‹ Poésie et folieChapitre 27 sur 45 · LE TERRAIN NBVRORATHIQUE : CHARLES BAUDELAIRE · texte numérisé non relu

LE TERRAIN NBVRORATHIQUE : CHARLES BAUDELAIRE

qu'en lisant les Nuits nous sommes avec un Musset semblable à nous-mêmes, en pénétrant dans les Fleurs du mal nous avons l'impression d'un Baudelaire si différent de la majorité des hommes, que nous sommes tentés de soupçonner d'emblée un peu de comédie ou un grain de folie.

Sans admettre. — il s'en faut, — que la sensibilité soit " nulle » chez Baudelaire, ainsi qu'on Ta prétendu parfois, nous devons reconnaitre qu'elle est fantasque et déconcertante. Et tout d'abord, les données sensorielles qui sont à sa base offrent déjà d'intéressantes particularités. Véritable gourmet d'odeur, le poète a pu dire de lui-même : « Mon âme voltige sur les parfums, comme l'âme des autres hommes voltige sur la musique, » Cette sorte d'hypertrophie fonctionnelle des impressions olfactives a été soulignée maintes fois au cours de ses poésies, et elle devient pour lui une source d'associations nombreuses :

Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants, Doux comme les hautbois, verts comme les prairies. Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l'expansion des choses infinies,

Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,

Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.

La femme aimée . il se plait à la sentir plutôt qu'il ne tient à la contempler :

(Juand les deux yeux fermés, en un soir chaud d'automne, Je respire l'odeur de ton sein chaleureux, Je vois se dérouler des rivages heureux Qu'éblouissent les feux d'un soleil monotone.

Aussi ne manque- 1- il jamais, pour décrire une maîtresse, d'en exprimer les exhalaisons :

0 toison, moutonnant jusque sur l'encolure! 0 boucles, ô parfum chargé de nonchaloir ! ... La langoureuse Asie et la brûlante Afrique, Tout un monde lointain, absent, presque défunt, Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !

Il convient d'ajouter qu'au point de vue purement esthétique on ne peut que rendre hommage à une sensibilité sensorielle qui agrandit le répertoire de la poésie. M. Brunetière fait observer que si Baudelaire n'a pas inventé la poésie des odeurs, il a su du moins lui donner une place et une importance nouvelle dans l'art encore tout musical , pittoresque ou plastique, des Lamartine, des Victor Hugo, des Théophile Gautier. Le critique ajoute d'ailleurs avec raison que, par cela même qu'il est le moins spirituel de tous les sens . l'odorat est celui dont les impressions s'échangent le plus aisément. Tandis que les couleurs ou les formes limitent, pour ainsi parler, la liberté du rêve, en en dessinant les contours avec quelque précision , les odeurs, au contraire, l'émancipent, la favorisent et l'exaltent. C'est ce que Baudelaire a su, mieux que personne, et c'est ce qu'il a si bien exprimé dans le sonnet des Correspondances.

Mais les prépondérances sensorielles sont les moindres curiosités du génie de Baudelaire. ( dans sa façon même d'utiliser la sensation tout élaborée, c'est dans le sentiment en un mot qu'il faut chercher l'étrange particularité de son œuvre,

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en touchant du doigt les tendances qui semblent s v révéler.

Nous y voyons le poète flotter, dans un mysticisme étrange, des accents religieux les plus éthérés aux cris de la chair les plus farouches. Paul Bourget a pu dire de lui : « Cette âme ne se contentait pas d'une foi dans une idée. Elle voyait Dieu. Il était pour clic non pas un mot, non pas un symbole, non pas une abstraction, mais un Être, en la compagnie duquel l'âme vivait comme nous vivons avec un père qui nous aime. » Et, en revanche, l'auteur reconnaît que « des visions dépravées jusqu'au sadisme troublent ce même homme qui vient d'adorer le doigt levé de sa Madone. Les mornes ivresses de la Vénus vulgaire, les capiteuses ardeurs de la Vénus noire, les raffinées délices de la Vénus savante, les criminelles audaces de la Vénus sanguinaire , ont laissé de leur ressouvenir dans les plus spiritualisés de ses poèmes1 ».

