LA FOLIK : LE TAS
sa guérison et se mit à parcourir l'Italie d'une cour à l'autre, cherchant un maître et un protecteur. L'amélioration n'était que passagère. Les troubles reparurent, et le poète dut poursuivre son existence en proie à de nombreuses hallucinations. On raconte qu'un jour il dit à Manso : « Puisque je ne peux vous persuader par des raisons, je vous convaincrai par l'expérience; je vous ferai voir l'Esprit de vos propres veux, puisque vous ne voulez pas ajouter foi à mes paroles. » « J'acceptai son offre, dit Manso, et le lendemain , comme nous étions assis au coin du feu, il tourna les yeux vers la fenêtre et la fixa avec tant d'attention, qu'il ne répondit à aucune des questions que je lui adressais. « Voici l'Esprit qui « Aient me parler, » dit-il... Je dirigeai immédiatement mes yeux de ce côté ; mais j'eus beau faire, je ne vis rien que les rayons du soleil qui pénétraient dans la chambre par les carreaux. Pendant que je portais mon regard de tous les côtés sans rien découvrir d'extraordinaire, je m'aperçus que le Tasse était occupé à la conversation la plus sérieuse et la plus élevée; car, bien que je ne visse rien et n'entendisse que lui, la suite de son discours était ordonnée comme elle doit l'être entre deux personnes qui s'entretiennent ; il proposait et répondait alternativement. Emerveillé de ce qui se passait sous mes yeux, je restai assez longtemps dans le ravissement,... sans doute jusqu'au départ de l'Esprit. Le Tasse m'en tira en se tournant de mon côté et me disant : « Etes-vous enfin dégagé de vos « doutes? — Bien au contraire, lui dis-je, ils ne « sont que plus forts; j'ai entendu des choses mer-
veilleuses, mais je n'ai rien vu de ce que vous m'aviez annoncé. » Alors, souriant, il répliqua : Vous avez très certainement vu et entendu. » Mais il n'en dit pas davantage. »
Il est difficile d'affirmer très exactement la nature de 1' Esprit follet » qui poursuivit le Tasse, tant que sa vie dura. « Ce ne peut être un diable, disait-il lui-même, parce qu'il ne m'inspire point l'horreur des choses sacrées ; mais ce n'est point noD plus une chose naturelle, car il fait naître en moi des idées que je n'avais jamais eues auparavant. » D'après ces paroles, il y a tout lieu de croire qu'il s'agit de phénomènes hallucinatoires auxquels le poète rattache à la fois, dans une synthèse assez suggestive, ses inspirations et sa maladie.
La maladie d'ailleurs devait le laisser « tout branlant et tout décrépit » prématurément. Il n'avait que cinquante et un ans quand il vint en 1595 au couvent de Saint -Olofrio, pour s'aliter et mourir. Uuant à 1 inspiration , elle avait jeté ça et là quelques lueurs pàlotes, aux jours d'accalmie. Mais fort heureusement le poète avait fait jaillir de son jeune cerveau les Tancrède et les Renaud, et les Clorinde et les Armide, avant que la folie s'y fût installée.... et la gloire était en marche depuis vingt ans.
L'Autriche posséda un poète dont l'œuvre lyrique jouit d'une juste célébrité, et dont la vie se termina aussi lamentablement que celle du précédent : Frantz Niembsch, qu'on appelle plus souvent Lcnau,