‹ Poésie et folieChapitre 32 sur 45 · L.AUVRU l'.i · texte numérisé non relu

L.AUVRU l'.i

■ssives est bien un symptôme de dipsomanie , et point n'est utile de chercher son explication dans Vépilepsie larvée, ainsi que Font pensé Fairfield et le 1) Leblois.

Sans doute Poë, vers la fin de sa triste carrière, fut un alcoolique délirant. Mais originairement il semble très vraisemblable qu'il n'a bu ni par vice ni par entraînement, et en principe il a jugé sa situation* mieux que personne le jour où il a déclaré que « son ivresse était causée par la folie et non sa folie par l'ivresse ». Dans cette phrase est contenue toute la différence qui sépare le dipsomane de l'alcoolique vulgaire. Elle est aussi la meilleure excuse qu'on puisse découvrir aux égarements du poète, car cela revient à dire que, victime d'une infirmité congénitale plutôt que coupable d'une habitude vicieuse, il fut moins un « grand pécheur » qu'un grand malheureux ».

L'influence de l'alcool sur l'œuvre de Poë n'en est pas moins saisissante. Sans contredit, le poète américain apporte une certaine nouveauté dans la littérature poétique ; mais cette nouveauté est étayée presque tout entière sur un même sentiment : celui de la frayeur ; et elle s'alimente d'un événement sans cesse renouvelé sous ses formes les plus variées : la mort. Barbey d'Aurevilly dit qu' « il n'y eut jamais de génie plus épouvanté, plus livré aux affres de l'effroi et à ses mortelles agonies que génie panique d'Edgar Poë ' . Et un critique plus moderne a pu affirmer sans trop d'exagéra-

1 B.vum.ï d'Aurevilly, le* Œuvres et les hommes, Lilt. étrang., |.. 382.

lion : « Que Ton rassemble les plus sombres pages de littérature universelle, certains chants de Y Enfer. les scènes brutales des dramatuges shakespeariens, les fantaisies de Swift, les terreurs plus puériles de Godwin: que Ton confonde certaines pages des épopées septentrionales , des chroniques russes et espagnoles, du Malleus inquisitorial, des voyages des missionnaires en Chine; que l'on joigne à des passages de Suétone certains chapitres de nos traits de pathologie, toutes ces images de sang et de souffrance blanchiront auprès de l'horreur glaçante, du dégoût, de l'énervement, de la pesante angoisse que causent certains contes fort courts et fort calmes de Poë1. »

Chose étrange : les Américains, "VYhite et Kennedy en particulier , ne virent dans cette tendance du poète qu'une influence d'origine allemande. Mais Poë se charge lui-même de rectifier l'opinion de ses contemporains... « S'il est vrai que la terreur soit le thème d'un grand nombre de mes productions, dit-il. je soutiens que cette terreur ne vient pas de l'Allemagne, mais de mon àme -. »

En vérité . la frayeur est bien de tous les temps et de tous les pays ; mais elle n'en dépend pas moins de causes singulièrement variables, dont quelques-unes peuvent en amplifier le caractère d'une façon intense. Parmi ces dernières, l'action physiologique de l'alcool est en première ligne. La tristesse et la crainte, dit Charles llichet. sont les

1 E. Hewequin, Écrivains francisés, p. 1 13. - 'l'aies of the Grotesque and Arabesque , 2 vol.. Philadelphie, 1810 (cité par Lacvribrb .

