‹ Poésie et folieChapitre 39 sur 45 · LA FOLIE : NICOLAS LENAU · texte numérisé non relu

LA FOLIE : NICOLAS LENAU

la camisole de force. A quatre heures du matin, dit un de ses biographes, l'anxiété le ressaisit : « Lève-toi, Lenau ! lève-toi!» s'écriait-il. Il pria le garde qui le surveillait de lui chercher de l'eau. Pendant ce temps, il courut à la fenêtre et se précipita sur le pavé, d'une hauteur de huit pieds, sans se blesser. En tombant, il faillit renverser un valet de l'ambassadeur d' Angleterre qui venait demander de ses nouvelles. Il courut vers lui en criant : « Liberté ! révolte ! A l'aide ! au feu ! » Saisi par plusieurs hommes et rapporté chez lui, il se précipita sur Reinbeck, le traitant d'assassin et essayant de l'étrangler. Il fut enfin transporté à la maison de Winnenthal.

Quelques mois plus tard il mourait, dit-on, d'une péricardite. Schurtz, un parent du malheureux Frantz, a donné le récit de ses derniers instants : A trois heures, nous étions au pied du lit de Lenau; il respirait d'un souffle hâtif, oppressé; mais il était calme, il se sentait mieux qu'auparavant. Ma femme et mes enfants arrivèrent à quatre heures. Lenau n'ouvrait les yeux que de temps en temps, et, lorsqu'il les ouvrait, il ne voyait pas les larmes de ceux qui l'entouraient... Je me couchai dans la chambre môme ; vers six heures du matin, les râles devinrent plus faibles, on ne les entendait même plus. Il soulevait le haut de son torse, il remuait la tète continuellement. Je m'approchai de lui et passai doucement mon bras sous sa tête. Le garde était parti chercher de l'eau. Ainsi nous étions seuls, tout à fait seuls. Il ouvrit encore une fois les yeux tout grands, avec la conscience la plus

pleine et la plus complète de ce triste et dur moment ; et il me regarda avec l'infini tout entier dans son ird. Le dernier regard de Lenau m'appartient, st mon trésor le plus cher. Il se pencha vers moi, et je reçus son dernier soupir; je bus à son âme qui s'enfuyait. Il meurt. » dis -je au garde qui entrait. Nous lui fermâmes les yeux. Il était six heures. Dehors les oiseaux chantaient: le ciel était clair, beau, triomphant1. »

En France, on voyait se dérouler vers 1830 une vie de poète aliéné qui reste pour nous comme un prototype : Gérard de Xerv&l, de son vrai nom Gérard Labrunie . passa une partie de ses jours dans le délire, et trouva dans le suicide l'apaisement de sa folie.

Il n'était point descendant de Xerva, ainsi qu'il le prétendait, mais iils d'un simple roturier, d'ailleurs bizarre, hypocondriaque, <■ d'humeur incomcommode et fuyant le commerce des hommes. »

>i précoce dans ses dispositions littéraires que dans ses aventures amoureuses, il se distingua de bonne heure comme un des rêveurs mystiques les plus extraordinaires qu'on ait jamais vus. Suivant la remarque de Mme Arvède Barine2, un de ses plus distingués biographes, il estimait que 1 univers matériel, auquel nous avons foi parce que nos yeux le voient, n'est que fantômes et appa-

. la Vie d'un poule : essai sur Lenau.

- Arv&db Bahcîb, Essai de littérature pntholoyique fievue des Deux-Mondes, lô octobre et Ier novembre 1807).

LA FOLIE : GÉRARD DE NERVAL ill

renées. Pour lui, le monde invisible était, au con traire, le seul qui ne fût point chimérique. L'erreur des masses provient, disait-il, de ce que Tau delà leur est Terme : c'est qu'il est donné à un petit nombre d'élus seulement de frayer avec les esprits avant d'avoir dépouillé leur enveloppe mortelle dette grâce d'en haut, le bon Gérard remerciait la Divinité de l'en avoir doté : « Je ne demande pas à Dieu de rien changer aux événements, mais de me changer relativement aux choses, et de me laisser le pouvoir de créer autour de moi un univers qui m'appartienne et de diriger mon rêve éternel au lieu de le subir1. >»

