LE TERRAIN NÉVROPATHIQUE: SES CONDITIONS EXTRINSEQUES
la rançon d'une originalité qui les place au-dessus des contingences d'ici-bas : ce sera bien assez ! Qu'on les en plaigne simplement, et que pour cela même on leur ménage de plus grands égards : ce ne sera point trop ! Seulement l'insouciance de la vie pratique peut aller chez certains jusqu'à la plus complète inadaptation sociale, et voilà qui est beaucoup plus grave. Sans doute, on peut avancer que si les déséquilibrés sont inadaptables, le fait de ne point s'adapter n'est pas forcément en soi une marque de déséquilibre. L'harmonie individuelle peut s'exercer en dehors des affinités secondaires d'une société qui a pour base l'intérêt de la plus grande partie, laquelle est surtout faite de médiocrités. Il n'en est pas moins qu'une vie dissidente et irrégulière doit créer de tous temps des conditions franchement défectueuses pour le repos de l'esprit. « On ne me persuadera jamais, dit Holfmann, que celuilà est un vrai poète, dont la vie tout entière n'est pas soulevée par la poésie au-dessus de la vulgarité, des misérables petitesses et des conventions du monde. » Eh! oui, sans doute; mais rien n'est aussi dangereux que de se considérer comme un être à part, car un moment viendra où l'on ne saura plus s'adapter aux inflexibles exigences du monde, ni se conformer aux obligations complexes de la société humaine. Et si le vent des épreuves se met à soufller, l'individu aussi impuissant à subordonner sa personne aux événements que les événements à sa personne s.'en ira de choc en choc se briser sous les coups d'une adversité qui est en grande partie son œuvre.
:jy8 LE? MALADIES DE L'ESPRIT DANS LA LITTERATURE POETIQUE
L'histoire de la poésie est toute pleine de ces inclassés, qui exaspèrent leur système nerveux déjà hvperesthésié, en lui infligeant une longue odyssée de misères et de vicissitudes. La liste est inépuisable des malheureux, des désemparés, des vaincus de la vie, parmi les poètes. C'est la triste famille des Chatterton et des Glatigny. Plus d'une de ces infortunes fut imméritée. Mais la poésie, hélas ! est de toutes les spéculations celle dont on vit le moins, et sous le coup des adversités les âmes tendres savent mieux gémir qu'affronter la tempête.
Au reste, fût -elle supportée bravement ou par une nature cynique qui jette un défi à la société, la misère influence l'esprit d'une manière néfaste, et le nervosisme s'en trouve accru dans des proportions énormes. Xée d'un tempérament déjà voué à l'extravagance, elle apporte chaque jour un nouvel engrais au terrain dont elle est sortie.
Villon, grand détrousseur, menteur sans vergogne, ribaud, filou, et gâté jusqu'aux moelles malgré d'étonnantes fraicheurs d'imagination , déclare fort ingénument qu' « il n'est trésor que de vivre à son aise ; » mais pour sa part il vit en prison ou sur les grands chemins, il couche à la belle étoile et ne mange pas autant qu'il le désirerait. Lui. du moins, vaguait dans un siècle où l'on se permettait tant de choses, que se comporter autrement que chacun c'était encore procéder à l'imitation de tout le monde. Mais il n'est pas nécessaire de chercher si loin : les cas sont légion près de nous. N'insistons pas sur Baudelaire et passons sur Verlaine, que nous
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connaissons déjà : mais mettons en regard du dernier son très grand ami, autre vagabond tourmenté d'aventures, harcelé de malheurs : Rimbaud.
Une vie gaspillée, faite de gloires avortées et d'étranges turpitudes. Il naît à Charleville d'une famille bourgeoise : petite cité, éducation étriquée. De bonne heure il se lasse du joug des principes rigides et des idées closes. Déjà, sur les bancs de l'école, son tempérament se révèle : ses appétits crient la rébellion, et les mille choses qui s'agitent en lui vont le pousser hors du régulier, au travers des désirs qu'il veut assouvir, des jouissances qu'il veut épuiser. Assoiffé d'air libre, il s'évade un jour. La guerre qui battait son plein l'avait attiré. Plus aventurier que patriote, il part à l'insu des siens, néglige de prendre un passeport, se fait arrêter en gare de Paris et refuse de donner son nom. En guise de libération, le voici écroué , au dépôt d'abord, à Mazas ensuite. On le renvoie au pays natal : il avait seize ans. Au bout de quelques jours il s'enfuit encore, mais il part à pied. Son bissac est vide et sa bourse à sec ; il va sans but , au hasard des chemins. La campagne est mauvaise, la route est dure; mais il se plait aux jouissances de la vie des gueux :
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes De rosée à mon front, comme un bain de vigueur!...
Il rôde, il s'attarde, dinant des fumets qu'exhalent les cuisines :
Mon auberge était à la Grande -Ourse...
On l'arrête pour vagabondage, et on le réintègre dans Charleville. Là, il dit dans ses vers toute sa haine et tout son dégoût. Amas systématique de couleurs sordides et d'odeurs infâmes, où la fureur sacrilège met bien en valeur l'intense volonté de secouer toute entrave, la rancune farouche contre l'oppression, l'élan impétueux des libres instincts. Rimbaud s'échappe encore, vend sa montre et regagne Paris. Mourant de faim dans la capitale, il lui faut affronter de nouveau l'accueil familial. Il traverse à pied les forêts de l'Ardenne, mais voici que la Commune éclate : ce Paris exalté attire son esprit de révolte. Pour la troisième fois il refait le voyage et s'engage dans les tirailleurs. Alors il connaît Verlaine, et l'intimité s'établit si bien, que ce dernier le veut prendre à sa charge : compagnonnage singulier, que des coups de revolver terminent, à Bruxelles.
