de vue d'ailleurs tout individuel, aux idées que nous venons d'exposer. L'exemple est des mieux choisis. Victor Hugo, en effet, ne pense que par images, et ces images s'associent presque couramment par leurs attributs partiels et en vertu de perceptions très élémentaires.. Ce sont ces perceptions élémentaires qui dirigent le développement de sa composition. Avec lui le raisonnement devient une description, et cette description ellemême ressemble à une fuite perpétuelle d'images qui s'appellent de loin, s'entraînent à la course, mais ne s'atteignent que par exception et ne se touchent que par un de leurs pôles. Lisez ces deux strophes qu'on pourrait faire suivre de beaucoup d'autres :
L'abîme, où les soleils sont les é<;aux des mouches, Nous tient, nous n'entendons que des sang-lots farouches
Ou des rires moqueurs; Vers la cible d'en haut qui dans l'azur s'élève , Nous lançons nos projets, nos vœux, l'espoir, le rêve,
Ces flèches de nos cœurs.
Nous montons à l'assaut du temps comme une armée. Sur nos groupes confus que voile la fumée
1 <;. Papillault, Estai d'étude anthropologique sur V. Hikjo Revue de psychiatrie, févr. I89s. p, bï .
Des jours évanouis, L'énorme éternité luit, splendide et stagnante;
Le cadran, bouclier de l'heure rayonnante, Nous terrasse éblouis1 !
Si vous voulez bien observer que la pièce a plus de six cents vers, et que d'un bout à l'autre c'est le même enchaînement, vous serez tenté de conclure avec un observateur qui ne manque pas de finesse : « C'est une suite ininterrompue de visions, évoquées avec une fécondité d'invention inouïe, chaque vers faisant surgir brusquement une image; entre ces images, aucun lien: elles se succèdent d'un mouvement indépendant, parfois glissant l'une sur l'autre, se fondant l'une dans l'autre de telle façon que l'une commence à se projeter sur le fond mental quand l'autre ne s'en est pas encore effacée, à peine reliées entre elles par ces rapports mystérieux d'associations qui semblent tout naturels au rêveur et qui échappent à la pensée lucide... C'est l'imagination, stimulée par une émotion intense, qui a tout fait. De là l'incohérence, l'illogisme, le caractère presque délirant des représentations: de là leur puissance d'expression et leur incomparable lyrisme2. » Aussi bien, l'œuvre colossale du grand poète fourmille- 1 -elle d'idées imprécises et d'une cohérence douteuse. Nous trouvons chez lui plus que partout ailleurs les faiblesses en même temps que les forces précieuses d'un « machinisme » mental qui appartient spécialement à l'âme du poète.
i V. Hugo, Contemplations Pleurs dans la nuit). 2 Paul Souriau, la Rêverie esthétique, p. 133.