‹ Poésie et folieChapitre 29 sur 45 · LE TERRAIN NÊVROPATBIOUE : CHARLES BAUDELAIRE · texte numérisé non relu

LE TERRAIN NÊVROPATBIOUE : CHARLES BAUDELAIRE

plus que la misère, plus que la bêtise dont je suis environné, c'est un certain état soporeux qui me

fait douter de mes facultés. Au bout de trois ou quatre heures de travail, je ne suis plus bon à rien. Il y a quelques années, je travaillais quelque l'ois douze heures, et avec plaisir. » Au commencement de mars 1866, le beau-père de son ami Rops lavait invité à venir passer quelques jours chez lui. m II avait accepté avec joie l'invitation... Il connaissait déjà Xamur, mais il était heureux de l'occasion de revoir l'église Saint-Loup, qu'il considérait comme le chef-d'œuvre des jésuites. Tandis qu'il admirait et faisait admirer à ceux qui l'accompagnaient les confessionnaux sculptés avec la plus riche profusion , il chancela , pris d'un étourdissement subit, et alla s'abattre sur une marche. Ses amis le relevèrent. Il ne parut pas s'effrayer et prétendit que le pied lui avait glissé. On feignit de le croire; mais le lendemain matin, en se levant, il donna, des signes de troubles cérébraux. On le ramena en hâte à Bruxelles; à peine monté dans le wagon, il pria qu'on ouvrit la portière. Or elle était ouverte. Il avait dit le contraire de ce qu'il voulait dire. C'était un des prodromes de l'aphasie qui n'allait pas tarder à se déclarer1. »

La correspondance de ses amis nous donne sur la marche de la maladie des indications précises. Peu de temps après l'accident de Namur, Poulet - Malassis écrit à Troubat : ■■ Il y a eu vendredi huit jours, la paralysie du côté droit s'est déclaré*

1 Cabanes, ioc. rit.

même temps que le ramollissement du cerveau... Il baisse à vue d'œil. Avant-hier, il confondait les mots pour exprimer les idées les plus simples ; hier, il ne pouvait pas parler du tout... Baudelaire, rétabli physiquement, ne serait plus, de l'avis des médecins, qu'un homme réduit à l'existence animale, à moins d'un prodige, — disaient -ils il y a huit jours, — et depuis lors ils ne parlent plus de prodige... » Quelques mois plus tard, Troubat écrit à son tour : « J'ai vu Baudelaire une fois, une seule. Ghampfleury va le voir de temps en temps. On l'a fait diner chez Nadar. C'était imprudent, et lui-même, je crois, en a ressenti et manifesté de la fatigue. Il en est resté à ces trois mots : « Non, << cré non. non, » et la mémoire n'a pas faibli en lui. Il m'a montré tout ce qu'il aimait, lorsque j'ai été le voir : les poésies de Sainte-Beuve, les œuvres d'Edgar Poë en anglais, un petit livre sur Goya, et, dans le jardin de la maison de santé Duval , une plante grasse exotique, dont il m'a fait admirer les découpures. Voilà l'ombre de Baudelaire d'autrefois, mais elle est toujours ressemblante. Il a manifesté la plus grande colère à un nom de peintre que je lui ai nommé; mais quand je lui ai parlé de Richard Wagner et de Musset, il a souri d'allégresse. >j

Nous ne voyons rien dans tout cela qui puisse justifier Y « idiotie paralytique » dont parlent certains auteurs. Il semble, au contraire, que l'intelligence du poète n'ait point faibli d'une façon notoire. « Bien que muet et figé dans une immobilité navrante, il parvenait encore à se faire comprendre.

Ses yeux n'ont jamais cessé de reconnaître les yeux aimés , sa main s'est toujours tendue la première - les mains fidèles. Au plus fort de la maladie, il s'entretenait, par l'intermédiaire d'un ami, avec son éditeur... Il a été abattu, brisé; mais insensé au sens propre du mot, jamais1. »

Par contre, étrange ironie ! cet homme, qui avait avec Théophile Gautier le plus riche vocabulaire de son époque, fut condamné à un mal qui se traduit par l'oubli des mots. Ce poète, si préoccupé jadis de la phrase élégante et de l'antithèse à effet, n'a pu prononcer qu'un juron sonore à la fin de ses jours.