L'antiquité avait connu et goûté déjà ces secrets rapports de la débauche et de la foi; mais Baudelaire, plus qu'aucun poète, a confondu dans leurs expressions l'amour divin et l'amour humain. Le frisson mystique fait passer dans son âme une sensualité à la fois catholique et perverse, où viennent se mêler les émotions les plus imprévues :

Quand chez les débauchés l'aube blanche et vermeille Entre en société de l'idéal rongeur, Par l'opération d'un mystère vengeur Dans la brute assoupie un Ange se réveille.

1 Paul Bourget, Essais de psychologie contemporain? (t. I, p. 16 el p. 5 .

Mais le satanisme l'emporte :

Sans cesse à mes côtés s'agite le démon; Il nage autour de moi comme un air impalpable; Je l'avale et le sens qui brûle mon poumon. Et Templit d'un désir éternel et coupable.

Tantôt, se débattant contre cette obsession, il appelle Dieu à son secours contre le Prince des ténèbres; tantôt au contraire il adore Satan et lui voue son âme :

Gloire et louange à toi, Satan, dans les hauteurs Du Ciel, où tu régnas, et dans les profondeurs De l'enfer, où, vaincu, tu rêves en silence! Fais que mon âme un jour, sous l'Arbre de science, Près de toi se repose...

Baudelaire oppose à la règle les droits de l'instinct. Ennemi des hommes et des lois, il a le culte de lui-même par- dessus tout, en apparence, du moins , et son égoïsme féroce semble vouloir ployer la vie tout entière aux exigences de ses appétits :

Ah! ne ralentis pas tes flammes!

Réchauffe mon cœur engourdi , Volupté, torture des âmes!...

Volupté, sois toujours ma reine !

La vie et le mouvement semblent lui déplaire. Il fait dire à la Beauté :

Je hais le mouvement qui déplace les lignes , Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

Il trouve du sublime dans l'artificiel et compare

ce dernier au fard qui rehausse une belle femme. Dans une inspiration bizarre, il dépeint un paysage de métal, d'où l'eau et les végétaux sont bannis. Tout y est rigide, poli, luisant, sans chaleur ni soleil; et c'est là qu'il cherche son idéal. Le cœur insatiable, les sens blasés, il est avide d'émotions étranges et il demande ces émotions à tout ce qui est anormal ou exceptionnel. Dans la Danse macabre y il déclare que « les charmes de l'horreur n'enivrent que les forts » : dans Horreur sympathique, il avoue qu'il est « irrésistiblement avide d'obscur et d'incertain »; puis il veut, dans le Voyage,

Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ? Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau !

L'appareil de la mort doit constituer un élément de choix pour l'épouvante qu'il procure, et le poète l'exploite largement. Il fait une description de pourriture, puis il adresse à sa belle ce compliment assez peu galant :

— Ht pourtant vous serez semblable à cette ordure,

A cette horrible infection, Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,

Vous, mon ange et ma passion !

Ou bien, il se représente avec volupté son propre cadavre en putréfaction :

Ainsi, quand je serai perdu dans la mémoire Des hommes, dans le coin d'une sinistre armoire Quand on m'aura jeté, vieux (lacon désolé, Décrépit, poudreux, sale, abject, visqueux, fêlé,

Je serai ton cercueil, aimable pestilence!

Baudelaire ne se contente pas d'exalter la laideur à l'égal du beau; il célèbre le mal comme d'autres célèbrent le bien. Ici, il idéalise tout ce que le vice a de plus répugnant et lance aux tilles de Lesbos un appel sympathique et approbateur Femmes damnées ; là il évoque les horreurs du meurtre et du viol [Une martyre : ailleurs, il rêve de carnage et voit :

Des vêtements souillés, des blessures ouvertes, Et l'appareil sanglant de la Destruction.

Et partout le Mal triomphe :

Race d'Abel, voici ta honte :

Le fer est vaincu par l'épieu '.

Race de Caïn, au ciel monte Et sur la terre jette Dieu !

L'auteur semble donc cultiver le sentiment malsain et s'y plonger à plaisir comme en une douceur perverse. Mais le plus remarquable est qu'au plein de la satisfaction il aboutit par une attirance invincible et inéluctable aux noirs abîmes d'un monstrueux pessimisme. Chez lui, l'elfort s'épuise en tristesse navrante :

Loin des sépultures célèbres.

