‹ Poésie et folieChapitre 20 sur 45 · LÀ PENSÉE RI M HE · texte numérisé non relu

LÀ PENSÉE RI M HE

au point de vue des associations logiques, a pourtant une forme; il n'est qu'un signe, il est vrai, mais ce signe est un son, et les sons en s'appelant pour leur propre compte peuvent devenir à leur tour la source d'un enchaînement. Cet enchaînement sera tout arbitraire ; la raison n'en fera aucun cas au point de vue logique, pour peu qu'elle soit en éveil ; mais comme les états de rêverie marquent un relâchement plus ou moins complet des forces de contrôle, ces associations verbales purement arbitraires pourront s'y glisser.

Et tout d'abord il faut observer que le mot évoque, indépendamment de son sens, une foule de représentations particulières qui varient avec chacun de nous. Le même mot prononcé devant plusieurs personnes éveillera, en dehors de l'image primaire, des représentations secondaires extrêmement variées. Chaque mot a son histoire, et, envisagé en soi, nous apparaît escorté de souvenirs. Il nous a servi déjà dans des circonstances passées ; nous l'avons entendu sortir de telle ou telle bouche, dans tel ou tel lieu ; ou bien nous l'avons lu , nous l'avons écrit}, et de tout cela il a conservé l'empreinte. Avec lui il traîne une escorte , et de cette escorte on peut voir surgir des associations très inattendues. C'est ainsi que la rencontre d'un mot fait surgir soudain l'image d'une personne oubliée de longue date, le tableau d'un lieu auquel on ne pense plus depuis bien des années.

Mais il y a mieux. Les mots, au lieu de s'enchaîner d'après des affinités réelles, s'assemblent dans certains cas suivant le hasard des sons. Il en résulte

que des rapprochements arbitraires de mots sont substitués aux rapprochements nécessaires et universels des idées. Les mots s'attirent mutuellement par suite de leurs ressemblances sonores; ils se répercutent les uns dans les autres comme les notes successives d'une phrase mélodique, et ils tendent à se grouper d'eux-mêmes suivant des lois différentes de celles qui président à l'enchaînement de la pensée. Les allitérations et les assonances donnent alors au mode d'enchaînement des images mentales une orientation tout automatique.

Le vulgaire calembour est l'expression la mieux définie de cet automatisme verbal sous une forme voulue et recherchée. Mais spontanément ces associations se produisent avec une extrême fréquence, dès qu'il y a relâchement de la synthèse mentale.

Albert Maury les a étudiées dans les états de rêve : « Un matin que je me livrais à une réflexion de ce genre, raconte-t-il, je me rappelai que j'avais eu un rêve qui avait commencé par un pèlerinage à Jérusalem. Après bien des aventures que j'ai oubliées, je me trouvai rue Jacob, chez M. Pelletier le chimiste, et, après une conversation avec lui, il se trouva qu'il me donna une pelle en zinc, qui fut mon s:rand cheval de bataille dans un rêve suivant. Voilà trois idées, trois scènes principales qui me paraissent liées entre elles par les mots pèlerinage, Pelletier, pelle, c'est-à-dire par trois mots qui s'étaient associés en vertu d'une simple assonance, et formaient les liens d'un rêve fort incohérent d'ailleurs... Une autre fois je rêvais au mot kilomètre, et j'y pensais si bien que j'étais occupé en

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rêve à marcher sur une route où je lisais les bornes métriques. Tout à coup je me trouve sur une de ces grandes balances dont on fait usage chez les épiciers ; un homme accumulait des kilos sur l'un des plateaux pour connaître mon poids. Puis, je ne sais trop comment, cet épicier me dit que nous ne sommes pas à Paris, mais dans l'île Giloto , à laquelle je confesse avoir très peu pensé dans ma vie. Alors, changeant de pied, et après m'être laissé glisser sur le premier, me mettant à glisser sur le second, j'eus successivement plusieurs images dans lesquelles je voyais la fleur nommée bobélia , et le général Lopez, dont je venais de lire la fin déplorable à Cuba; enfin, je me réveillai faisant une partie de loto. Je passe, il est vrai, certaines circonstances ; mais il n'en reste pas moins établi que les mots kilomètre, kilo, Giloto, hohélia, Lopez, loto, dont l'emploi d'ailleurs n'est pas journalier,, avaient associé en moi les idées les plus disparates1. »

