‹ Poésie et folieChapitre 35 sur 45 · LA POLIE : LE TASSE · texte numérisé non relu

LA POLIE : LE TASSE

traite une visite qui inspira cette sage réflexion au grand philosophe : « Infinis esprits, se trouvant ruine/, par leur propre force et souplesse! s'écrie-t-il. Quel sault vient de prendre de sa propre agitation et allaigresse l'un des plus judicieux , ingénieux et plus formez à l'air de cette antique et pure poésie qu'aultre poète italien ave jamais esté ! X'a-t-il pas de quoy sçavoir gré à cette sienne vivacité meurtrière, à cette clarté qui l'a aveuglé, à cette exacte et tendue appréhension de la raison qui Ta mis sans raison . à la curieuse et laborieuse queste des sciences, qui l'a conduit à la bestise, à cette rare aptitude aux exercices de l'âme, qui l'a rendu sans exercice et sans àme ? »

Toujours est-il que si la démonstration de la folie du Tasse n'eût pas été faite à cette heure , on en eût trouvé la preuve irréfutable dans les nombreuses lettres qu'il a écrites pendant sa séquestration. Dans l'une d'elles, il parle de sa déchéance avec une conscience parfaite : « Ma tète est toujours pesante, souvent douloureuse : ma vue et mon ouïe sont altérées; mon corps est maigre et épuisé, mon esprit est paresseux, mon imagination lente: mes sens s'appliquent malaisément les impressions ; ma main est lourde . et ma plume se refuse à écrire : en tout, je suis engourdi et plongé dans une stupeur extraordinaire'. » Ailleurs, il expose son délire hallucinatoire et raconte tout au long ses rapports suivis avec le Diable et la Vierge, avec un Lutin, un Esprit follet, son génie et son messager : « J'ai

1 Lettre à Gonzague cité par [reland .

ici bien plus besoin d'exorciste que de médecin, car mon mal a pour cause un art magique... Je veux vous entretenir de mon Lutin. Le petit voleur m'a dérobé beaucoup d'écus ; il met mes livres en livre mes coffres, cache mes clefs, si . ({lie je ne sais comment me préserver de lui. Je suis malheureux en tout temps, mais surtout la nuit, et je ne sais s'il faut attribuer mon mal à la frénésie !.

Il dit dans une lettre : « Pendant la veille, il me semble voir scintiller des feux dans l'air. Quelquefois mes yeux s'enilamment , de sorte que je crains de perdre la vue. D'autres fois encore, j'entends des bruits épouvantables, des coups de sifflet, des tintements, des sons de cloches et des battements analogues à ceux que produiraient des horloges qui s'accorderaient et sonneraient les heures en même temps. Pendant mon sommeil, je crois voir un cavalier se jeter sur moi et me renverser, ou bien je me vois assailli par des bêtes immondes... Mais parfois, au lieu de ces terreurs, c'est l'image i Vierge belle et jeune qui m'apparait avec son fils couronné d'un arc-en-ciel-. »

Cependant, le désordre mental du pauvre poète s'étant amélioré, le duc de Ferrare permit au fils du duc de Mantoue de le recueillir. Mais le Tasse devait continuer ses fugues. Il ne fit que passer à Mantoue. Craignant de nouveau un internement, il prit part à un pèlerinage pour demander à la Vierge

1 Lettre à Cattaneo cité par Low i Ibid.

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