Synthétisons maintenant. L'homme nous apparaît avant tout comme un tempérament d'une sensibilité exigeante, malencontreusement servi par un esprit sceptique et désabusé. La note volontaire vient y déposer encore un ferment fécond d'étrangeté malsaine qui joue avec le malheur : et il sort de tout cela une révolte systématique contre les principes admis et les sentiments communs. Baudelaire a senti la vie d'une façon amère, et il a rendu dans toute sa hideur , tantôt avec un « rire jaune » et tantôt avec un accent d'amertume rageuse , le mal qui l'obsède : sa névropathie douloureuse et hautaine à la fois s'est abritée pour cacher ses larmes derrière les bravades orgueilleuses de sa plume, et le poète envisagé sous un pareil jour est moins le mystificateur d' autrui que l'éternel dupeur de lui-même. Quant à l'œuvre, elle si d'une beauté très individuelle, toujours excen-

1 < ; Ut.V.NKS. l0V. Cit.

trique et souvent perverse. Mais celte œuvre, nous nous garderons bien de lui contester sa place et sa part d'influence dans le mouvement de la littérature. La place est grande et l'influence se prolonge encore depuis plus de trente ans.

Paul Verlaine est un représentant également fameux de cette poésie névrosée dont on a tour à tour flétri et vanté les charmes morbides.

C'est une autre ligure, plus simple que la précédente et plus primitive, encore que d'une naïveté bien souvent truquée ; plus douçâtre surtout, parce que plus passive et comme abandonnée plus mollement aux vents du dehors et du dedans qui la poussent « de çà, de là », incertaine, pirouettante et clownesque : intraitable toujours, et inadaptable au suprême degré . mais trop flottante pour être agressive et donner dans l'opposition par raison ou par principes; faible à glisser dans le mal jusqu'en ses tréfonds, mais trop inconstante pour le vouloir systématiquement et l'accomplir en toute liberté' : âme non point noire, mais grise, avec sur les bords des teintes dégradées; cœur révolté sans beaucoup de haine, et dont le mépris nonchalant s'épanche moins en rictus amers qu'en sourires goguenards ; être hybride et désemparé, dont la souffrance a parfois des accents sincères et dont la misère mérite au total un peu de sympathie, pas mal d'indulgence, et beaucoup de pitié.

On a fait bien souvent le procès du pauvre poète, et on l'a fait en termes si décisifs, qu'il serait quasi téméraire d'élever des protestations. Le Dr Xordau

LE TERRAIN NEVRêPATHlQUE : PAUL VERLAINE

parle sans réplique : « Nous voyons, dit-il, un effrayant dégénéré au crâne asymétrique et au visage mongoloïde, un vagabond impulsif et un dipsomane qui a subi la prison pour un égarement erotique, un rêveur émotif, débile d'esprit, qui lutU: douloureusement contre ses mauvais instincts et trouve dans sa détresse parfois des accents de plaintes touchants, un mystique dont la conscience fumeuse est parcourue de représentations de Dieu et des saints, et un radoteur dont le langage incohérent, les expressions sans signification et les images bigarrées révèlent l'absence de toute idée nette dans l'esprit. Il y a dans les asiles d'aliénés beaucoup de malades dont le délabrement intellectuel n'est pas aussi profond et incurable que celui de ce « circulaire » irresponsable, que, pour son malheur, on laisse aller librement, et que seuls ont pu condamner, pour ses fautes épileptiques , des juges ignorants1. » AI. Jules Huret, — un littérateur pourtant, — nous montre également le poète sous un jour assez peu charmeur, car il déclare très explicitement que « sa tète de mauvais ange vieilli, à la barbe inculte et clairsemée, au nez brusque , ses sourcils toullus et hérissés comme les barbes d'épis couvrant un regard vert et profond . son crâne oblong entièrement dénudé, tourmenté de bosses énigmatiques, élisent en cette physionomie l'apparente et bizarre contradiction d'un ascétisme têtu et d'appétits cyclopéens ».

Un étrange assemblage d'érotisme souvent bes-

1 Nordau, loc cit.. t. I. |). 224

tial et de mysticisme très épuré, voilà ce qui frappe en effet dans l'œuvre de Verlaine. D'aucuns, il est vrai, lui ont fait honneur de sa sensualité raffinée. On a célébré en lui le désir de toutes les jouissances, et l'on a trouvé une sorte de beauté farouche à ce débordement de l'instinct qui perce au travers de sa poésie. Il est bien vrai que le goût de la grivoiserie et la recherche des images polissonnes est un des traits les plus évidents de son imagination créatrice. Il est sur ce point sans scrupule et ne craint pas de nous en informer :

Que ton âme soit blanche ou noire, Que fait? Ta peau de jeune ivoire Est rose et blanche et jaune un peu.