La Saison en enfer, cet examen de conscience aussi passionné que sincère, nous édifie sur la phase nouvelle qui suit l'événement tragique, dans la vie de Rimbaud. Il déplore son passé, il veut un rachat de lui-même. A quelle cause se dévouera t— il ? A quelle mission sera-t-il destiné? Qu'importe ! Mais il veut s'ennoblir, se régénérer dans l'amour vivifiant de l'action. Sa pauvre âme malade sera hantée d'illusions nouvelles, d'espoirs chimériques sans fin. Alors vient une autre étape, plus incertaine et plus douloureuse peut-être que la première. Rimbaud a vingt ans. Le poète est mort, mais l'homme continue sa course. On le retrouve à Paris d'abord, puis à Londres, à Stuttgard, à Xaxos. Il
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traverse le Gotliard à pied et gagne l'Italie. Rapatrié par le consulat, il travaille au port de Marseille, misérablement. Quelque temps après il est sur la place de Vienne ; mais une rixe avec la police le fait expulser d'Autriche. Il passe en Allemagne , puis part au compte des Néerlandais pour la Malaisie. On ne tarde pas à le revoir en France : après avoir déserté, il a traversé des forêts dangereuses et il s'est embarqué comme manœuvre sur un navire anglais en partance pour Dieppe. Il s'enrôle alors dans un cirque errant, et il siège avec lui à Stockholm et à Copenhague. Mais il s'ennuie dans les villes du Nord, et de nouveau le consulat doit le rapatrier. Ses aventures continuent. Rimbaud s'embarque pour Chypre , où il surveille l'exploitation d'une carrière d'abord , la construction d'un palais ensuite. Puis il part pour l'Egypte, où il s'emploie comme acheteur au compte d'une maison de commerce. Il parcourt la côte orientale d'Afrique, vendant les parfums, l'ivoire et le café. Il a des relations suivies ave*c Ménélick et travaille à l'introduction d'armes européennes en Abyssinie. Ses voyages se transformaient en explorations. Mais voici que la vie l'abandonne. Une tumeur du genou terrasse son activité : il doit rejoindre la France. Puis le mal s'accentue. Le 10 novembre 1891. il mourait, à la façon des pauvres, lui aussi, à l'hôpital de la Conception de Marseille. Il avait été le premier des « poètes maudits » , mais aussi mendiant, baladin , soldat , débardeur , fabricant , constructeur, architecte, maçon, géologue, agriculteur, commissionnaire et explorateur. Il avait été vaga-
Poésie et folie. i 1
bond surtout, vagabond à l'âme révoltée, à l'activité sans frein, vagabond non point fou sans doute, mais anormal sûrement.
N'a-t-on pas, après cela, l'impression de vertige que donnerait le tournoiement d'une trombe, le passage de quelque cyclone ravageant et dévastateur?
Ainsi la difficulté matérielle de vivre est un facteur dont on doit tenir compte comme source accessoire de névropathie chez nombre d'artistes et de poètes en particulier. Mais à côté de cette condition qui, sans être indépendante du sujet, reste étrangère du moins à sa volonté, il en est une autre d'un caractère beaucoup plus spécial, et sur laquelle l'attention doit se porter longuement. Celle-là n'est point tant subie, mais plutôt recherchée en toute connaissance de cause. Nous entendons parler de l'usage de certains toxiques.
Tant que les facultés affectives ne sont pas mises à l'épreuve d'une manière exagérée, tant qu'on ne les martelle pas à outrance, elles restent pour l'esprit un précieux apanage, en lui procurant des jouissances ignorées de la plupart des hommes. Mais les claviers les plus harmonieux risquent de se briser, si c'est à coups de poing qu'on les fait vibrer. La vie scientifique, par sa nature même, et aussi par ses lenteurs d'élaboration , par la méthode qu'elle nécessite et la pondération qu'elle demande, se trouve à l'abri de l'émotivité morbide. La vie d'artiste, au contraire, s'en fait un levier fréquent et
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presque un outil banal : rechercher dans les sensations ce qu'elles ont d'inédit et d'exceptionnel, s'affranchir de sa guenille pour vivre plus en dehors à défaut de plus haut : voilà le perpétuel tourment de bien des natures d'élite ; et ce n'est pas impunément qu'on cultive ce jeu, car en guise de qualités rares on risque de voir éclore des anomalies latentes, des tares en germe dont le développement viendra rompre un jour l'équilibre des facultés mentales. C'est là l'héritage de tous les poètes qui ont cherché dans certains poisons l'excitation désordonnée d'une sensibilité déjà maladive et prédisposée aux pires égarements.
On connait suffisamment aujourd'hui le rôle physiologique de l'alcool, de l'éther, de l'opium, du haschisch et des autres toxiques de la même famille. Il serait fastidieux d'en renouveler ici le développement. Chacun sait en efFet que le cerveau travaille avec une activité inaccoutumée sous l'influence naissante de l'ivresse, et les « paradis artificiels » que Thomas de Quincey, Théophile Gautier et Baudelaire nous font entrevoir, montrent le débridement de L'imagination lancée dans une" course vertigineuse... « Toute substance ayant une action élective sur les centres nerveux, dit Moreau de Tours, Me introduire dans l'organisme comme un nouveau principe de vie et communique aux facultés de L'âme une activité inaccoutumée... Ces agents peuvent, il est vrai, troubler profondément Les
iiltés, les anéantir même; mais les résultats extrêmes dépendent essentiellement de l'abus qu'on
peut en faire; et, dans tous les cas. il est toujours
une première phase de leur action dans laquelle, loin d'être troublées ou perverties, les facultés sont simplement imprégnées d'une énergie et d'une activité nouvelles, les sensations plus vives, les perceptions plus promptes, l'imagination plus active et toujours prête à se plonger dans la rêverie, cet état d'àme que Ton a presque divinisé, et sans lequel il n'y a point d'inspiration poétique1. »
La vérité est que plusieurs des poisons du système nerveux sont, au début du moins, « un fouet pour le Subconscient. » et le Subconscient, nous l'avons vu, est la source féconde où puise l'inspiration d'art. Il faut donc bien se pénétrer de la portée des mots, quand on parle d'excitation, de stimulation. Les apparences dune suractivité psychique ont ici leur seule raison d'être dans une atonie provoquée des appareils cérébraux inhibiteurs, et l'hyperidéation n'est autre chose qu'une incontinence de sentiments et d'idées. La profusion des images se succédant avec une rapidité inaccoutumée, la richesse de représentations qu'on ne fixe pas au passage, tout cela, faute d'être modéré et coordonné, constitue un chaos mouvant dans lequel il est impossible de faire une pause. Dans cette prétendue suractivité, nous ne trouvons au total qu'une paralysie : paralysie de l'élément supérieur qui dirige toutes les facultés en les associant dans une harmonie rationnelle, paralysie du « moi •> qui juge, rectiiie. modère et compare, du « moi » qui, étant en pleine possession des ressources dont
1 Moiu:ai i>e Tours, loc. cit.. p. 412.
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il dispose, les prend où il veut et quand il veut, pour en faire tel usage qui lui plait. Par la disparition momentanée de cet élément directeur, les facultés de second ordre, l'imagination, la mémoire, se trouvent abandonnées à elles-mêmes sans régie, sans guide et sans frein, de telle sorte qu'elles produisent les ell'ets les plus baroques et les plus inattendus dont l'échelle ira de l'inepte au sublime. Mais nous n'avons qu'à suivre les phénomènes dans leur évolution pour trouver la confirmation de cette influence primitivement et foncièrement parésiante de l'alcool et des poisons similaires, car cette influence ne tarde pas à se propager des centres supérieurs à leurs subordonnés, et si les manifestations du début peuvent induire en erreur en donnant à l'inhibition toutes les apparences de la dynamogenèse, les manifestations ultérieures ne laisseront aucun doute sur leur nature réelle. En effet, qu'on vienne à forcer la dose, la paralysie va s'étendre des centres cérébraux de contrôle et d'inhibition aux centres cérébraux d'exécution. Cet « incontinent psychique » de tout à l'heure, exubérant et audacieux, la langue déliée et les jambes alertes, n'est plus qu'un être abattu et déprimé, la parole embrouillée et les membres engourdis. Puis le psychisme est annihilé dans son entier, le coma survient, et la brute s'endort.
