‹ Poésie et folieChapitre 19 sur 45 · LA PENSÉE R1MEE · texte numérisé non relu

LA PENSÉE R1MEE

Cette absence de tout rigorisme dans l'affinité des représentations doit autoriser l'esprit à pratiquer des liaisons lointaines en négligeant les termes intermédiaires qui servent de soudures. C'est encore là un trait important du mécanisme associationnel au cours des états de rêverie. Les associations par bonds y sont couramment admises. Elles nous expliquent d'une manière suffisante la fréquence de l'ellipse chez les poètes et paraissent justifier la phrase de Joubert : « Le poète ne doit point traverser au pas un intervalle qu'il peut franchir d'un saut. » Chez Victor Hugo, le substantif en apposition est assez fréquent : les expressions « bœuf peuple », « marmite budget » et d'autres encore , témoignent de pareilles tendances. Ces constructions abolissent les nuances et les gradations ; elles établissent d'emblée des équivalences, elles imposent des identités entre deux objets dont le rapport est cependant lointain. Chez les poètes modernes, les formules elliptiques se reproduisent également sous des formes d'ailleurs variées :

... Et ceux-là resteront quand le rêve aura fui Mystérieusement les élus du mensonge, Ceux à qui nous aurons, dans le secret des nuits, Offert nos lèvres d'ombre, ouvert nos hras de songe.

Clê,s'-' I>F. NOAILLÉS.

Les symbolistes surtout condensent leur pensée en des ellipses de longue haleine, si l'on peut ainsi s'exprimer. Les images prennent souvent de la sorte une vigueur peu commune, une intensité brutale qui n'est point pour déplaire, mais qui laisse le

lecteur un instant surpris et décontenancé en présence d'une syntaxe assez peu courante :

La nuit , clans le silence en noir de nos demeures , Béquilles et bâtons, qui se cognent, là -bas; Montant et dévalant les escaliers des heures, Les horloges, avec leurs pas;

Émaux naïfs derrière un verre , emblèmes Et fleurs d'antan, chiffres et camaïeux, Lunes des corridors vides et blêmes Les horloges, avec leurs yeux:

Sons morts, notes de plomb, marteaux et limes, Boutique en bois de mots sournois Et le babil des secondes minimes, Les horloges, avec leurs voix;

Gaines de chêne et bornes d'ombre , Cercueils scellés dans le mur froid, Vieux os du temps qui grignote le nombre, Les horloges et leur effroi :

Les horloges

Volontaires et vigilantes,

Pareilles aux vieilles servantes

Boitant de leurs sabots ou glissant sur leurs bas,

Les horloges que j'interroge

Serrent ma peur en leur compas.

Emile Verhabrbu.)

Au cours des états de rêverie , ce ne sont pas les affinités purement substantielles qui permettent l'enchaînement des représentations. Le mot qui n'est qu'un symbole, et dont la valeur reste négligeable

Page 1