‹ Poésie et folieChapitre 21 sur 45 · LA PENSÉE RIM1ÏE · texte numérisé non relu

LA PENSÉE RIM1ÏE

le sens du mot. mais sa consonance qui, par un véritable jeu de calembours, sert de point de départ à un nouvel ordre d'idées et de propos. Les idées ne sont donc pas dissociées; bien au contraire, la faculté d'association se trouve exagérée; mais elle se donne libre cours, et dans ses opérations l'influence du mot sur la direction de l'idée est bien évidente. Au lieu de s'enchaîner par leurs liens logiques et de se combiner suivant les besoins du discours, les représentations s'associent par des ressemblances tout à fait indépendantes de leur sens. Si vous couchez par écrit les paroles sans suite d'un maniaque et si vous rapprochez de cette façon les mots et les phrases qu'il articule pendant son délire, vous pourrez saisir le lien secret qui rattache entre elles les propositions les plus discordantes. Vous constaterez que le malade associe certains mots, et, par suite, les idées qui s'y rattachent, parce que ces mots ont même désinence , même terminaison. Ces mots une fois rapprochés par une analogie indépendante de leur sens, il en compose des phrases qui seront nécessairement incohérentes. Par exemple, il commencera par exprimer l'idée de corps. Le mot corps amènera par l'identité du son le même mot d'orthographe différente et de sens parfaitement distinct, et le discours finira sur le cor de chasse. La pensée progresse de la sorte avec une accélération presque fébrile , si bien que le malade prend à peine le temps d'achever la phrase commencée; il se hâte d'abandonner chaque parole pour courir après celle que lui suggère un son analogue ou plus ou moins proche.

Cette autocratie des associations verbales a son expression la plus simple et la plus courante dans l'écholalie. Certains aliénés, lorsqu'ils entendent prononcer un mot , le répètent automatiquement une ou plusieurs fois, d'une façon complète ou partielle : « Râteau... teau; chapeau... chapeau. » C'est un pur réflexe. Chez d'autres, un mot prononcé entraîne d'autres mots apparentés seulement par une communauté de son. Alors les allitérations et les assonances se succèdent en un défilé de termes incohérents : « Chat... Chapeau... Charmant... Manchon... Fanchon... Torchon.^

Les écrits se présentent fréquemment sous la forme de prose rimée. Les lignes suivantes, dont la faiblesse est d'ailleurs patente, en sont un exemple:

Songer? C'est se plonger dans la rêverie, c'est jouir d'une joie sans mélancolie.

S'aimer? C'est l'étroite et forte union de deux cœurs fraternels qui sont en communion.

Réfléchir? C'est vaincre, atténuer les revers, triompher des instincts pernicieux et pervers.

Evoquer ? C'est tirer de l'oubli les faits utiles afin d'en dégager des enseignements fertiles.

Prévoir? C'est conjurer le destin, le mauvais sort, tendre vers l'unité, c'est vouloir devenir fort.

Songer à l'avenir et sans cesse prévoir, telle est la devise qui doit prévaloir.

Enfin, la rime -calembour devient une tendance vraiment spécifique chez quelques sujets. Elle peut s'accompagner d'un certain degré de coordination

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psychique, comme dans la pièce suivante citée par Régna rd :

J'aime le feu de la fougère Ne durant pas, mais pétillant ; La fumée est acre de goût.

Mais des cendres de là fou j'erre On peut tirer en s amusant Deux sous d'un sel qui lave tout .

De soude, un sel qui lave tout1.

D'autres fois le sens a disparu presque complètement, comme dans ces vers cités par le même auteur :

Magnan ! à mon souhait, médecin Magnan...ime, Adore de mon sort la force qui t'anime;

Admirant son beau crâne, autre remords de Phèdre, Nargue Legrand du Saulle et sois un Grand du

[Cèdre2.

On pourrait, sans grand intérêt, multiplier les types d'ailleurs très variés de ces associations verbales chez les aliénés. Ces faits sont trop familiers à ceux qui ont quelque expérience de l'aliénation mentale pour que nous abusions de pareilles citations.

Que faut- il conclure de ces nouveaux rapports entre l'activité de l'aliéné et celle du poète au point

1 P. Rbonard, Des maladies épidémiques de l'esprit, p. 370.

2 Ihid.

de vue du mode d'enchaînement des images mentales ? Rien, si ce n'est que la pensée rimée appartient aux créations de celui-ci comme aux divagations de celui-là. C'est que les unes et les autres comportent comme base des variations de la synthèse mentale qui favorisent au plus haut point les associations d'ordre automatique fondées sur le rapprochement des sons.

Dans la composition poétique , l'imagination est émancipée, et il est permis aux aperceptions d'évoquer des représentations en vertu de lois purement musicales; mais l'inhibition conserve ses droits, et la volonté ne permet pas de rassembler des représentations qui doivent s'exclure logiquement. Parmi les poètes , les plus inspirés ont leurs appels d'images et leurs groupements d'idées tenus en une •certaine dépendance du sentiment de la sonorité, de la mesure, de l'accent, et par suite des mots. Mais ils ont conservé l'entière direction de leurs associations et la pleine possession de leur thème ; ils n'ont adopté l'idée sur la suggestion du mot qu'en la faisant rentrer d'une manière quelconque dans l'ordre de leur plan ; ils ont chassé les représentations qui les détournaient de la droite voie pour ne laisser la vie qu'aux idées légitimes, aux images fondées.

Le poète, pour être poète, doit être ouvert à toute suggestion même automatique, et à celle de la rime en particulier; mais cette suggestion, il ne la subit que pour en faire sa chose. C'en est assez pour mettre un abîme entre l'inspiration de son génie et le triste domaine des misères mentales.

LE LANGAGE RYTHME loo

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