Ainsi, sous l'influence des boissons alcooliques et des toxiques enivrants, l'attention et la volonté tombent en défaillance. 11 en résulte que les productions imaginatives sont assez analogues, le cas échéant, à celles qui se produisent dans le rêve. Le
principe directeur qui organise et impose l'unité doit v faire défaut plus ou moins. Toutefois nous savons que ce principe, qui est une condition essentielle de la création, n'a pas dans les productions Imaginatives la rigueur exigée dans les rationnelles. C'est pourquoi le culte des poisons se montre plus souvent chez un romancier ou chez un poète que chez un philosophe, un mathématicien, ou tout autre esprit spéculant sur la pure raison. Les exemples de Musset, de Baudelaire et de Verlaine sont déjà saillants; mais ce sont surtout les poètes du fantastique et du merveilleux qui ont recours aux toxiques pour voir ce que ne voient pas les cerveaux parfaitement normaux. Ils ont besoin en effet d'être visionnaires, et ils savent bien que plus ils auront le cauchemar et plus leur récit sera impressionnant et illuminé des apparences d'une réalité vécue.
Hoffmann, qui est qualifié mieux que personne pour donner un avis en pareille matière, fait du vin l'éloge le plus enthousiaste : « Il est certain que lorsqu'on est dans l'heureuse disposition, — je pourrais dire dans la constellation favorable, — où l'esprit passe de la période d'incubation à celle de la création, une boisson spiritueuse imprime aux idées un mouvement plus vif. La comparaison qui me vient à l'esprit n'est pas bien noble; mais, de même qu'une roue de moulin travaille plus vite quand le torrent grossit et augmente de force, de même, quand l'homme se verse du vin, le mouvement intérieur prend une forme plus rapide. C'est tout de même beau, qu'un noble fruit porte en lui-
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même de quoi régir L'esprit humain, par un procédé inexplicable, dans ses résonances les plus personnelles. Au reste, le conteur se faisait fV»rt
de classer les crus suivant qu'ils sont favorables d'une façon plus particulière à tel ou tel genre : • S'il était réellement a conseiller de verser quelques spiritueux sur la roue intérieure de l'imagination, — et je le crois, car cela procure à l'artiste, outre l'allure plus rapide des idées, un certain bien-être. une gaieté qui rendent le travail plus facile. — on pourrait établir certains principes, certaines méthodes pour l'usage des boissons. Par exemple, je recommanderais pour la musique d'église les vieux vins de France ou du Rhin, pour l'opéra sérieux le meilleur bourgogne, pour l'opéra-comique le Champagne, pour les canzonettes les vins chaleureux d'Italie, et enfin, pour une composition éminemment romantique comme le Don Juon. un verre modéré de la boisson issue du combat entre la salamandre et les gnomes. » Cette érudition subtile est d'ailleurs suivie d'une morale prudente : « Cependant je laisse à chacun son appréciation individuelle. Je crois seulement devoir me faire remarquer à moi-même, discrètement, que l'Esprit, fils de la lumière et du l'eu souterrain, dominateur insolent de l'homme, est extrêmement dangereux, et qu'on ne doit pas se lier à sa bienveillance, car il a vite fait de changer d'attitude et devient un tyran terrible, d'ami tble et bienfaisant qu'il était. 0 Oui. certes, ildevientun tyran, car l'accoutumance engendre bientôt le besoin, et l'économie s'enlise. Dès 1 instant qu'elle consent à vivre avec cet ami
douteux, elle en devient éperdument amoureuse. Outrageusement trompée, elle se laissera léser jusque dans ses plus chers intérêts, plutôt que de souifrir une rupture; et, comme à ce jeu elle perdra tous les jours de nouvelles richesses, — admirable perlidie ! — le tyran, se taisant usurier, lui servira ses moyens de subsistance, jusqu'au moment où, incapable de soutenir plus longtemps la feinte et levant le masque d'hypocrisie, il abandonnera sa dupe à l'inévitable faillite, à la plus désastreuse des banqueroutes.
Hoffmann lui-même a donné le spectacle de cette déchéance finale. Sans doute, il s'est observé pour ne pas tomber sous le joug du « tyran terrible », et il y a réussi en ce sens qu'il n'a jamais été un ivrogne vulgaire, buvant pour boire, jusqu'au degré le plus abject de l'abrutissement. Il n'en fut pas moins un alcoolique chronique, et comme il appartenait à la classe des individus à prédisposition spéciale, les hallucinations ne se firent pas attendre. Deux ou trois ans après avoir commencé à boire, il écrivait dans son Journal : « Hier soir, tous les nerfs excités par le vin épicé. Léger accès de pensée de mort. Fantômes. » Il était en effet entouré de spectres, et des figures grimaçantes lui apparaissaient lorsqu'il était seul a sa table de travail pendant la nuit. Les personnages de ses contes vivaient alors tout autour de lui, si réels, si objectivés, que l'effroi le prenait et qu'il allait réveiller sa femme. La patiente Micheline se levait, et s'asseyait auprès de son mari pour le rassurer. De pareils états ont pu enfanter Don Juan, le Spectre
fiancé ou la Femme vampire. Mais ils devaient aboutir un jour à la stérilité et à l'épuisement. C'est sa propre décrépitude que l'auteur analyse quand, perclus, impotent, épuisé, il dicle de son lit la Fenêtre d 'angle du cousin. Le « cousin », c'est lui. Et voici ce qu'il dit : « Le pauvre cousin a eu le même sort que le fameux Scarron. Une maladie opiniâtre lui a aussi ôté l'usage de ses jambes. Il en est réduit à rouler de son lit à son fauteuil, et de son fauteuil à son lit, avec l'aide du bras vigoureux d'un invalide maussade qui lui sert de gardemalade. Mon cousin a une autre ressemblance avec Scarron. 11 est aussi auteur. Il a aussi beaucoup de fantaisie et d'humour, une manière à soi de plaisanter. Le public lit volontiers ses ouvrages, il paraît que c'est bon et amusant; moi, je ne m'y connais pas. Cette passion d'écrire a pourtant joué un vilain tour au pauvre cousin. Il a beau être très malade, la roue de l'imagination tourne toujours au galop dans sa tête; il invente, invente, malgré toutes les souffrances. Mais, quand il s'agit de faire prendre aux idées le chemin du papier, le méchant démon de la maladie a barré le passage. Non seulement la main refuse le service, mais les idées s'envolent, ce qui jette le cousin dans la plus vive mélancolie1. »
A Hoffmann on a comparé maintes fois le poète Edgar Poë. Rapprochement très superficiel; car tandis que, en bon alcoolique, le conteur allemand fête « le noble vin », le poète de Richmond lance
1 D'après Arvède Barinb, Essai de littérature pathologique, in Revue des Deux-Mondes, novembre 189T), p. 311.
injures et malédictions contre l'alcool, auquel il se livre en victime résignée comme les dipsomanes. C'est là une remarque nettement posée dans l'ouvrage très documenté de M. Lauvrière1.