Ces relations sont intéressantes , mais il n'est pas nécessaire d'aller jusqu'au rêve pour voir les mots s'associer autrement que par leur sens réel. C'est un fait d'autant plus fréquent , que la surveillance des facultés de contrôle et d'inhibition se trouve plus en défaut. Dugas- a étudié d'une façon remarquable cette consécution machinale des mots; et il l'a désignée sous le nom assez pittoresque de

1 Alfked Maury, Annales médico - psychologiques , 2P série, t. V, 1853, p. 410.

2 Dugas, le Psittacisme et la pensée symbolique (Paris, Alcan, 1896).

« psittacisme ». L'auteur nous montre d'ailleurs comment une suite de mots correcte et réglée , bien que privés de signification , simule les liaisons dûment consacrées par les facultés supérieures de notre entendement. Un vain assemblage de sons qui parle à l'oreille suivant une musique plaisante produit l'illusion d'un discours sensé ; une phrase sur pieds , quoique remplie de non-sens, a l'air de dire quelque chose. Et cela se vérifie dans la poésie plus que partout ailleurs, à la faveur même du vers qui nous retient par son rythme, et nous berce et nous grise.

Quoi qu'il en soit , et dans les productions les plus légitimes , on peut dire que le poète n'exploite pas seulement la force expressive des mots et leur correspondance habituelle aux choses ; il fait des mots eux-mêmes les germes concrets de ses opérations psychiques. Chez Victor Hugo, c'est le mot qui éveille l'idée et qui la précède. Il n'y a pas une idée d'abord, puis une expression pour la rendre ensuite. L'expression sonore naît spontanément et entraîne l'idée. Le développement est amené presque fatalement par la succession ininterrompue des mots. Chaque mot représente une image et chaque image appelle une image nouvelle, parce que chaque mot met en branle d'autres mots nouveaux. Chez Hérédia, le poème se forme entièrement autour de certains mots plus ou moins frappants, comme une cristallisation se fait autour d'un centre. Ce mécanisme est surtout patent dans la composition poétique des auteurs les plus riches et les plus brillants par la forme « sensorielle »

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qu'affecte le lyrisme ; car chez eux le clinquant des mots imagés, le cliquetis des sonorités, tout cela commande et conduit l'enchaînement et l'évolution des représentations mentales. Mais la relative souveraineté du mot, en tant que directeur des associations, ne saurait être exclue des modalités plus « intellectuelles » de la poésie , de celles qui , plus pauvres en vertus plastiques ou en redondances musicales, aspirent au culte de l'idée. Ici comme ailleurs , la rime doit appeler la rime , et cette notion entraîne nécessairement, comme nous allons le voir, certaines modifications spéciales dans les habitudes associatives de l'esprit.

On a pu envisager le rôle de la rime dans le développement de la pensée poétique de deux façons différentes qui sont exposées par Charles Renouvier.

Dans l'école rationnelle, nous dit cet auteur, la composition première est de la prose. Le poète rationnel a son thème, il sait avec plus ou moins de précision à l'aide de quelles idées il entend le développer, et la question est alors pour lui de formuler ces idées par un agencement de mots soumis à certaines lois de quantité et d'accentuation. Il construit sa pensée en commun langage, et enchaîne ses idées en ordre logique d'abord, puis il travaille à les disposer en des nombres de syllabes divisés de certaines manières fixes, avec des rimes

entre les groupements. C'est un problème à résoudre.