Vers un cimetière isolé,

Mon cœur, comme un tambour voilé.

Va battant des marches funèbres.

Sa sensibilité étrangement surmenée a des lassitudes douloureuses, des phases de stérilité où les passions défuntes résonnent comme un glas, où '.

souvenirs s'élèvent pâles et froids comme des tombes. Il dit de lui-même dans la Cloche fêlée :

... Mon âme est fêlée, et lorsqu'on ses ennuis

Elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits,

Il arrive souvent que sa voix alfaiblie

Semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie

Au bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts.

Et dans Le Spleen :

... Mon triste cerveau C'est ... un immense caveau

Qui contient plus de morts que la fosse commune. Je suis un cimetière abhorré de la lune, Où, comme des remords, se traînent de longs vers.

Et le remords, en elfet, le talonne parfois :

. Pouvons-nous étouffer le vieux, le long- Remords,

Qui vit, s'agite et se tortille.

Et se nourrit de nous comme le vers des morts,

Comme du chêne la chenille?

Pouvons -nous étouffer l'implacable Remords?

Mais c'est surtout l'ennui qui accable le poète. Il se plaint d'être malheureux « comme le roi d'un pays pluvieux ».

Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très vieux.

La monotonie des choses d'ici-bas est pleine d'écœurements; l'inutile effort éloigne de l'action : il appelle l'ironie araère, le découragement navré. L'homme est bien insensé qui aspire et s'agite. Quoi qu'il fasse, il n'abordera pas au port :

Une voix de la hune, ardente et folle, crie :

« Amour... gloire... bonheur!... o Enfer ! C'est un écueil.

Tout espoir en l'avenir est vain. Rien ne vaut d'être vécu. L'extinction seule est désirable :

0 Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l'ancre! Ce pays nous ennuie, ô Mort! Appareillons!

Et la Mort apparaît comme une volupté :

Dans une terre grasse et pleine d'escargots,

Je veux creuser moi-même une fosse profonde

Où je puisse à loisir étaler mes vieux os

Et dormir dans l'oubli comme un requin dans l'onde...

La Mort! Toujours la Mort... dans le Gouffre. dans le Recueillement , dans la Fin de la journée, dans le Goût du néant, dans Une Mort joyeuse.

Tout cela est-il bien sincère? Ou bien y a-t-il de la pose dans cette volonté du mal? Faut- il voir dans le poète un farceur de mauvais aloi, brutal, immoral, macabre et artificiel prétentieusement, pour ahurir le bourgeois? Doit-on traiter ses doctrines d'excentricités prétentieuses et ne trouver dans toutes ses images que la contorsion d'un esprit sec qui force l'inspiration?

L'auteur, dans la première édition des Fleurs du mal, prend des précautions oratoires qui peuvent faire douter de sa sincérité : « Parmi les morceaux suivants, le plus caractérisé... n'a été considéré, du moins par les gens d'esprit , que pour ce qu'il est véritablement : le pastiche des raisonnements de l'ignorance et de la fureur. Fidèle à son douloureux programme, Fauteur a dû, en parfait comédien, façonner son esprit à tous les sophismes comme à toutes les corruptions. »

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M. Paul Bourget1 adhère en partie à cette déclaration candide mais un peu suspecte, et il croit devoir l'aire dans l'œuvre de Baudelaire la part de U mystification qui exagère en agressifs paradoxes quelques idées, par elles-mêmes seulement exceptionnelles ». Il ajoute que « chez beaucoup de lecteurs, même les plus (ins, la peur d'être dupes d'un fanfaron de satanisme empêche la pleine admiration ».