Sa prière devait être exaucée un jour. Mais déjà ses contemporains le jugeaient. Paul de Saint-\ ictor 2 dit que Gérard n'était jamais si heureux que loin de la vie réelle, « songeant tout haut, rêvant les yeux ouverts, attentif à la chute d'une feuille, au vol d'un insecte, au passage d'un oiseau, à la forme d'un nuage, au jeu d'un rayon, à tout ce qui passe par les airs de vague et de ravissant. » Champtleury3 confirme cette opinion : « Je l'ai rencontré plus souvent seul qu'en société, le pas alerte, traversant le jardin du Palais-Royal, l'œil souriant à ses imaginations intérieures. On l'arrêtait ; sa physionomie changeait tout à coup ; c'était un homme qu'on tirait d'un rêve agréable, et dont les veux tenaient du réveil et de l'étonnement.

1 Paradoxes et Vérités [L'Artiste^ L844).

- Paul de Saint- Victor, Préface de la Bohême galante.

;: Champflei m . Grandes figures d'hier et d'aujourd'hui.

« Quelquefois, dit Gautier1, on l'apercevait au coin d'une rue , le chapeau à la main , dans une sorte d'extase, absent évidemment du lieu où il se trouvait... Quand nous le rencontrions ainsi absorbé, nous avions garde de l'aborder brusquement, de peur de le faire tomber du haut de son rêve, comme un somnambule qu'on réveillerait en sursaut, se promenant les yeux fermés et profondément endormi sur le bord d'un toit. »

• Cette vie ultra-sensible, à laquelle le poète don- \nait toute son âme . prit une intensité quasi alarmante. Il voyait de ses yeux, il entendait de ses oreilles ce que la foule des humains ne pouvait aborder par aucun de ses sens. Les choses lui révélaient leurs correspondances troublantes, leurs symboles mystérieux : il déchiffrait partout des augures, et marchait dans un monde « où toutes les énerjgies, toutes 1er formes de la matière sont des esprits, des êtres ayant vie ». Durant un séjour en Orient, il acheva de se troubler la cervelle au contact de sectes mystérieuses et malsaines. Une force invincible le poussait à se perfectionner dans les sciences occultes , et il voulut faire des doctrines secrètes une étude sérieuse. En quittant l'Egypte, il s'était rendu en Syrie, où il avait obtenu d'être instruit de la religion des Druses. Il y avait retrouvé ses propres tendances, et il écrivait triomphant : « On ne dit pas d'un Druse qu'il est mort ; on dit qu'il s'est transmigré. » Il communiquait avec les esprits défunts, et il leur disait avec ravissement :

1 Tu. Gautier, Histoire du romantisme.

« Cela est donc vrai! Nous sommes immortels, et nous conservons ici les images du monde que nous avons habité. Ouel bonheur de songer que ce que nous avons aimé existera toujours autour de nous ! ■ La transmigration des âmes est donc une préoccupation perpétuelle de son mysticisme, et il est curieux d'observer comment cette idée bizarre imprègne chez lui le sentiment de l'amour.

Gérard écolier était en vacances chez son oncle et dansait sur l'herbe, avec les jeunes gens du village, quand on enferma dans la ronde une belle jeune fille venue du château voisin : elle s'appelait Adrienne. Adrienne repartit le lendemain pour le couvent où l'on faisait son éducation. Gérard ne la revit jamais. Il la chercha néanmoins toute sa vie, prétendant l'avoir connue dans une autre existence, ce qui établissait entre eux un lien mystique et indestructible. On eut beau lui dire, aux vacances suivantes, qu'elle avait pris le voile, il persistait à la découvrir sous des noms et des costumes difl'érents dans celles que le hasard plaçait sur sa route. Chaque fois c'était elle, c'était son âme transmigrée dans un corps nouveau. Aussi ne fut-il pas autrement surpris de reconnaitre un soir Adrienne dans Jenny Colon, une actrice fort mal adaptée au surnaturel. Il assistait à toutes ses représentations, mais ne la touchait que de ses « sympathies occultes », sans réclamer un lien plus sensible et plus positif. « Je me sentais vivre en elle, et elle vivait pour moi seul. Son sourire me remplissait d'une béatitude infinie ; la vibration de sa voix si douce et cependant fortement timbrée me faisait tressaillir de