L'école Imaginative procède autrement. Un thème général étant donné . et les premiers mots de son développement étant posés, l'un d'eux se présente en vedette, qui, dans la période poétique commençante, devra marquer une fin de vers. C'est l'amorce d'un autre mot qui devra à son tour et tout à la fois rimer avec le premier et entrer, à une place déterminée par le mètre, dans l'expression de l'idée principale. Grâce à la mémoire des mots qui peuvent fournir la rime désormais fixée , et grâce aux associations d'idées qu'amènent ces mots, l'imagination productive du poète se trouve en possession d'un matériel d'images suggérées, entre lesquelles il choisit celle qui se prête le mieux soit à terminer l'expression de sa pensée, soit à la continuer par de nouvelles images, ou enfin à passer à d'autres idées , souvent au hasard de sa fantaisie. Ainsi l'improvisateur se fait conduire par la rime d'image en image et d'idée en idée. Sa raison n'exerce un contrôle que pour s'assurer que les parties de sa composition forment bien l'expression d'une pensée unique entourée de toutes ses dépendances.

Voici donc deux méthodes de composition. Dans l'une , la rime est l'esclave de la pensée ; dans l'autre, la pensée est l'esclave de la rime, et il semble que dans cette dernière la conduite de l'esprit est plus poétique que dans celle qui procède par la mise en mètres et en rimes d'une idée arrêtée d'avance.

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Nous ne saurions méconnaître la grande autorité de M. Renouvier; mais nous croyons pourtant qu'à ces deux méthodes on peut en adjoindre une autre. Nous ajouterons même que cette autre, qui est après tout la combinaison des deux précédentes, est la seule vraie. Le grand défaut dune distinction capitale entre les méthodes dites rationnelle et Imaginative vient de ce qu'une distinction semblable est basée sur l'idée qu'on se fait couramment de l'art de versifier, et non point sur celle qu'il conviendrait de se former sur la poésie elle-même. Etre poète et versifier sont deux choses totalement distinctes. Si vous vous faites une gageure de rimer sans plus, vous pourrez appliquer sans doute l'un des deux procédés de fabrication à votre industrie. Mais le poète vraiment digne de ce nom serait bien embarrassé d'établir une barrière formelle entre la fonction de sa pensée et celle de sa rime. La vérité est que leurs rôles respectifs sont inséparables, tant il est vrai que l'idée et son expression sont identifiées dans le rythme. La rime ne conduit pas plus la pensée que la pensée ne conduit la rime. Elles sortent l'une et l'autre se tenant enlacées dans une synthèse qu'on ne peut démembrer, et leur entraînement mutuel nous apparaît comme un élan spontané d'indissociable harmonie. Dans l'esprit du poète, la rime et la pensée tendent donc à s'influencer d'une manière réciproque ; elles s'attirent et gravitent, pour ainsi dire , l'une autour de l'autre. Dans l'inspiration véritable, les deux tendances distinctes en principe, l'association des idées et le rapprochement des

mots, ne font plus qu'une seule et unique tendance, inclinée tout entière vers une même recherche de beauté.

Quoi qu'il en soit, on ne peut nier que la rime ait un rôle plus ou moins marqué dans l'enchaînement des représentations mentales. Ce rôle, Guyau l'a jugé d'une manière sévère : « D'abord, fait -il observer, la recherche de la rime, poussée à 1 extrême , tend à faire perdre au poète l'habitude de lier logiquement les idées, c'est-à-dire s#u fond de penser; car penser, comme l'a dit Kant, c'est unir et lier. Rimer, au contraire, c'est juxtaposer des mots nécessairement décousus. Si le soin de la rime absorbe uniquement le poète, il devient bientôt incapable de suivre une pensée ; son vers, sautant d'une idée à l'autre sur « la raquette » de la rime , perd ces ailes divines qui devaient , suivant \ ictor Hugo , l'emporter droit dans les cieux ; son vol en zigzag est celui de la chauve -souris. Le culte de la rime pour la rime introduit peu à peu dans le cerveau même du poète une sorte de désordre et de chaos permanent : toute la logique de la pensée est détruite pour être remplacée par le hasard de la rencontre des sons '. » A ce premier grief, Guyau en ajoute un autre. La rime n'est pas seulement une entrave pour la pensée ; elle est une source d appauvrissement : « Le nombre des idées , en effet , se trouve diminué par cela seul qu'est diminué le nombre des mots,... car la rime détermine toujours plus ou moins le reste du vers, et,