Des ancêtres alcooliques, un père et une mère phtisiques, succombant avant l'âge à une vie de misère, un frère mal équilibré, une sœur presque idiote, tel est le bilan familial du poète.
L'enfant resta orphelin de très bonne heure et fut adopté par Allan. un riche négociant. Dès son jeune âge, il se lit remarquer non seulement par sa précocité singulière, mais par son caractère mal équilibré. Sorti de l'école de Richmond et se préparant à l'Université de Virginie, il se signala par des bizarreries nombreuses, et ses crises de dipsomanie ne furent pas sans frapper déjà quelques personnes de son entourage. Un camarade d'alors dit à cet égard : < Sa passion pour les boissons fortes était aussi marquée et aussi singulière que sa passion pour les cartes. Ce n'était point le goût du breuvage qui l'attirait. Sans y tremper les lèvres à 1 avance ni en humecter sa langue, il s'emparait d'un verre plein, sans eau ni sucre, et l'avalait d'un trait. Il en avait le plus souvent son compte; mais, s'il n'était pas « réglé », il était rare qu'il revint à la charge2. » Voilà la façon de boire qu'à dix-sept ans Poè adoptait, et que toute sa vie il dut conserver. C'était boire « en barbare », suivant l'expression de Baudelaire; mais c'était aussi et surtout boire en dipsomane.
1 Emile Lauvrière, Edgar Poë, su vie et son œuvre (Alcan, 1904).
2 Lettre de Tu. F. Ti . wr.u. 5 avril 1880 citée par L.wvi-.ii
Après d'infructueux essais en littérature. Poë obtient son entrée à l'École militaire. Mais son caractère indisciplinable était impropre à subir la contrainte et les règlements de West-Point, Au
bout de peu de temps, il lut rayé des cadres. Son père adoptif ayant refusé d'honorer ses dettes, il s'en sépara et, la bourse légère, s'en alla de nouveau tenter la gloire littéraire. Nous le retrouvons à Baltimore chez la tante Clemm, une sœur de son père, veuve, sans ressources, ayant elle-même une fille à élever, et vivant avec, peine de quelques travaux de couture. Tandis que tante Clemm et la frêle Virginie s'évertuaient au foyer, le pauve Poë chercha un emploi comme rédacteur ou comme professeur. Mais ce fut en vain. Cette fois, le malheur devait l'éprouver durement. Or le malheur est la pierre de touche des natures fragiles. Le poète s'abandonna, et sa volonté chancelante, par intermittences, céda aux tentations du dehors comme aux impulsions du dedans. Toutefois les témoins s'accordent à faire observer qu'il avait alors de • rares accès d'ivrognerie » plutôt que des « habitudes d'intempérance », et la distinction n'est pas à négliger. Il est probable, en effet, qu'à cet âge critique de la vingtième année, et sous l'influence débilitante de privations physiques et de déboires moraux, la dipsomanie de Poë, jusqu'alors latente, se déclara d'une façon bien nette par de brusques accès, dont la violence devait alarmer à la fois la victime elle-même et son entourage.
Chose étrange : c'est au milieu même de cette déchéance que le succès vint, inespéré. Une revue
de Baltimore, le Saturday Visiter, avait oifert au concours deux prix, dont l'un de cent dollars pour le meilleur conte. Ce prix de cent dollars lui fut décerné. C'est à ce moment même que \Yhite créait à llichmondle Southern litterary Messenger. White était homme d'audace, mais sans talent littéraire. 11 lui fallait un aide : ce fut Poë. A vingt-deux ans, celui-ci se trouva donc directeur d'une revue dont la destinée reposait sur lui. Pendant quelques mois, le Southern litterary Messenger dut reconnaître que c'était à cet « excentrique maudit », à cet « ivrogne incorrigible », qu'il devait sa notoriété. Ainsi le bon vent avait soufflé subitement, et le poète était en bonne voie : vingt dollars lui étaient alloués par semaine. Mais un beau jour 'White, malgré les services rendus, se mit en devoir de congédier son représentant. C'est que, dès son retour à Richmond, Poë avait été repris d'accès. La lettre suivante, adressée par White, semble en attester : « Que je voudrais bien qu'il fut en mon pouvoir de vous révéler mon cœur, en un langage tel que je pourrais le souhaiter à l'heure actuelle! Mais je ne le puis pas, et je dois donc me contenter de vous parler avec ma simplicité habituelle. Que vous êtes sincère en toutes vos promesses, je le crois fermement. Mais, Edgar, dès que vous mettrez de nouveau le pied dans ces rues, j'ai des raisons de craindre que vos résolutions ne tombent et que vous ne trempiez encore vos lèvres dans le breuvage jusqu'à en perdre les sens. Comptez sur vos seules forces, et vous êtes perdu ! Demandez le secours de votre Créateur, et vous êtes sauvé! Combien j'ai regretté de me
séparer de vous, personne au monde ne le sait, si ce n'est moi-même. Je vous étais attaché, et je le suis encore, et je voudrais bien dire : « Revenez, » si je ne redoutais de voir vite revenir aussi l'heure de la séparation. Si vous pouviez vous contenter de vivre avec ma famille, ou avec quelque autre qui n'use jamais de liqueurs fortes, il y aurait, je crois, quelque espoir pour vous. Mais si vous allez à la taverne ou à quelque autre maison qui en serve à table, vous êtes en danger. J'en parle par expérience. Vous avez de belles facultés, Edgar, et vous devriez les faire respecter comme vous-même. Apprenez à vous respecter, et vous ne tarderez pas à voir qu'on vous respecte aussi. Fuyez la bouteille et les compagnons de la bouteille. Dites- moi si vous pouvez et si vous voulez le faire, et dites-moi que c'est votre ferme résolution de ne jamais céder à la tentation. Si vous revenez à Richmond et si vous reprenez votre poste dans mes bureaux, qu'il soit bien entendu entre nous que je me trouverai libéré de tout engagement dès la première fois que vous vous serez enivré. Il n'y a point d'homme qui soit en sûreté s'il boit avant le petit déjeuner. Il n'y a point d'homme qui, le faisant, puisse convenablement s'acquitter de ses devoirs1. »
Congédié par son directeur, le poète nomade erre d'une ville à l'autre, collaborant à de nombreuses revues, traitant indifféremment et avec la même aptitude les articles de critique ou de philosophie, les contes, les nouvelles ou la poésie. On le retrouve
1 Cité par Lauyribrb.
a New- York, puis à Philadelphie et encore à New- York; mais partout il traîne une misère navrante, acceptant pour gagne-pain les corvées de rédaction les plus mesquines dans les bureaux les plus obscurs de la presse locale.