Elle sent bon ta chair perverse Ou non, que fait? Puisqu'elle berce La mienne de chair...

Il avoue d'ailleurs sincèrement :

J'ai la fureur d'aimer. . .

N'importe quand, n'importe quoi, n'importe où.

Et son cœur est « si faible », qu'il est bien inutile de tenter la lutte :

.l'ai la fureur d'aimer. Qu'y faire? Ah ! laisser faire.

Aussi chante-t-il les plaisirs sexuels avec enthousiasme :

L'écartement des bras m'est cher, presque plus cher

Que l'écartement autre; Mer puissante et que belle et que bonne, de chair,

Quel appât est le vôtre ! . . .

Jusqu'ici, rien de monstrueux vraiment. Mais que dire de cette pièce qui débute ainsi :

L'une avait quinze ans, l'autre en avait seize ; Toutes deux dormaient dans la même chambre. C'était par un soir très lourd de septembre ; Frêles, des yeux bleus, des rougeurs de braise.

Chacune a quitté, pour se mettre à l'aise, La fine chemise au frais parfum d'ambre...

Et que penser également de cette autre :

Tendre, la jeune femme rousse, Que tant d'innocence émoustille, Dit à la blonde jeune fille Ces mots, tout bas, d'une voix douce :

« Sève qui monte et ileur qui pousse, Ton enfance est une charmille :

Laisse errer mes doigts dans la mousse Où le bouton de rose brille... »

En vérité, on peut avancer, pour la défense du poète, qu'il n'a fait que peindre en vers magnifiques un vice qu'il n'approuve nullement. Nous aimons à le croire. Mais se complaire dans la description de l'obscène et de la perversion est encore trop.

Si Verlaine nous paraît hanté bien souvent par les images libidineuses d'un érotisme morbide . il ne sort de l'amour bestial que pour se confondre dans une ferveur religieuse dont le contraste est assez plaisant, mais dont la contribution n'a rien de si extraordinaire quand on sait l'étroite parenté qui peut unir en un même sujet les transports mystiques et l'exaltation d'un amour profane. Notre

poète a par endroits des accents délicieux de foi ingénue, et il y a dans son àme de satyre pervers comme des coins parfumés de candeur dévote. Le grand pécheur « aspire en tremblant » :

Mon Dieu m'a dit : « Mon fils, il faut m'aimer... »

J'ai répondu : « Seigneur, vous avez dit mon âme, C'est vrai que je vous cherche et ne vous trouve pas. Mais vous aimer! Voyez comme je suis en bas, Vous dont l'amour toujours monte comme la flamme. . . •>

Et voici que le poète de Sagesse parait oublier les plaisirs d'un monde misérable et vain, pour se vouer corps et àme au Dieu de miséricorde et de bonté :

0 mon Dieu, j'ai connu que tout est vil.

Et votre gloire en moi s'est installée.

0 mon Dieu, j'ai connu que tout est vil...

Il chante avec enthousiasme les louanges . du Christ. Il fait à la Vierge une prière émue :

Je ne veux plus aimer que ma mère Marie.

Et sa piété lui inspire des sentiments dune élévation peu commune :

Dans tous les mouvements bizarres de ma vie, De mes malheurs, selon le moment et le lieu, Des autres et de moi, de la route suivie, Je n'ai rien retenu que la bonté de Dieu.

Faut-il s'étonner, maintenant. que les publicistes chrétiens aient vu, dans Verlaine, un repentant sincère? Un Père jésuite, étudiant la religion des

contemporains, n'a-t-il pas écrit de bonne Foi et

sans sourciller : t< Tout est là de pure inspiration chrétienne et de franche orthodoxie. C'est bien la conversion par la pénitence et l'eucharistie, non les variations d'une religiosité quelconque, mais les chants d'une âme qui retourne vers les bras ouverts de l'Eglise. »