résultats de l'empoisonnement chronique de l'intelligence par l'alcool, « comme si la nature voulait, par une sorte de légitime vengeance, faire expier les joies de l'ivresse par les terreurs de l'alcoolisme. » D'abord, « ce n'est qu'un sentiment vague de tristesse indéfinissable qu'on cherche à combattre par de nouvelles doses de poison. » Peu à peu, cette tristesse augmente. Le soir, à ce moment qui n'est pas encore le sommeil et qui n'est déjà plus l'état de veille, apparaissent des fantômes mal éclairés, mais à formes repoussantes. « Ce ne sont pas encore de vraies hallucinations, ce sont des illusions seulement ; mais le moment des hallucinations arrive. Alors, voici des formes hideuses, des animaux immondes , des objets terrifiants empruntés au domaine de la vie réelle... *. » Or nous savons par sa biographie que Poe fut victime de ces visions effrayantes , de ces scènes étranges. 11 n'est donc pas étonnant qu'il les ait exploitées au profit de ses compositions. Ses contes en sont remplis, et les héros qui s'y meuvent sont plus" ou moins des trembleurs, « esclaves subjugués d'une peur anormale, » à l'instar des Roderik Usher, des Metzengernstein et des Egceus. Mais sa poésie elle aussi en est infiltrée, et l'on y vit malgré soi dans L'atmosphère tantôt stuporeuse, tantôt affolante, de la Cité condamnée ou de la Vallée Xis. quand on on n'y est pas convié aux terreurs du Palais hanté, du Ver conquérant, dTlalume ou ô! Annabel Lee. La nuit et la solitude inondent ses tableaux qui

1 Charles Richet, les Poisons de l'Intelligence Revue des

Deux-Mondes, i"> févr. 187 7 .

se peuplent de fantômes, et quand l'horreur ne s'en dégage pas franchement, on n'y trouve que ruine et désolation. C'est d'ailleurs sa propre déchéance que le poète symbolise dans un certain nombre de pièces qui resteront immortelles. Le Palais liante nous montre en la personne de l'auteur lui-même l'effondrement du radieux asile jadis nourri d'orgueilleuses visions, et pour qui « l'aube d'aucun lendemain ne luira » ; le Ver conquérant étale sous nos yeux le hideux et décourageant spectacle de la mort triomphante, achevant lamentablement une existence non moins lamentable d'horreur et de folie ; et de tout cela il s'exhale, avec une intensité qui n'a jamais été surpassée, le dégoût le plus profond de soi-même et de la vie. A une inné du Paradis, le poète adresse des vers douloureux où se révèle également, dans l'impuissance même de la contemplation esthétique, la fin irrémédiable et décevante du vieil idéal. Et c'est enfin le Corbeau, l'oiseau immobile et noir dont le croassement monotone répète implacablement le « never more » fatidique. Le puissant symbolisme de ce simple drame met à nu l'âme du grand Poë. Le héros, c'est Poë lui-même, dans ses nuits frissonnantes de peur; Lénore, c'est encore Poë, car c'est l'idéal radieux dont la pensée le poursuit invinciblement et dont les charmes le hantent de leur attirance fugitive et vaine ; et le corbeau, c'est encore, c'est toujours Poë, car c'est l'écho intérieur de son désespoir installé à demeure et qui l'enveloppe, d'une ombre fatale sans trêve ni merci.

L'union de l'Amour et de la Mort, dont l'exploi-

IF. TBRRAIN NËVROPATHIQUE : EDGAR POE 395

tation lut si grande avec l'école baudelairienne en

France, cette union terrifiante ne fut jamais étalée avec autant de persistance que par Edgar P

C'est chez lui un fond d'esthétique . et il s'en explique : « Considérant la Beauté comme mon domaine, dit-il, je me demandai quel pouvait être le ton de sa plus haute manifestation. Or l'expérience a montré que ce ton est celui de la tristesse. La Beauté, de quelque nature qu'elle soit, ne manque jamais, en son suprême développement, d'exciter l'âme sensible jusqu'aux larmes. La mélancolie est ainsi la plus légitime des attitudes poétiques... Mais, de tous les sujets, quel est le plus mélancolique? La mort, sans contredit. Et dans quelle circonstance ce sujet, qui est le plus mélancolique de tous . est-il en même temps le plus poétique? C'est lorsqu'il s'allie le plus intimement à la Beauté. La mort d'une belle femme est donc incontestablement le plus poétique sujet du monde1. » Cette profession de foi est d'ailleurs en parfait accord avec divers événements réels de la vie de l'auteur, et en particulier avec ses premières aventura galantes, telles qu'elles sont racontées par M;- Whitman. Au temps où il était à l'Académie de Richmond, il vint h accompagner chez lui un d imarades de classe; il y rencontra pour

la première fois la mère du jeune homme... En entrant dans la pièce, cette dame lui prit la main et lui adressa quelques douces paroles de bienvenue, qui émurent le cœur sensible du jeune orphelin