Il avait épousé la frêle Virginie ; le maigre salaire de tante Clemm allait s'épuisant, et le poète avait charge d'âmes. Il fallait à tout prix sortir de l'adversité. ( )n s'intéressa à sa pauvreté; on le recommanda en vue d'obtenir une place dans les douanes. Mais voici que, pour son malheur, Poé se rend luimême à Washington pour solliciter le poste convoité. Il s'enivre et fait un scandale. L'ami auquel il s'est adressé déclare, tout désappointé : « 11 s'expose ici à la vue de gens qui peuvent lui nuire grandement auprès du président, et il nous empêche ainsi de lui rendre les services que nous voulons et que nous pourrions lui rendre, dès qu'il sera rentré à Philadelphie. Il ne comprend pas les manières des hommes politiques, et ne sait comment s'y prendre avec eux pour réussir. Et comment le saurait-il?... Je crois devoir vous conseiller de venir et de veiller sur lui . pour qu'il rentre sain et sauf dans sa famille1. » Poé s'enfuit, et. de retour chez lui. il écrit à son protecteur : « Je suis arrivé tout dé- ... Je suis seul à blâmer... Merci mille fois. mon cher, de votre bonté et de votre grande indulgence, et ne soufflez mot à personne du manteau mis à l'envers, ni des autres peccadilles du même genre. Exprimez à votre femme mes profonds
1 ("itc par Lautrière.
regrets pour La contrariété que je dois lui avoir causée... Ge qui suit est pour Thomas. Mon cher ami, pardonnez-moi ma vivacité, et n'allez pas
croire que je pensais tout ce que je disais. Croyez que je vous suis très reconnaissant de toutes vos attentions et indulgences, et que je ne les oublierai jamais, non plus que Vous... Veuillez exprimer mes regrets à M. Fuller pour m'ètre conduit dans sa maison comme un animal, et dites-lui que son excellent porto ne m'aurait pas grisé la moitié autant, sans le café au rhum qu'il m'a fallu avaler par-dessus1. »
En vérité, l'extrême sensibilité de Poé à l'alcool était, parait-il, devenue effrayante. Vraie pierre de touche, ce poison révélait chez lui, de plus en plus nettement, la débilité du système nerveux. Au dire de ceux qui l'ont fréquenté à cette époque, le poète se trouvait mentalement transformé ou même franchement délirant, sous l'influence de la moindre excitation ébrieuse. ■ Je me promenais un jour avec Poé, dit le llév. Warren Cudworth, lorsque, ayant soif, je le pressai de prendre un verre de vin avec moi. Il refusa, puis finalement accepta, par manière de compromis, un verre de bière. Presque aussitôt un grand changement s'accomplit en lui. Au lieu de se livrer, comme auparavant, à une conversation d'une éloquence incroyable, il se trouva comme paralysé, et, les lèvres serrées, les yeux iixes et hagards, il s'en revint, sans prononcer un mot, dans la maison où nous étions en visite. Pendant des
1 Cité par A.RYÈDE BaRIXE.
heures, il resta en proie à cette mystérieuse influence. On eût dit un être transformé, comme atteint de quelque bizarre accès d'aliénation1. » W'illis, qui fut pendant quelque temps le collaborateur de Poë. confirme cette opinion : « Il est, dit -il en parlant du poète, une chose qui devrait être citée chaque fois qu'on fait allusion à ses lamentables irrégularités : c'est qu'avec un seul verre de vin sa nature entière était transformée; le démon prenait le dessus, et, quoiqu'aucun des symptômes habituels de l'ivresse ne fût apparent, sa volonté était visiblement aliénée... En cette sorte d'intoxication qui dénaturait son sentiment de la justice et du vrai, il disait et faisait, à coup sûr, bien des choses qui contredisaient pleinement ce qu'il y avait de meilleur en lui2. »
De toutes les conséquences immédiates de l'intempérance, la plus importante à noter chez le poète était certainement le sentiment de la peur. Cela d'ailleurs n'est pas pour nous étonner, car l'un des effets les plus ordinaires de l'empoisonnement par l'alcool, c'est justement cet état panopbobique qui tient tout l'être en suspens et comme en proie à une perpétuelle anxiété. La frayeur, ou, sous une forme plus atténuée, l'appréhension illégitime des êtres et des choses, tel est, au point de vue mental, le symptôme le plus caractéristique de cet empoisonnement. On peut même dire que cette disposition morale est bien réellement chez l'intoxiqué
Cilc par Lauyrière.
Ibid.
chronique le principe générateur et comme le terrain sur lequel se développent toutes les manifestations morbides tant délirantes qu'hallucinatoires.
Toujours est- il que, chaque nuit, une invincible impression de terreur envahissait le malheureux Edgar. 11 fallait alors que tante Clemm fût au chevet de son lit pour le rassurer. Et la bonne et sainte femme, caressant son front, éloignait pendant de longues heures la peur des ténèbres qu il croyait peuplées de mauvais esprits. Le jour, elle le soignait comme un enfant , le grondait quelquefois quand il était ivre, mais n'admettait devant personne que son cher Eddy, « cet être généreux, affectueux et noble, » pût avoir des torts.
Elle pensa néanmoins qu'il était prudent de quitter la cité; elle partit, avec Virginie malade, au petit village de Fordham. Ce fut une triste villégiature. Virginie s'éteignit dans la consomption, laissant une tante Clemm en désolation et un Eddij plus désemparé que jamais.
Après la mort de sa femme, les ténèbres s'épaississent autour du malheureux Poë. C'est une vie saccagée au point de vue moral, et voici que la santé physique va sombrer bientôt. Il y eut pourtant des heures de relèvement. L'immortel poème du Corbeau aurait dû soustraire le poète à la retraite farouche où il s'enfermait, pour le faire brusquement entrer dans la plus brillante société de New- York. Mais il est des êtres dont la nature malheureuse défie toutes les faveurs de la destinée. Le succès des dernières années n'enraya pas les progrès du mal. et l'apparition tYEuré/ia marque
décidément le début d'un trouble mental désormais sans répit et sans éclaircie.