1 Guyau, les Problèmes de l'esthétique contemporaine, p. 235.

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quelle que soit l'ingéniosité du poète, la même rime ne peut en général s'adapter qu'à un certain nombre de poésies similaires. Aussi les poètes modernes, malgré l'enrichissement considérable de notre Langue, ont des rimes tellement uniformes que, le plus souvent, si l'on connait l'une, on peut prévoir l'autre. Comment cette monotonie de la rime ne produirait-elle pas une monotomie, une banalité de la pensée1? » Et l'auteur conclut : « Il nous semble qu'un vrai poète devrait trembler à l'idée qu'un seul jour, dans un seul de ses vers, il ait pu changer ou dénaturer sa pensée en vue de la sonorité. Quelle misérable chose que de se dire : Cette larme -là ou ce sanglot vient pour la rime riche I La position du poète rimant ses douleurs ou ses joies est déjà assez choquante par moment, sans qu'on en exagère encore l'embarras en demandant à la rime une lettre de plus qu'il n'en fallait jadis 2. »

La sévérité de Guyau à l'égard des rimes riches n'est pas sans fondement, et il faut bien avouer que ces rimes ont servi quelquefois de prétexte au pur calembour. Souffre rimant avec soufre , Racine avec racine. Corneille avec corneille, j'ai faim avec génovéfain : voilà de pures farces comme on en trouve dans V. Hugo. Mais la plaisanterie peut aller plus loin :

Ces clochetons à dents, ces larges escaliers Que dans l'ombre une main gigantesque a liés.

1 Guyau, loc. cit.. p. 240.

2 Ibid.

De vrais jeux de mots peuvent en résulter, qui d'ailleurs sont cherchés et conduits très péniblement :

Pour dire vrai, au temps qui court, Cour est un périlleux passage; Pas sage n'est qui va en cour , Court est son bien et avantage.

Il n'est pas nécessaire d'être fin psychologue pour comprendre qu'en pareil cas la pensée est esclave du mot. Mais tout cela n'est pas de l'art, c'est de l'acrobatie. Si l'on juge d'une manière vraiment impartiale l'action de la rime sur les processus mentaux en prenant pour exemples les plus beaux vers des poètes français, on arrive à cette conclusion certaine que la rime est parfois l'obstacle , mais qu'elle est plus souvent encore l'adjuvant, la source de richesse.

Le premier inconvénient de la rime est de favoriser le rapprochement d'images disparates suivant des rapports impropres ou sans précision. C'est là son moindre défaut, ou plutôt son défaut le plus élémentaire. Ces images singulières, ces transpositions forcées, V. Hugo ne nous les ménage pas : l'abîme « aboie » et le ventrale « comme un cyclope fatigué» ; la rafale est « la phrase interrompue et sombre», l'ouragan se présente comme « un bègue errant sur les sommets ». On pourrait multiplier sans beaucoup de profit le nombre de ces exemples.

La rime offre un autre écueil non moins important : elle éloigne la pensée de son centre, pourrait-on dire, et l'entraine à des digressions qui se

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traduisent d'ailleurs dune manière patente sous forme de «chevilles ». La suggestion des idées par les consonances a pour effet de surcharger et de prolonger le thème. L'esprit, à chaque instant, menace de s'échapper par la tangente, et comme la liaison avec l'idée principale doit être maintenue, il passe par une suite d'expressions inégalement réussies, et se perd dans un labyrinthe d'images plus ou moins heureuses. Les mots et les vers entiers que motive la rime seule peuvent être relevés dans les meilleures œuvres de Victor Hugo. Citons au hasard :

Eh bien! moi je dis : Non, tu n'es pas en démence, Mon cœur, pour vouloir l'homme indulgent, bon, im-

[mense, Pour crier : Sois clément! sois clément! sois clément! Et parce que ta voix n'a pas d'autre enrouement.