M. Max Nordau2, toujours iidèle à la généralisa lion de dégénérescence qui inspire son ouvrage, trouve une indulgence outrée dans cette opinion : « L'affirmation de Baudelaire lui-même, que son satanisme n'est qu'un rôle étudié, n'a aucune espèce de valeur, nous dit-il... Comme cela se produit si fréquemment chez les dégénérés supérieurs, il sent tout au fond de lui que ses aberrations sont maladives, immorales et antisociales, et que les gens normaux le mépriseraient ou le prendraient en pitié, s'ils étaient convaincus qu'il est véritablement ce qu'il se vante d'être dans ses poésies; il recourt en conséquence à l'excuse enfantine que les malfaiteurs ont souvent à la bouche... Peut-être aussi cherchait-il à se faire accroire à lui-même qu'avec son satanisme il se moquait des philistins. Mais une telle palliation après coup ne donne pas le change au psychologue et n'a aucune importance pour son jugement. »

M. Pierre Gaume ! ne semble passe rallier davan-

1 Paul Bourget, Charles Baudelaire, in Essais de psychologie contemporaine, t. I, p. 25.

2 M. Nordau, Inc. cit., t. II. p. 96.

3 1\ Cai hb, Causerie sur Baudelaire 'Nouvelle Berne, \'o août I-"'.'. p. 659 .

tage à l'idée de mystification ; mais à l'inverse du précédent il trouve aux singularités « baudelairiennes » une explication normale , une excuse suffisante. <( Baudelaire aimait son temps, dit l'auteur... Il l'adorait comme on adore une vieille maîtresse, malgré ses vices et même à cause d'eux. Son esprit en avait conçu les douloureuses misères. Fils d'un siècle au sang appauvri, il appréciait le charme des choses maladives. Son âme, instinctivement triste, s'abîmait délicieusement dans les mélancolies de notre civilisation décrépite. » Si le poète détestait la nature fraîche et saine, s'il ne la comprenait que fanée et décolorée, c'est cpie telle est la note dominante de l'atmosphère où il était né et qu'il chérissait. Si la beauté de la femme ne lui plaisait que u précoce et presque macabre de maigreur, avec une élégance de squelette apparue sous la chair adolescente, ou bien tardive et dans le déclin d'une maturité ravagée », c'est que ce tableau correspond très exactement à « la femme damnée de son époque, qui est laide, mais si sug- Lve ! Le critique fait observer que la passion de Baudelaire pour cette femme laide, d'une laideur qui symbolise la modernité, n'était pas seulement inspirée « par des sentiments tout charnels dans leur décadence » . il se mêlait à ceux-ci « d'autres sentiments purement artistiques qui induisaient Baudelaire à aimer les seuls corps capables de renfermer l'âme moderne ». On peut observer en effet que la beauté, le malheur et la modernité sont partout associés dans l'esprit du poète, et l'on doit se demander dès lors s'il n'y a pas dans sa perver-

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sion apparente une inquiétude parfaitement sincère d'esthétique adaptée à son entourage et à son époque.

Que Faut-il conclure? Les avis sont si partagés, qu'on aurait peine à prendre un parti si Ton ne savait par expérience que le plus sage parti est souvent de n'en point prendre. Entre le Baudelaire dupeur et mystificateur, le Baudelaire dégénéré perverti et le Baudelaire sympathique, pitoyable et sincère, l'opposition n'est peut-être pas aussi grande qu'on pourrait le croire au premier abord; et à cet égard nous aimons le bon sens de M. Brunetière1, qui considère comme parfaitement oiseux d'examiner si le poète fut toujours d'une parfaite franchise ou si, dans ses plaintes et dans ses blasphèmes, il ne s'est pas glissé parfois, avec beaucoup de rhétorique, une intention de mystifier son monde. Que Baudelaire ait été toute sa vie a la poursuite du singulier et du monstrueux, que l'obsession d'échapper par tous les moyens à la vulgarité de l'existence l'ait précipité dans la frénésie du factice et du maquillage, nous n'en doutons pas. Mais il passe dans tout cela un rictus amer, et l'on y voit transparaître, au travers d'un cynisme immoral et gouailleur, comme l'attitude de défense d'une âme qui brave le mal et qui en rit pour n'en pas pleurer.