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joie et d'amour. Elle avait pour moi toutes les perfections, elle répondait à tous mes enthousiasmes, a tous mes caprices. » C'est que la transmigration s'était opérée. « Cet amour vague et sans espoir, conçu pour une femme de théâtre, qui tous les soirs me prenait à l'heure du spectacle pour ne me quitter qu'à l'heure du sommeil, avait son germe dans le souvenir d'Adrienne... La ressemblance d'une ligure oubliée depuis des années se dessinait désormais avec une netteté singulière... Aimer une religieuse sous la forme d'une actrice!... Et si c'était la même '. Malheureusement le poète

s'était mal adressé. L'actrice n'avait rien d'une Béatrice, et dans sa Vita nuova il arriva que le p<»cte iinit par embrouiller le rêve avec la réalité. Mais il courut de déceptions en rebuffades. Il roue lui-même cruellement « désillusionné > dans une des lettres qu'on publia plus tard. Jennv Colon lit souffrir son adorateur, sans méchanceté d'ailleurs, et simplement parce qu'avant un corps de chair, elle aspirait à être autre chose que l'ombre d'une âme. Gérard n'abandonne pas son obsession pour autant. Avant ébauché une pièce où l'actrice devait jouer le rôle de la reine de Saba. il finit par confondre le modèle avec la copie. L'Adrienne de son enfance n'était plus désormais une actrice fardée : c'était une princesse radieuse « comme au jour où Salomon l'admira dans les splendeurs pourprées du matin ». Et la princesse lui devint présente à ce point que, passant un jour près du grand bassin des Tuileries, il vit les poissons rouges sortir leur tête de l'eau pour l'engager à les suivre : « La

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reine de Saba L'attend. » disaient-ils. Gérard de Nerval ne se jeta pas dans le bassin, niais il fut confirmé dans la pensée que l1 « uniquement aimée » s-' retrouverait sur sa route; et il la reverra, bien que Jenny Colon, lasse d'un amour trop surnaturel. l'eût quitté déjà pour suivre un flûtiste. Mais il va la rencontrer dans des personnalités différentes qui se succèdent sans interruption.

Gérard fit connaissance d'une jeune Druse. « Elle avaitdes cheveux d'or, disait-il, des traits où la blancheur européenne s'alliait au dessin pur de ce type aquilin qui, en Asie comme chez nous, a quelque chose de royal. Un air de fierté, tempéré par la grâce, répandait sur son visage quelque chose d'intelligent , et son sérieux habituel donnait du prix au sourire qu'elle m'adressa lorsque je l'eus saluée. » C'était bien elle, « L' uniquement aimée » telle qu'il l'avait vue sur la grande place du village , le soir où il l'avait couronnée de laurier et où elle s'appelait Adrienne. Le poète se mit en devoir de demander sa main ; mais les augures lui envoyèrent des avertissements qui l'en détournèrent.

La dernière t'ois qu'il crut reconnaître l'objet de son amour sous une forme nouvelle, Gérard dînait ave un ami : « Une femme vint chanter près de notre table, et je ne sais quoi, dans sa voix usée, mais sympathique, me rappela celle d'Adrienne. Je la regardai : ses traits mêmes n'étaient pas sans ressemblance avec ceux que j'avais aimés. On la renvoya, et je n'osai la retenir: mais je me disais : Qui sait si son esprit n'est pas dans cette femme? »

Gérard de Nerval avait passé déjà des bizarreries

de la pensée à celle des actes, et sa conduite de voyant était devenue difficile à faire accepter du public. Un jour, on le trouve au Palais-Royal, traînant un homard vivant au bout d'un ruban bleu. On voulut le faire soigner, mais il se fâcha : « En quoi cet animal est-il plus ridicule qu'un chien, qu'un chat, qu'une gazelle, qu'un lion ou que toute autre bête dont on se fait suivre? J'ai le goût des homards, qui sont tranquilles, sérieux, savent les secrets delà mer, n'aboient pas et n'avalent pas la monade des gens comme les chiens, si antipathiques à Gœthe, lequel pourtant n'était pas fou. » Ses amis le conduisirent dans la maison du docteur Blanche. Il y entra le 21 mars 1841, et n'en sortit qu'au bout de huit mois, le 21 novembre de la même année.