Et pourtant, le pécheur chez qui la lumière s'était faite et dont l'expiation était exemplaire, le pécheur qui s'était confessé publiquement et retranché du monde pour s'isoler dans une cellule blanche, en face d'un christ d'ivoire, ce pécheur trouva-t-il vraiment le calme au contact de Celui pour qui son âme venait de s'épanouir en une floraison de repentirs^ de tendresses et de bontés? Il n'y parait point. La religion put inspirer en lui l'artiste, mais ne réussit pas à corriger l'homme. Le chantre sublime de Sagesse, « qui parla de Dieu avec autant de suavité et d'harmonie que saint Augustin, saint Thomas d'Àquin ou sainte Thérèse, » revint à sa boue. Et aux heures d'ivresse il plaisanta ce Dieu « qui avait recueilli sa confidence et lavé ses plaies ». La qualité qu'il faut attribuer au mysticisme de Verlaine est assez démontrée pour qu'aucune méprise ne puisse persister. Chez lui, la veine pieuse et la veine sensuelle vont « parallèlement ». Dans l'émotion religieuse aussi bien que dans l'excitation lubrique, le poète cherche la jouissance. Et cette manière de dilettantisme est une attitude franchement opposée au vrai sentiment chrétien. Ceci justifie l'opinion de Doumic : « La rêverie alanguie de nos contemporains s'est mêlée d'un mysticisme inquiétant et

trouble... Tout juste peut-on dire que Verlaine en a été plus profondément atteint qu'un autre et qu'il en a donné l'expression la plus aiguë. Après cela, il est bien superflu de discuter sur le degré de sa sincérité, et c'est une question oiseuse de rechercher jusqu'à quel point il a été dupe lui-même de son émotion au moment où il la ressentait. Il suffit de ne pas s'abuser sur la nature de cette émotion et d'y voir ce qu'elle est réellement : une forme de l'énervement, un cas de sensibilité triste1. »

Triste en effet, cette sensibilité! Triste en dépit des amours profanes qui ne laissent qu'écœurement ! Triste, malgré les transports divins qui abandonnent au sol de misère la béte impérieuse et inassouvie! Triste toujours! Elle se complaît dans les descriptions de la nature morose. Le froid, la pluie, le ciel gris, la campagne désolée, l'inspirent bien mieux que la sève printanière, la fraîcheur et la robustesse des choses. Et si même la nature chante, il lui fait un reproche d'une gaieté qui s'appareille mal avec son ennui.

Aussi, faut -il le reconnaître, Verlaine est par excellence le poète du spleen et du nirvana, et l'on doit ajouter qu'il a su tirer de sa mélancolie des poésies de la plus grande beauté. Il y a dans la littérature française peu de pièces comparables à la Chanson d'automne: et II pleure dans mon cœur est, pour la vérité de l'impression, une des poésies les plus admirables qu'on puisse citer.

1 H. Douwc, les OJhivres complètes </<> Verlaine lievue des Deux-Mondes, 15 janvier 1901 .

Mais la langueur confine au découragement : Je suis l'Empire à la fin de la décadence...

Ah! tout est bu, tout est mangé! Plus rien à dire!

Seul, un poème un peu niais qu'on jette au feu, Seul, un esclave, un peu coureur qui vous néglige, Seul, un ennui d'on ne sait quoi qui vous afflige!

Kt c'est comme une mort précoce qui suspend l'existence à peine ébauchée :

Un grand sommeil noir Tombe sur ma vie :

Dormez, tout espoir!

Dormez, toute envie !

Je ne vois plus rien , Je perds la mémoire Du mal et du bien...

Oh ! la triste histoire !

Satyre raffiné plutôt que perverti extravagant, mystique éploré et pusillanime plutôt que diabolique , doucement languide aux heures de mélancolie plutôt que farouche pessimiste, Verlaine s'oppose encore à Baudelaire par la nuance un peu différente d'un autre trait qui leur est commun : la recherche de l'étrange.

Verlaine est ami de l'étrange, mais non point par système, par opposition active aux opinions reçues et au\ habitudes courantes; il est bizarre par indépendance , et en quelque sorte par sauvagerie , comme le serait un homme primitif, vivant par nécessité dans un lieu de civilisation. « La société, sie et folie. 10

écrit-il lui-même, n'est pas pour glorifier les poètes qui souvent vont à l'encontre, sinon toujours de ses lois positives, du moins très fréquemment de ses usages les plus impérieux. Et, par contre, le poète, pourtant avide de luxe et de bien-être autant sinon plus que qui que ce soit, tient sa liberté à un plus haut prix que même le confortable, que même l'aisance d'un chacun qu'achèterait la moindre concession aux coutumes de la foule. De sorte que l'hôpital, au bout de sa course terrestre, ne peut pas plus l'effrayer que l'ambulance le soldat, ou le martyre le missionnaire. Même c'est la fin logique d'une carrière illogique aux yeux du vulgaire, j'ajouterais presque la fin lière et qu'il faut. »