Un jour, l'un des plus grands éditeurs de New- York reçoit la visite d'un agité . qui réclame son attention pour une affaire de la dernière important 11 s'assit auprès de mon bureau, me ida fixement une bonne minute de son uil étincelant et dit enfin : < Je suis M. Edgar Poe Je fus naturellement tout oreilles... Il reprit après une pause : « Je ne sais par où commencer. C'est « une chose d'une immense importance. » Nouvelle pause : il était tout tremblant d'excitation. Il expliqua enfin qu'il venait proposer une publication d'un intérêt capital. Les découvertes de Newton sur la gravitation ne comptaient pas auprès de celles qu'on verrait dans son livre, lequel causerait une telle sensation, que son éditeur pourrait abandonner toutes ses autres entreprises et faire de ce seul ouvrage l'affaire de toute sa vie. On pourrait se contenter au début de cinquante mille exemplaires, mais ce ne serait qu'un petit commencement. Il n'y avait pas dans toute l'histoire du monde un événement scientifique qui approchât en importance des développements originaux de ce livre. J'en passe. et tout cela était dit . non pas avec ironie ou en plaisantant, mais avec un sérieux intense... Nous risquâmes l'affaire . mais avec cinq cents exemplaires au lieu de cinquante mille1. » L'ouvi qui allait • révolutionner le monde des sciences physiques et de la métaphysique > s'appelait
1 Patnam's Magazine, vol. [V (cité par Arvèdb
Bariki .
Eurêka, poème en prose. Un critique ne l'ayant pas
pris au sérieux, Poé s'empressa de répliquer qu'il ne saurail répondre à la légèreté par la légèreté, au
sarcasme par Le sarcasme », et il ajouta très naturellement : « Le terrain couvert par le grand astronome français Laplace n'est, comparé avec celui que couvre ma théorie, que comme une bulle d'eau sur le vaste océan où elle flotte1. »
John Sartain , un éditeur de Philadelphie, conte sur cette époque de la vie de Poè un épisode franchement délirant, et d'une nature qui pour le médecin ne laisse aucun doute sur son origine : « Un lundi, de bonne heure dans l'après-midi, il parut. l'air pâle et hagard... « Monsieur Sartain, « dit-il, je viens vous demander un refuge et votre « protection. Vous aurez de la peine à croire que de
[ larcilles choses puissent se produire au xixf'sicch Il me raconta que, durant son voyage à Xew- York, il avait surpris la conversation de gens qui, assis à quelque distance de lui, complotaient de le tuer et de le précipiter du wagon. Puis il me dit soudain après un long silence : « Si je faisais dis- ■< paraître ces moustaches, il ne serait plus facile <ïe
• ■ reconnaître. Voulez-vous me prêter un rasoir, << pour les supprime]? » Je lui répondis que, ne me
:nt jamais, je n'en avais pas, mais que, s'il le voulait, je pourrais les lui couper avec des ciseaux: et j'accomplis en effet cette opération. Après le thé, comme il faisait nuit, il se prépara à sortir... Il se mit à parler de visions... Une jeune femme.
1 Poë à Ch. Hoffmann, 20 septembre 1 8 i> cité par Lauvrière .
toute radieuse, lui adressait la parole du haut d'une tour de pierre crénelée... Enfin, après avoir dormi, il recouvra peu à peu conscience et reconnut en ces cauchemars des illusions1. »
Il n'y a pas à en douter, nous sommes ici en présence d'une crise de délire hallucinatoire. Elle n'est pas la seule qu'on ait rapportée, mais elle est assez nette pour nous faire prévoir le dénouement prochain d'une situation désormais fort grave.
Poé avait entrepris, moins pour lui-même que pour tante Clemm, d'épouser quelque bonne âme dont la fortune les mît à l'abri du besoin. Son choix tomba d'abord sur Mrs Whitman, une poétesse renommée pour ses bizarreries autant que pour ses vers. Ils prirent jour pour se marier; mais Poe ne dégrisait pas , et Mrs Whitman rompit l'engagement. Poé s'en félicita et tourna ses vues du côté de Mrs Shelton , une amie d'enfance qui habitait Richmond. Il se présenta chez elle, lui demanda sa main, et fut agréé. Deux semaines plus tard, il quittait Richmond pour régler ses affaires et revenir célébrer le mariage. Passant à Baltimore, il s'enivra. Au lieu de rentrer à son hôtel, il erra par les rues et fut, dans un état d'inconscience complète , saisi par une bande de politiciens qui le promenèrent, dit-on, par la ville et le firent voter à leur guise. Vers le soir il fut découvert dans quelque taverne et transporté à l'hôpital, plus mort que vif. Voici maintenant ce que raconte le D' Moran : « Il n'avait pas sa con-
1 Cité par LauvriÈrb.
naissance, et ne savait ni qui l'avait apporté, ni avec qui il s'était trouvé auparavant. Il resta dans cette condition depuis cinq heures de l'après-midi jusqu'au lendemain matin trois heures. A cet état succéda un tremblement des membres et un délire accompagné, au début, dune grande agitation, mais sans violences. Il parlait sans arrêter; il avait une conversation dépourvue de sens avec des spectres et des êtres imaginaires qu'il voyait sur les murailles. Sa figure était pâle et tout son corps baigné de sueur. Nous ne parvînmes à ramener le calme que le second jour après son entrée. Conformément aux ordres que j'avais laissés aux infirmières, je fus appelé dès qu'il eut repris connaissance. Je lui adressai des questions sur sa famille, sa résidence, etc. Mais je n'obtins que des réponses incohérentes et point satisfaisantes. Il me dit pourtant qu'il avait une femme à Richmond et qu'il ne savait ni quand il avait laissé cette ville ni ce qu'étaient devenus sa malle et ses effets. Voulant relever son moral qui s'affaissait rapidement, je lui exprimai l'espoir qu'au bout de peu de jours il pourrait jouir de la société de ses amis, et j'ajoutai que je serais très heureux de contribuer à son soulagement et à son bien-être. Il répondit avec véhémence que le meilleur service (pie pût lui rendre le meilleur de ses amis serait de lui faire sauter la cervelle d'un coup de pistolet ; que lorsqu'il contemplait sa dégradation, il souhaitait que la terre l'engloutit, etc. L'instant d'après, M. Poë eut l'air de s'assoupir, et je le quittai pour quelques moments. A mon retour, je le trouvai en proie à un
délire violent ; les efforts de deux infirmières ne parvenaient pas à le maintenir dans son lit. Cet état persista jusqu'au samedi soir. Il commença alors à appeler un certain Reynolds, et il continua toute la nuit, jusqu'à trois heures du matin. A ce moment, — le dimanche matin. — un changement marqué s'opéra en lui. Les efforts qu'il avait faits l'ayant affaibli, il devint calme et sembla reposer quelque temps. Puis, remuant doucement la tête, il dit : « Dieu vienne en aide à ma pauvre âme ! » et il expira '.
De cette Longue évolution morbide on peut conclure, croyons-nous, que Poé ne fut pas un simple buveur, mais un dipsomane.