Une lettre adressée à l'épouse d'Alexandre Dumas nous indique, après cette période de crise, ce qu'il pense des jugements du monde et de la science sur son propre état : "J'ai rencontré hier Dumas... Il vous dira que j'ai recouvré ce que l'on est convenu d'appeler raison; mais n'en croyez rien. Je suis toujours et j'ai toujours été le même, et je m'étonne seulement que l'on m'ait trouvé changé pendant quelques jours du printemps dernier. L'illusion, le paradoxe, la présomption, sont toutes choses ennemies du bon sens dont je n'ai jamais manqué. Au fond, j'ai fait un rêve très amusant, et je le regrette; je suis même à me demander s'il n'était pas plus vrai que ce qui me semble seul explicable et naturel aujourd'hui; mais comme il y a ici des médecins et des commissaires qui veillent à ce qu'on n'étende pas le champ de la poésie aux dépens de la voie

publique, on ne m'a laissé sortir et vaquer définitivement parmi les gens raisonnables que lorsque j'ai convenu bien formellement d'avoir été malade, ce qui coûtait beaucoup à mon amour-propre, et même a ma véracité. « Avoue ! avoue ï » me criait-on, comme on faisait jadis aux sorciers et aux hérétiques; et pour en finir, j'ai convenu de me laisser classer dans une affection définie par les docteurs, et appelée indifféremment théomanie ou démonomanie, dans le dictionnaire médical. A l'aide des définitions incluses dans ces deux articles, la science a le droit d'escamoter ou réduire au silence tous les prophètes et voyants prédits par l'Apocalypse, dont je me flattais d'être l'un. Mais je me résigne à mon sort, et si je manque à ma prédestination, j'accuserai le docteur Blanche d'avoir subtilisé l'esprit divin... Je me trouve tout désorienté et tout confus en retombant du ciel où je marchais de plain-pied, il y a quelques mois. Quel malheur qu'à défaut de gloire, la société actuelle ne veuille pas toutefois vous permettre l'illusion d'un rêve continuel ! »

Quoi qu'il en soit, le poète comprenait qu'il fallait se dire guéri et le faire accroire au public. Il ne lui était plus possible d'empêcher le « frère mystique » de faire des siennes, dit Arvède Barine, car il n'en était plus maître; mais le moi normal fut aux aguets pour expliquer les extravagances du moi malade par toutes sortes de raisons ingénieuses. Malgré cela, le malheureux Gérard laissait échapper des extravagances. Il avait découvert, dans la salle à manger de Maxime du Camp, un meuble aimé des Esprits. Il pratiquait devant ce bahut des exorcismes

cabalistiques << en exécutant la danse des Babyloniens . rt il entrait en ra])port tour à tour avec Adam, Moïse et Josué. Chacun de ces personnages s'empressait à sa voix et lui répondait avec complaisance. Une divinité, découverte sur les boulevards extérieurs, était aussi l'objet de ses attentions les plus soutenues. C'était tout bonnement une canne, dont la partie volumineuse représentait une figure fantastique aux traits grimaçants. Comme elle était exposée à la devanture d'un petit cabaret, Gérard y faisait des stations en buvant des mixtures nocives, et rendait son culte au fétiche avec une fidélité religieuse. Dans l'intervalle, il vivait une partie de ses jours et de ses nuits aux halles, dormant sur des détritus de légumes, ou bien il errait o comme un chien perdu», se faisant réclamer par ses amis s'il avait quelque affaire avec la police. « Parfois, rapporte Maxime du Camp1, sur le divan de l'atelier de Théophile Gautier, j'ai vu un petit homme pelotonné et dormant : c'était Gérard de Nerval . qui venait se reposer de ses pérégrinations nocturnes... J'aimais à causer avec lui lorsque je parvenais à le réveiller, ce qui n'était pas toujours facile. » Puis tout à coup, le « bon Gérard » disparaissait. Pendant quelques mois, ses amis en perdaient la trace : mais personne n'en était en peine : -! qu'il était parti pour quelque contrée, dont il reviendrait le eousset vide, mais avec des cadeaux pour tous.