1 Philosophy of Composition; Works, VI. \>. .;... 39.

au point de l'interdire et de le priver, pour un instant, de toute conscience. Il revint de là comme dans un rêve, n'ayant plus qu'une pensée, qu'un espoir en sa vie, entendre de nouveau les tendres et aimables paroles qui lui avaient fait paraître si beau un monde désolé, et qui avaient rempli son cœur solitaire de l'accablement d'une joie nouvelle. Cette dame devint par la suite la confidente de tous ses chagrins d'enfant, exerçant sur lui Tunique influence qui pût le sauver et le guider aux premiers jours de sa jeunesse turbulente et passionnée. Après avoir éprouvé d'étranges et mystérieux malheurs, elle mourut, et. durant des mois après son trépas, il prit l'habitude de visiter la nuit le cimetière où reposait enseveli l'objet de sa passion juvénile. La pensée qu'elle dormait là, dans la solitude, remplissait son cœur d'une affliction profonde et incommunicable. Quand les nuits étaient très lugubres et froides, quand les pluies d'automne tombaient et que les vents gémissaient affreusement sur les tombes, c'est alors qu'il s'attardait le plus longtemps et qu'il s'éloignait avec le plus de regret. » Ce récit suggestif s'accorde pleinement avec tout ce qu'on sait de la personne et de l'œuvre de Poë. Mais ce qu'il importe d'y mettre en relief, c'est le caractère déjà singulier de cet amour précoce, conçu à quinze ans, et s'exaltant par delà le trépas. Ici, le culte platonique, tout en conservant le caractère mystique, s'est par un côté matérialisé. L'amant semble s'attacher au corps ; il le suit jusque dans la tombe. A la pensée de cette chair ensevelie, il se complaît dans des méditations affreuses éga-

lemcnt suggestives de douleur poignante et de volupté folle. Et c'est comme une diabolique survivance des sens qui anime cet amour posthume et lui suggère des tableaux tour à tour sinistres et charmeurs.

Cette façon d' << érotomanie nécrophilique », cette survivance des sens dans Tau delà, toute mêlée d'horreurs et d'extases, cette association de sentiments complexes et eondradictoires , mais d'un ton invariablement macabre, effrayant ou lugubre, on va la retrouver comme source esthétique dans l'œuvre en vers comme dans celle en prose. Poë ne se contente pas de déclarer, pour son propre compte, qu'il ne peut plus aimer que « là où la Mort mêle son soufile à celui de la Beauté » ; l'amour désespéré pour une beauté morte est la formule habituelle de son art, le thème favori de ses contes et de ses poésies. Les amantes auxquelles le poète s'adresse sont toutes belles d'une splendeur purifiée de la vie et plongée dans le néant de la mort. Dans le mysticisme extravagant des poèmes d' L'ialume et d'Anna bel Lee. où nombre de lecteurs ne manquèrent pas de voir un indéniable document de désarroi mental, on peut découvrir ce double symbole d'extase et de mélancolie. Et du fond de la tombe entr'ouverte . c est encore à cette source lugubre que puise l'inspiration du pauvre poète, dans ses derniers vers Pour Annie.

Cela justifie suffisamment les paroles que M. Jules Lemaitre lui a prêtées dans le Dialogue des Morts : c< J'ai été un malade et un fou: j'ai éprouvé plus que personne avant moi la terreur de l'inconnu, du

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noir, du mystérieux, de l'inexpliqué. J'ai été le poète des hallucinations et des vertiges; j'ai été le poète de la peur. J'ai développé dans un style précis et froid la logique secrète des folies , et j ai exprimé des états de conscience que l'auteur à'IIamlet lui-même n'a pressentis que deux ou trois fois. » Tel est bien le bilan d'Edgar Poë.

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