En vérité. Baudelaire fût -il un simulateur, que sa cause n'en serait guère meilleure auprès des médecins. Les psychiatres s'accordent à dire qu'un homme capable de conserver artificiellement b>ute

1 Bri nbtibre, lu Statue de Baudelaire (Revue des Deux-MondeSj t. V. L892, p. 212 .

sa vie l'attitude d'un aliéné, même en ayant conscience d'être comédien , n'est pas un homme vraiment sain d'esprit. Le choix d'une telle attitude est à lui seul une preuve de trouhle profond. Les personnes qui simulent avec quelque persévérance la folie, même dans un hut raisonnable, sont presque sans exception des victimes du déséquilibre.

Or il semble qu'ici l'opinion se vérifie par certains côtés. Baudelaire fut un excentrique , et sans avoir été l'homme de son œuvre autant qu'on l'a prétendu parfois, il s'est révélé dans la vie comme un anormal, un inadapté.

Ses parents, « idiots ou fous. •» nous dit -il luimême, m moururent tous victimes d'une folie terrible. » Le fait est très contesté : mais, né d'un vieillard, il est bien vrai que Baudelaire avait senti de bonne heure « se tordre en lui des hérédités douloureuses ».

Aussi éprouva -t- il de tous temps une attirance toute particulière pour ceux qu'une tare rendait impropres à la vie normale. Son admiration pour Thomas de Quincev et pour Edgar Poë est capable de nous édifier sur ce point. Il emprunta au premier un extrait qu'il accompagna d'un exubérant commentaire , et la lecture du second ayant été pour lui comme une révélation, il résolut de le faire connaître à la France. Il y a bien réussi d'ailleurs. « Les Histoires grotesques et sérieuses et Eure ha ont été, dit Th. Gautier, traduites par Baudelaire avec une identification si exacte de style et de pensée, une liberté si fidèle et si souple, que ces traductions produisent l'effet d'ouvrages originaux et

en ont toute la perfection géniale, m Mais Baudelaire va plus loin. Il érige en Dieu son modèle : « Je me jure à moi-même, dit-il, de faire tous les matins, en mon cœur mis à nu, ma prière à Dieu, réservoir de toute force et de toute justice, à mon père, à Mariette et à Poé comme intercesseurs; les prier de me communiquer la force nécessaire pour accomplir tous mes devoirs et d octroyer à ma mère une vie assez longue pour jouir de ma transformation1... »

Nous nous méfions des anecdotes, et il est certain qu'on s'est plu à les accumuler sur la vie de Baudelaire. Tous ces clichés courants sont d'une valeur très inégale. On raconte que le poète allait dîner au café Riche sans cravate, le col nu, la tète rasée, dans une vraie toilette de guillotiné. Sans doute c'était afficher un certain mépris de ses contemporains, mais rien de plus. S'il est vrai que le poète se teignait en vert, la chose est un peu plus grave : on peut y voir avec raison une recherche anormale de la pose et de l'extravagance. On a dressé un dossier fort hétérogène fondé sur des bizarreries de ce genre : « Baudelaire vivait à côté d'un hideux assemblage de lézards, de couleuvres et de vipères... Il changeait de logement tous les mois et demandait l'hospitalité à des camarades... Il lui arrivait de lancer des objets contre les vitrines des magasins, à seule lin de les entendre se briser... Ayant perdu son père, il entra en lutte contre le nouvel époux de sa mère, et tenta de l'étrangler...

J Cm. Baudelaire, Œuvres posthumes, ('«lit. Crépet, p. L96.

Envoyé dans l'Inde pour y exercer le commerce, il perdit tout, et ne rapporta de son voyage qu'une négresse... >>

L'appréciation de ces détails intimes n'est pas toujours bien aisée, et il convient d'être réservé en pareille matière. Mais il faut reconnaitre pourtant que Baudelaire, de son propre aveu, se révèle comme un impulsif assez oublieux du droit des gens et enclin à la recherche de satisfactions bizarres. On se souvient comment il décrit lui-même une de ces « plaisanteries nerveuses >j dont il était coutumier. S étant levé « maussade, triste, fatigué d'oisiveté, et poussé à faire quelque action d'éclat ■ . il ouvre la fenêtre, et il aperçoit un vitrier dont le cri discordant arrive jusqu'à lui. Sans savoir pourquoi, il est « pris à l'égard de ce pauvre homme d'une haine aussi soudaine que despotique ». Il lui fait signe de monter et réfléchit, « non sans quelque gaieté, que. la chambre étant au sixième étage et l'escalier fort étroit , l'homme devait éprouver quelque peine à opérer son ascension et accrocher en maint endroit les angles de sa fragile marchandise. » Le vitrier parait : « J'examinai curieusement toutes ses vitres et je lui dis : « Comment ! vous n'avez pas de verres « de couleur! Des verres roses, rouges, bleus, des