Chez le buveur d'habitude, Y « état de besoin » a été créé artificiellement par le mécanisme de l'accoutumance. Le sujet s'est primitivement déterminé avec son libre arbitre . avec la pleine autorité d'une volonté bien intacte ; il a bu de prime abord en vue d'obéir à une intention qui, pour être vaine, malsaine ou stupide-, n'en était pas moins une intention. Ce n'est que par la répétition de l'acte que cet homme , se créant une seconde nature, a donné naissance à 1' « état de besoin » et s'est transformé en un empoisonné chez qui l'empoisonnement est devenu le pain de vie. Le « besoin » du dipsomane. au contraire, se présente comme une impulsion. Le dipsomane n'analyse pas son désir ; il ne le détaille pas dans une perception nette et vraiment raisonnée : il le subit en bloc , et l'on
1 C5té par Ary&db Barçie.
LE TBRRAIN NEVROPATHIQUE : EDGAR VOL 383
pourrait presque dire qu'il en est inconscient, s'il n'y avait pas une incompatibilité apparente dans la brutalité de cette opposition. Contrairement au buveur d'habitude, qui se donne aux breuvages
d'une manière progressive et plus ou moins continue, le dipsomane est un malade parfaitement sobre en dehors de ses accès , et qui peut oublier le poison durant des semaines et des mois. A intervalles plus ou moins espacés , il est pris de véritables crises, au cours desquelles l'influence irrésistible d'une force supérieure à sa volonté le pousse à boire malgré lui des doses souvent énormes d'alcool. Mais observez-le après l'orage, vous voyez un homme parfaitement raisonnable, qui souffre des mécomptes que lui ont attirés ses fatales impulsions, et demande à être guéri d'un mal qui, d'une façon périodique, vient apporter le désordre dans son existence.
Ce sont là justement les caractères mis en évidence par une analyse bien interprétée de la vie d'Edgar Poë, et le poète lui-même nous fournit sur ce point les renseignements les plus précis, dans quelques-unes de ses lettres : « En aucune période de ma vie, aftirme-t-il, je n'ai été ce qu'on appelle intempérant. Je n'ai jamais eu des habitudes d'ivrognerie. Mais je cédais, à de lomjs intervalles, aux tentations que m'offraient de toutes parts les mœurs sociables du Midi. Mon tempérament sensible ne pouvait résister à des excitants dont usaient chaque jour mes compagnons. Bref, il m' arriva parfois d'être tout à fait enivré. Pendant quelques jours . après chaque excès, je devais invariablement garder
384 LES MALADIES DE I/ESPRIT DANS LA LITTÉRATURE POÊTInfE
le lit1. » Plus tard encore, il dit plus explicitement : « Je ne trouve absolument aucun plaisir en ces stimulants auxquels je me livre parfois si furieusement. Ce n'est pas pour l'amour du plaisir que j'ai exposé ma vie. ma réputation et ma raison -.
Certains auteurs, Wilmer 3 en particulier, ont insinué que les excès de Poë avaient eu pour point de départ ses chagrins et ses déceptions; ce qui semblerait impliquer à la base de ces excès mêmes un désir volontaire de griserie . un effort conscient vers l'oubli. Rien n'est plus inexact. Il est certain qu'au milieu de l'ébranlement progressif de sa personne morale, un sentiment était resté stable chez le poète : il aimait sa femme tendrement. Aussi les instants qui précédèrent et suivirent la mort de l'épouse furent pour lui les pires heures de détresse et de débauche. La dépression morale donnant le coup de fouet à l'instinct , le pauvre Poë allait errant par la nuit. et. dans « l'impuissance de la dépression mélancolique » . il s'abandonnait à
l'emportement de l'impulsion dipsomaniaque ». Ce déterminisme réciproque de la dépression motivée et de l'impulsion quasi inconsciente, lui-même en donne l'analyse en même temps que l'aveu.
Vous me demandez, disait-il plus tard, de vous indiquer quel était ce terrible malheur qui causa
1 Poë au docteur Snodfjrass Baltimore American , avril 1880) cite par LauyriÈrb .
- Lettre de Poi, 4 janv. 181^ Ingrann, p. ITi cité par L.uvrièrb).
3 Dur Press Gang, 24^.
des irrégularités tant déplorées... Oui, je puis mieux faire que de l'indiquer. Ce malheur fut le plus grand de ceux qui peuvent atteindre un homme. Il y a six ans, une femme que j'aimais comme nul homme n'aima jamais auparavant se rompit un vaisseau en chantant. On désespéra de sa vie. Je pris congé d'elle à jamais et subis toutes les agonies de sa mort. Elle revint en partie à la santé, et je me repris à espérer. Au bout d'une année, le vaisseau se brisa de nouveau. J'endurai exactement Le même supplice... Puis encore une fois, une autre l'ois encore et une fois de plus encore , à des intervalles variés. A chaque accès du mal je l'aimais plus tendrement et m'attachais à sa vie avec une obstination plus désespérée. Mais je suis, de par ma constitution, sensible, d'une nervosité très peu commune. Je devins fou avec d'horribles intervalles d'horrible lucidité. Durant ces accès d'inconscience absolue, je bus, Dieu sait seulement que de fois et combien. Naturellement mes ennemis ne manquèrent pas & attribuer la folie à la boisson et non pas la boisson à la folie1. »
Cette lettre est vraiment un texte d'observation remarquable. Poë y décrit en esprit sagace les vraies causes de sa maladie. Il n'hésite pas à reconnaître que, pour une nature aussi nerveuse que la sienne, les événements prennent des proportions dangereuses. Il lutte, il résiste, puis à la fin il succombe. Mais il boit en impulsif, non en ivrogne vulgaire. Sa crise passée, il est ahuri et comme
1 Lettre de Poe, [janvier 1848 Ingrann, p. i"i cité par La.it->
P ésie et folie. 1 1*
inconscient des événements qui se sont déroulés. L'instinct aveugle vient d'écraser brutalement . chez lui. la personne morale, et cette personne morale, témoin douloureux autant qu'impuissant,
assiste chaque fois à cette invasion du mal, déplore ses ravages . prévoit toutes ses conséquences et maudit la fatalité qui l'entraîne pour l'abandonner, à la fin de l'accès, au noir désespoir, à la lourde Lassitude, au dégoût et à l'écœurement.