Ces vers à « chevilles », qui sont tantôt inutiles, faibles ou obscurs , tantôt porteurs d'images trop violentes ou inattendues, et qui résultent du parti pris d'employer la rime la première venue et de lui trouver à toute force un sens, on les rencontre surtout dans les Orientales, où le goût des images surprenantes ou extraordinaires ne peut que les favoriser, ainsi que le fait observer Renouvier. Mais ils se produisent d'une façon générale chaque fois que la rime ultra-riche fascine le compositeur en lui présentant le mot de sonorité vraiment identique auquel il voue un culte instinctif. Ces échappées de la pensée qui dévie du plus court chemin pour s'égarer au travers de voies inutiles, certains auteurs les ont reconnues et admises avec bonhomie.

Théodore de Banville dit positivement : « Ceux qui nous conseillent d'éviter les chevilles me feraient plaisir d'attacher deux planches Tune à l'autre au moven de la pensée. » Pour lui, la seule différence entre les mauvais poètes et les bons, c'est que les chevilles des premiers sont placées « bêtement » , tandis que celles des seconds sont « des miracles d'invention et d'ingéniosité ». Ainsi le poète ajustera ses vers « en bouchant les trous avec sa main d'artiste ». et, pour boucher les trous, il se servira de la ^cheville ». Prescrire de propos délibéré cet usage des chevilles, admettre cette 'menuiserie pour employer l'expression de Musset , c'est accepter que les mots seuls fournissent des idées et que toutes les fois qu'une solution de continuité se présente entre les idées ainsi obtenues , le poète pratique ses soudures avec la sérénité d'un bon ouvrier. Gela est exagéré. Avec Sully-Prud'homme, nous croyons au contraire que les bons poètes s'interdisent toujours « les chevilles de mots et les chevilles de vers entiers dont l'intrusion parasite prostitue la pensée à la rime ». Mais cela n'exclut pas, au point de vue de la psychologie, l'influence réelle des associations verbales sur les digressions de la pensée.

Un inconvénient de la rime bien plus grave encore, c'est d'être une source d'obscurité, de contradiction ou d'incohérence. Dans Tite et Bérénice, on peut lire ces vers :

Faut-il mourir, madame! et. si proche du terme, Votre illustre inconstance est -elle encore si ferme Que les restes d'un feu que j'avais cru si fort Puissent dans quatre jours se promettre ma mort?

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Cette phrase est une pure énigme, et, en la relisant. Corneille lui-même avouait à l'acteur Baron qu'il lui était impossible d'en dégager le sens. De même, on trouve chez Victor Hugo des tirades entières qui ne sont rien moins que du galimatias; mais il est inutile de nous arrêter plus longuement à de pareilles considérations : elles ont trouvé tout leur développement dans le bel ouvrage de M. Renouvier. Ainsi, la suggestion de l'idée par L'intermédiaire de la rime ne laisse pas d'avoir ses défauts ; mais outre que ces défauts ne sont pas nécessaires, elle donne parfois lieu aussi à d'heureuses rencontres.

Voici par exemple des vers de Musset dans lesquels un nom propre entraine par association verbale, et pour les simples besoins de la rime, une comparaison ingénieuse :

Si jamais la tète qui penche

Devient blanche, Ce sera comme l'amandier,

Chez Nodier!

Ce qui le blanchit n'est pas l'âge

Ni l'orage , Mais la douce rosée en pleurs

Dans les ileurs.