vitres magiques, des vitres de paradis? Impudent ■ que vous êtes! Vous osez vous promener dans des « quartiers pauvres, et vous n'avez pas même de vitres << qui lassent voir la vie en beau? » Alors, continue Baudelaire, « je le poussai vivement vers l'escalier, où il trébucha en grognant. Je m'approchai du balcon, je me saisis d'un petit pot de fleurs, et

quand l'homme reparut au débouché de la porte, je laissai tomber perpendiculairement mon engin de guerre sur le rebord postérieur de ses crochets. Le choc le renversant, il acheva de briser sous son dos toute sa pauvre fortune ambulatoire, qui rendit le bruit éclatant d'un palais de cristal crevé par la foudre. Et, ivre de ma folie, je lui criai furieusement : « La vie en beau! la vie en beau1! » Il est difficile d'interpréter de pareils faits, si ce n'est en invoquant le dérangement de l'esprit.

Le goût des jouissances rares devait entraîner le poète à d'étranges fantaisies. Ceux qui l'ont connu dans l'intimité ont pu noter que ses amours avaient presque toujours pour objet des femmes phénomènes. Il passait de la naine à la géante, et reproehait à la Providence de refuser parfois la santé à ces êtres, qu'il considérait comme privilégiés au point de vue plastique, en raison de leur complexion peu commune. A ses caprices il affectait de mêler quelquefois une pointe de sadisme : « Un soir. conte un de ses familiers, nous nous trouvions dans je ne sais plus quelle brasserie, et le poète des lueurs du mal racontait je ne sais quoi d'énorme... Une femme blonde, assise à noire table, écoutait tout cela, les yeux écarquillés cl la bouche ouverte. Tout à coup le narrateur, s'interrompant , lui dit : • Mademoiselle, vous que les épis d'or couronnent et « qui, si superbement blonde, m'écoutez avec de si « jolies dents, je voudrais mordre dans vous, et si « vous daignez me le permettre, je vais vous dire

1 /.(• Mauvais vitrier, in Petits poèmes en prose. Œuvres complètes de ('-h. Baudelaire, J889, p. 21.

« comment je désirerais vous aimer. Au reste , vous « adorer autrement me semblerait, je vous l'avoue, « assez banal. Je voudrais vous lier les mains et vous <( pendre par les poignets au plafond de ma chambre. « Alors je me mettrais à genoux, et je baiserais vos « pieds nus. » On peut se demander s'il faut voir en cette histoire plus qu'une simple boutade. Cabanes1 rapproche ce récit d'une page où le poète donne de la passion amoureuse une définition assez équivoque : « Moi, je dis : la volupté unique et suprême de l'amour git dans la certitude de faire le mal. Et l'homme et la femme savent, de naissance, que dans le mal se trouve toute volupté2. » L'auteur que nous venons de citer se demande si celui qui s'exprime ainsi n'est vraiment perverti qu'en prenant la plume, et si le « sadisme » est ici purement littéraire. A notre avis, cette question s'appuie sur une confusion. Quand Baudelaire affirme que la volupté de l'amour est dans le mal, il entend par mal non point la douleur physique, mais le péché moral. Sa profession de foi n'est point d'un sadique, mais d'un satanique. Se fonder sur de telles paroles pour conclure à une perversion sexuelle, c'est au moins de la témérité.

Le Baudelaire ôpiophage et toxicomane n'est guère mieux affirmé, malgré les présomptions qu'on a cru pouvoir tirer des œuvres mêmes du poète. Un chapitre des Paradis artificiels a pour titre :

1 Cabanes, le Sadisme ch -z Baudelaire (Chronique médicale,

y . \: 02, p " - Ch. Baudelaire, Œuvres posthumes [Correspondance inédite, p. 78-7 i .

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