En vérité, le poète s'est comporté toute sa vie comme un vagabond. En principe, il réside dans la capitale; mais il n'a pas de domicile, le plus souvent. Quand il est malade ou à bout de ressources, quelque médecin lui ouvre l'hôpital, et il s'y attarde à écrire ses vers. Jules Lemaitre a pu dire de lui : " Nul ne l'a jamais vu ni sur le boulevard, ni au théâtre, ni dans un salon. Il est quelque part, à un bout de Paris, dans Tarrière-boutique d'un marchand, où il boit du vin bleu. Il est aussi loin de nous que s'il n'était qu'un satyre innocent dans les grands bois... Il n'est point déclassé : il n'est pas classé du tout. » Chose remarquable, il parait indiscipliné jusque dans son art. Il a pu subir un instant l'influence de quelques poètes, mais « ils n'ont servi qu'à lui révéler l'extrême et douloureuse sensibilité, qui est son tout. Au fond, il est sans maître. La langue, il la pétrit à sa guise, non point comme les

grands écrivains, parce qu'il la sait, mais comme les enfants, parce qu'il l'ignore ». Il n'est point jusqu'à sa mise qui ne le signale comme un dissident. Son chapeau mou « semblait lui-même se conformer à sa triste pensée, inclinant ses bords vagues tout autour de sa tête, espèce d'auréole noire à ce front soucieux. Son chapeau! Pourtant joyeux à ses heures, lui aussi, et capricieux comme une femme très brune, tantôt rond, naïf, celui d'un enfant de l'Auvergne et de là Savoie, tantôt en cône fendu à la tyrolienne et penché, crâne, sur l'oreille, une autre fois facétieusement terrible : on croirait voir la coiffure de quelque banditto, sens dessus dessous, une aile en bas, une aile en haut, le devant en visière, le derrière en couvre-nuque ». Au reste, conformément à une tendance bien naturelle de l'esprit humain, le poète ressent pour les vagabonds, ses frères, une admiration non dissimulée :

... Donc, allez, vagabonds sans trêves.

Errez, funestes et maudits, Le long- des goulFres et des grèves, Sous l'œil fermé des paradis !

La nature à l'homme s'allie

Pour châtier comme il le faut

L'orgueilleuse mélancolie

Qui vous fait marcher le front haut.

Dans une autre pièce, il crie à ses camarades :

Allons, frères, bons vieux voleurs, Doux vagabonds, Filous en fleurs, Mes chers, mes bons,

Fumons philosophiquement, Promenons-nous Paisiblement :

Rien faire est doux.

Cet homme incivilisé, qui néglige la morale reçue et semble ignorer les codes, encourt les pires aventures; mais c'est du même élan qu'il commet la faute et qu'il s'en excuse, et c'est aussi d'une humeur égale qu'il subit la peine. « Un jour il disparaît, nous dit Jules Lemaitre. Qu'est-il devenu? Je veux qu'il ait été publiquement rejeté hors de la société régulière. Je veux le voir derrière les barreaux d'une geôle, comme François Villon, non pour s'être fait, par amour de la libre vie, complice des voleurs et des malandrins, mais plutôt pour une erreur de sensibilité, pour avoir vengé, d'un coup de couteau involontaire et donné comme en songe, un amour réprouvé par les lois et coutumes de l'Occident" moderne. Mais, socialement avili, il reste candide. Il se repent avec simplicité, comme il a péché, et d'un repentir catholique, fait de terreur et de tendresse, sans raisonnement, sans orgueil dépensée; il demeure, dans sa conversion comme dans sa faute, un être purement sensitif. .. » Par ses propres aveux, on sait qu'il a passé en prison deux années de sa vie. Il raconte tout au long et avec une nonchalance quasiment joyeuse cette étape :

J'ai naguère habité le meilleur des châteaux, Dans le plus fin pays d'eau vive et de coteaux : Quatre tours s'élevaient sur le front d'autant d'ailes.

Et j'ai longtemps, longtemps habité Tune d'elles...

... J'étais heureux avec ma vie, Reconnaissant de biens que nul certes n'envie.