L'intermittence des crises semble avoir chez Poé une répercussion bien nette sur les modifications de l'état affectif, et c'est encore là un des traits de la dipsomanie au cours de laquelle l'exubérance et la dépression suivent très exactement la courbe oscillante du relèvement et de la rechute. Un jour, on le trouve profondément déprimé par les* soucis et par la misère , ou bien il déplore sa propre impuissance à écrire. Quelques jours plus tard, la lecture d'une lettre élogieuse le dispose aux projets les plus ambitieux, à l'enthousiasme le plus insensé, et des conceptions littéraires aussi fécondes que brillantes coulent naturellement de sa plume. Tantôt il s'abandonne à tous les caprices d'une humeur folâtre , et tantôt il s'enfuit triste et solitaire , mécontent du monde et de lui-même. A l'époque de plus éclatants succès, alors que la fortune lui souriait d'une façon très inespérée, il était certes en droit de se réjouir. Pas du tout. Il écrit à Kennedy : Ma situation est agréable à bien des égards: mais il me semble, hélas ! que rien ne peut désormais me causer de plaisir ni la moindre satisfaction. Excusez -moi, cher monsieur, si vous
trouvez en cette lettre beaucoup d'incohérence. M<-> sentiments sont, en ce moment, vraiment lamentables. Je souffre d'un affaissement comme je n'en ai jamais ressenti. J'ai lutté en vain contre l'influence de cette mélancolie. Et me croirez-vous, si je vous dis que je suis toujours malheureux en dépit de l'heureux changement de mes affaires? Oui. vous me croirez, pour cette simple raison qu'un homme qui écrit pour l'effet n'écrit pas ainsi. Mon cœur est ouvert devant vous. S'il vaut la peine d'être lu, lisez. Je suis misérable, et ne sais pourquoi. Consolez-moi, car vous le pouvez. Mais hâtez-vous, ou ce sera trop tard. Ecrivez-moi de suite. Prouvez-moi que cela en vaut la peine, qu'il est bien nécessaire que je vive, et vous vous serez vraiment montré mon ami. Persuadez-moi de faire ce qu'il faut. Je ne feins pas, croyez-le bien! N'allez pas prendre pour une plaisanterie ce que je vous écris en ce moment. Oh! non, ayez pitié de moi, car je sens que mes paroles deviennent incohérentes , et je veux reprendre possession de moimême. Vous sentez bien que je souffre d'une «Impression qui me perdra, pour peu qu'elle dure. Ecrivez-moi donc bien vite; pressez-moi de faire ee ([ue je dois faire. Vos paroles auront plus d'inlluence sur moi que les paroles des autres, car vous fûtes mon ami quand personne autre ne l'était. N'y manquez pas, ne serait-ce que pour le repos de votre esprit dans l'avenir1. » Mais voici que subitement la vie lui apparaît en rose, et il dit
1 Life of John Pendleton Kennedy, p. 375-376 "ité par Lau-
VRIEHE .
388 LES MALADIES DE L'ESPRIT DANS LA LITTERATURE POÉTInlE
au même dans une lettre qui fait un singulier contraste avec la précédente : « Je suis maintenant à tous égards bien portant et heureux. Je sais que vous serez très content de Tapprendre. Ma santé est meilleure qu'elle ne l'a été depuis des années, mon esprit est pleinement occupé ; mes difficultés pécuniaires se sont évanouies. J'ai une belle perspective de succès dans l'avenir... ; en un mot, tout va à souhait. Je n'oublierai jamais à qui tout ce bonheur doit être en grande partie attribué. Je sais que sans votre assistance opportune j'aurais succombé en mes épreuves. M. AYhite est très Libéral, et outre mon salaire de cinq cent vingt dollars il me paye très uénéreusement mon travail supplémentaire, si bien que je reçois presque huit cents dollars. L'année prochaine, c'est-à-dire au commencement du second volume, je dois recevoir mille dollars. De plus, je reçois des éditeurs presque toutes les nouvelles publications. Mes amis de Richmond m'ont accueilli à bras ouverts, et ma réputation s'étend, surtout dans le Midi. Comparez tout ceci aux circonstances de désespoir absolu dans lesquelles vous m'avez trouvé . et vous jugerez quelle bonne raison j'ai d'être reconnaissant a Dieu et à vous-même1. » Et que penser de cette lettre à « sa chère Annie », une jeune fille qu'il avait connue au village de Westford, et à laquelle il avait fait part d'une tentative de suicide effectuée dans une crise de mélancolie : « Vous verrez par cette correspondance, dit -il, que je suis presque, sinon tout à fait bien.
1 Life of John Pendleton Kennedy (cité par Lauvribre .
Ne soyez donc plus inquiète sur mon compte... Ce n'est pas que j'aie été malade autant que j'ai été déprimé. Je ne puis vous exprimer combien j'ai affreusement souffert d'une sombre tristesse. Vous savez avec quelle allégresse je vous écrivais il n'y a pas longtemps, à propos de mes projets, de mes espérances, comme j'anticipais le terme prochain de mes difficultés. Eh bien ! tout semble frustré... » Et il ajoute : a Sans doute. Annie, vous attribuez ma tristesse à ces événements. Vous auriez tort. Il n'est pas au pouvoir de simples considérations de ce genre en ce monde de me déprimer... Non. ma tristesse est inexplicable, et je n'en suis que plus triste. Je suis plein de sombres pressentiments. Rien ne me ranime ni ne me console. Ma vie me semble gaspillée , l'avenir m7 apparaît comme un vide affreux l. »
Ainsi que le fait observer Lauvrière, il ne faut donc pas s'étonner si, sous la trame complexe des contradictions, l'énigmatique figure de Poë parait. à première vue, irréelle, presque invraisemblable. L'opinion de ses chefs ou de ses associés changeait du jour au lendemain ; tel qui l'avait adoré ne voulait plus le voir au bout de quelques mois. C'est qu'il entrait en fonctions pétri de bonnes résolutions et confiant dans sa volonté: puis brusquement le mal le terrassait, et c'était alors une métamorphose complète. Il ne restait plus rien de l'homme raffiné aux manières aristocratiques : on n'avait plus devant soi qu'un ivrogne brouillon
1 Cité par Lauviére.
et grossier, qu'il fallait s'empresser de congédier. Aussi, les uns nous dépeignent « un inquiétant personnage, fourbe, cruel, cynique, moins humain qu'infernal » ; les autres nous décrivent , au contraire. « un ami paisible, généreux, d'une bienveillance invariable et d'une courtoisie enjouée. » En réalité, il faut admettre dans un même être dédoublé « la réelle opposition de deux personnalités contraires qui, au lieu de se juxtaposer, alternent sans cesse ». Ce même Poë qui n'était, pour ses ennemis et ses compagnons de taverne , qu' « un ivrogne dégradé , plus ou moins privé de raison et de sens moral » , devenait inopinément aux yeux de ses admirateurs et de ses amis « un pauvre être méconnu, calomnié, et. par suite, d'autant plus digne de sympathie et d'admiration ».
D'ailleurs, Poë n'a-t-il pas lui-même décrit sous une autre forme sa propre instabilité , quand il dit à Lowell : « Je suis extrêmement nonchalant et prodigieusement actif, par accès. Il y a des périodes où toute sorte d'exercice mental m'est une torture, et où rien ne me fait plaisir, si ce n'est de communier dans la solitude des montagnes et des bois. Je me suis ainsi perdu en rêves et en courses vagabondes pendant des mois entiers, pour m'éveiller enfin en proie à une sorte de manie d'écrire. Alors je griffonne toute la journée, je lis toute la nuit, tant que dure cette maladie1. » On ne peut rien • iésirer de plus précis. Or cette perpétuelle alternance d'une dépression et d'une surexcitation
i I'm- à Lowell, 2 juillet 1814 Woodberry, p. 211 (cité par