Il est bien évident que cette gracieuse image a été suggérée de façon arbitraire par la rime d'amandier et de Nodier. Chez Victor Hugo, deux images discordantes, assemblées pour les besoins de la rime, fournissent souvent des contrastes de couleur qui donnent un ton plus chaud à la description. Dans

les Orientales, en particulier, le heurt d'images rapprochées par le simple hasard des sons produit des couleurs crues comme celles qui sont propres à certains paysages d'Orient. Nos poètes classiques ont, eux aussi . cédé bien souvent à ce pouvoir suggestif des mots, contre lesquels cependant la raison de leur temps les mettait en garde, et il pourrait bien se faire que les moments où ils ont oublié les efforts de la composition rationnelle pour se laisser entraîner ainsi au gré de suggestions verbales n'aient pas été les moins féconds en heureuses trouvailles. On peut donc avancer jusqu'à un certain point que « la rime . dans les mains du véritable artiste . devient non seulement un élément matériel de beauté métrique, mais un élément spirituel de pensée et de passion, éveillant à l'occasion une émotion nouvelle, ébranlant une association d'idées imprévue, ouvrant par la seule suggestion de sons harmonieux une porte d'or où l'imagination avait frappé en vain ' » .

En résumé . la rime amène entre les idées des associations d'ordre automatique; elle introduit le hasard comme facteur arbitraire de l'évocation. Les impropriétés ou les digressions qui en résultent dans certains cas peuvent devenir un obstacle à l'activité normale; mais, par contre, l'allure des associations plus capricieuses, plus inattendues, crée une source nouvelle de trouvailles précieuses et d'originales rencontres.

Quoi qu'il en soit, le rôle des assonances verbales

1 G. Wii.de. Intentions, p. s5.

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comme point de départ d'associations automatiques chez le poète ne laisse aucun doute. L'enchaînement de ses représentations n'est pas déterminé par une idée centrale autour de laquelle la volonté attentive grouperait différentes images, supprimant les unes, renforçant les autres; il s'effectue, partiellement du moins, d'une façon tout automatique, suivant l'enchaînement d'assonances verbales qui s'appellent et se répondent. En d'autres termes, on peut dire bien plus simplement que le poète « pense par rimes » , et en nous exprimant ainsi nous ne prétendons pas que les mots juxtaposés par la rime sont « nécessairement décousus » , et que la logique de la pensée est de ce fait « détruite » ; nous indiquons simplement que l'activité mentale se dépense de telle sorte que la logique habituelle cède sa place à une autre loi à la fois plus complexe et plus simple, laquelle est basée en partie sur la concordance des sons.

C'est un mode associationnel qu'on trouve justement d'une façon toute particulière dans les états de relâchement de la synthèse mentale, et qu'on peut mettre en évidence d'une manière frappante dans divers cadres de l'aliénation.

Nous avons dit déjà qu'à l'état normal, une aperception appelle autour d'elle jusqu'à la conscience d'autres images associées. Seulement l'esprit sain supprime les représentations inutiles ou contradictoires, au lieu que dans les états de dissociation de

la synthèse mentale, il est incapable d'éliminer, et se laisse aiguiller par des associations d'ordre automatique qui à chaque instant le font dévier de la ligne, si Ton peut ainsi s'exprimer.

Cette intervention incessante des représentations automatiques dans les processus mentaux, les états maniaques permettent au psychologue le moins affiné d'en relever l'influence patente. L'excité maniaque a perdu l'usage de la volonté qui dirige et refrène l'enchaînement de nos pensées; chez lui cette action frénatrice devient impossible et fait place à l'automatisme cérébral. Les impressions sensorielles évoquent des souvenirs qui s'associent entre eux ou aux perceptions actuelles avec une telle spontanéité, que l'intelligence erre à l'aventure sans direction et sans règle. Chaque représentation ne pouvant se fixer dans la conscience est aussitôt remplacée par une autre , et dans cette succession rapide de représentations qui défilent sans ordre et sans lien, on remarque la fréquence toute particulière des associations par assonances.- Cette « fuite des idées » donne au premier abord l'impression d'une incohérence complète; mais cette incohérence est plus apparente que réelle. Comme l'a dit justement Foville , « si l'on se donne la peine d'écouter longuement les maniaques, et d'étudier avec persistance le mécanisme de leurs divagations, on finit par saisir un certain rapport entre ce qu'ils disent et ce qu'ils ont entendu immédiatement auparavant. » Parfois c'est un mot qui vient d'être prononcé et dont le sens provoque une idée instantanément traduite; plus souvent encore ce n'est pas

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