Mais il n'est point cynique irréductiblement. Il connaît le remords et la pitié de soi :

(x) u as -tu fait, ô toi que voilà

Pleurant sans cesse, Dis, qu'as- tu fait, toi que voilà,

De ta jeunesse?

Il est donc moins un « fou moral » qu'un « impulsif » et un « aboulique ». Le « fou moral » s'installe avec tranquillité dans son abjection; il ne tient pas ses fautes pour quelque chose de mauvais. Non seulement il les accomplit avec la candeur que mettrait un homme sain à l'accomplissement d'actions vertueuses ou indifférentes, mais encore il est satisfait après leur perpétration. L' « impulsif aboulique » est au contraire à la merci d'un instinct qu'il ne peut refréner; mais il s'adresse des reproches à lui-même, et fait suivre toutes ses actions d'un repentir sincère. C'est bien le cas de Verlaine comme celui de Villon. Seulement, comme le fait observer Doumic, ce dégoût de soi n'est pas persistant, et le regret semble faire défaut dans le Verlaine de « l'œuvre complète ». Le poète se compare finalement au reste des hommes, et il le fait avec une certaine fierté : « L'ensemble de mon œuvre en vers et en prose témoigne assez, d'aucuns trouvent que c'est trop, de beaucoup de défauts, de vices même, et d'encore plus de malchance plus ou moins dignement supportée. Mais tout de

même, sans trop de vanité ou d'orgueil, le mot de Rousseau peut servir de morale moyenne à ma vie : on est fier quand on se compare. »

La perpétuelle alternance de dispositions opposées chez Verlaine, le passage habituel du rut bestial à la dévotion extatique et du péché au repentir, ont autorisé certains psychologues à parler de « folie circulaire )>. Mais le terme est assez impropre, appliqué à des états dame aussi complexes que les précédents. Parce que Verlaine, après avoir bu sans doute bien plus que de raison, déclare par instants son dégoût de l'alcool et parle de « breuvages exéerés » dans la première pièce de la Bonne chanson, il n'est pas nécessaire non plus de voir en cela une preuve de « dipsomanie ». Tous ces mots scientifiques ont un sens bien délimité, une valeur parfaitement précise : en les prodiguant à la légère, on induit en erreur bien des gens qui pensent de bonne foi que de telles étiquettes couvrent un diagnostic sans discussion ni réplique. Il faut en être sobre, ou l'on court à l'abus.

Ce qu'on peut affirmer, c'est le remarquable déséquilibre de cette âme inconstante et sans volonté. Et c'en est assez pour expliquer ses laideurs sans trop l'accabler. « L'avenir remettra toute chose en juste place, dit Catulle Mendès. En même temps que l'œuvre de Verlaine resplendira d'une blancheur sacrée de lis entre les cierges de l'autel, sa personnalité , délivrée des viles légendes par où l'on se donnait le droit de ne point venir en aide à ce faible et de ne point compatir à ce souffrant, sera blanche aussi dans la mémoire des hommes,

blanche comme fut blanc sous nos yeux pleins de larmes son visage apaisé... » C'est un horoscope d'une indulgence par trop angélique. Mais faut- il acquiescer plutôt aux torrents d'injures qu'on a déversés ailleurs?

De l'homme, il faut bien avouer qu'il vécut en paria, impuissant et souvent indigne. Et par ce côté il nous apparaît sinon comme « l'âme la plus basse qu'il soit possible d'imaginer, sans fierté dans la faute, lâche et vile dans la lutte », du moins comme un tempérament excessif autant que faible, et dont les instincts n'ont pu se soumettre aux exigences de la vie moderne. Mais il est comme le prototype de tout ce que cette vie a d'humanité souffrante. Il en symbolise la misère honteuse, les supplications et la détresse.

De l'ouvrage, il restera, ainsi qu'on l'a dit, « des chansons balbutiantes , des polissonneries et des élévations à Dieu, des cantiques à Marie, et des obscénités, des invocations, des imprécations, des mièvreries , des niaiseries , des farces , des calembours, des jurons, des ordures, des non -sens. » Mais de ce fatras on tirera sans difficulté maints bijoux précieux : chefs-d'œuvre frêles, beautés souffreteuses, floraison pâlotte, malingre et comme étiolée, poussée bien loin de la robuste sève des époques classiques , mais ensorcelée de charmes morbides, exquise de parfums troublants, et pleine de pouvoirs magiques sur les nerfs dont elle vient et auxquels elle retourne directement.

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