Pourtant les signes avant-coureurs d'une nouvelle

1 Maxime dv Camp, Souvenirs li ter aires.

crise se manifestaient. Gérard avait été rama déjà par une patrouille, la nuit, clans une rue de Paris, au moment où, les bras tendus, il attendait que son âme montât dans une étoile. Pour se préparer à cette ascension, il avait quitté « ses habits terrestres » et stationnait sur la chaussée dans une mise trop légère pour être décente. Le printemps de 1 853 fut marqué par une phase assez douloureuse. Aux visions ailées et souriantes avaient succédé i de lourds cauchemars, qui lui rendaient le travail impossible ». Un dimanche soir, place de la Concorde, il résolut d'en finir. A plusieurs reprises il lirigea vers la Seine, mais quelque chose l'arrêta dans l'exécution de son dessein. Les étoiles brillaient dans le firmament. Tout à coup il lui sembla qu'elles venaient de s'éteindre à la fois. Il pensa que « les temps étaient accomplis » . et qu'on touchait à la fin du monde. Alors « un globe rouge de sang >> lui apparut au-dessus des Tuileries. Il se dit en lui-même : «La nuit éternelle commence... Que va-t-il arriver lorsque les hommes s'apercevront qu'il n'y a plus de soleil?» Il alla prendre la rue Saint- Honoré. Mais, au voisinage du Louvre, un spectacle étrange l'attendait. A travers des nuages rapidement chassés par le vent . il vit plusieurs lunes filant avec une rapidité extrême. Il pensa que la terre était sortie de son orbite et qu' « elle errait dans le firmament comme un vaisseau démâté, rapprochant ou s'éloignant des étoiles, qui grandisen t ou diminuaient tour à tour ». Le lendemain Gérard de Nerval se rendit chez Heine. Il lui tint des discours fort incohérents. Henri Heine, ne pou-

vant le calmer, ne vit d'autre issue que de le faire conduire à la maison Dubois.

Au bout d'un mois, le « bon Gérard » sortait rassuré sur la destinée des désordres planétaires, et reprenait sa vie. Il eut juste le temps d'écrire une nouvelle, la meilleure de toutes peut-être. En effet, la Revue des Deux-Mondes publiait Sylvie le

I •"» août 1853. Or, le 26, Gérard se livra dans la aie à de telles excentricités, que la foule s'attroupa et faillit l'étouffer. On le conduisit à l'hôpital de la Charité, où il fallut lui mettre la camisole de force. Le lendemain il était plus calme. Il se promena dans les salles. L'idée qu'il était devenu semblable à un dieu, et qu'il avait le pouvoir de guérir, lui fit imposer les mains à quelques malades, et, s'approchant d'une statue de la Vierge, il enleva la couronne de fleurs qui la surmontait, comme pour indiquer la supériorité divine dont il était investi. Il marchait à grands pas, parlant avec animation de l'ignorance des hommes et de la faillit e de la science. Puis, voyant sur une table un flacon d'éther. il l'avala d'une gorgée. Un interne voulut l'arrêter; mais il se dégagea par la force et fut pris d'une violente colère, prétendant que sa mission était méconnue. On le transporta de nouveau dans l'établissement du docteur Blanche, où la crise continua.

II attribuait un sens mystique à toutes les conversations de l'entourage. Les objets sans vie se prêtaient eux-mêmes aux calculs de son esprit. De la combinaison de cailloux et de la découpure des feuilles, surgissaient pour lui des harmonies inconnues. Puis des scènes douloureuses se mêlaient aux

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visions mystiques. Il voyait la femme qu'il avait aimée épousant son « double », et il demandait avec angoisse si ce double était son bon ou son mauvais (( moi

Cet état n'excluait pas une certaine conscience, et le poète estimait que ses contemporains étaient trop pressés de faire son oraison funèbre. Il écrivait en elfet sa préface pour les Filles du Feu, et s'adresr sant a Dumas : « Mon cher maitre, disait-il, je vous dédie ce livre comme j'ai dédié Lorehj à Jules Janin. J'avais à le remercier au même titre que vous. Il y a quelques années, on m'avait cru mort, et il avait écrit ma biographie. Il y a quelques jours, on m'a cru fou, et vous avez consacré quelquesunes de vos lignes les plus charmantes à l'épitaphe de mon esprit. Voilà bien de la gloire qui m'est échue en avancement d'hoirie. »

Le 21 mai 1854, il parut en état de quitter la maison de santé. Quelques jours plus tard, il était en Allemagne. Ce voyage lui fut salutaire, si l'on en juge par une lettre qu'il écrit le 27 juin à Georges Bell : « Je viens de passer un mois à visiter l'Allemagne du midi. Je me suis clarifié l'esprit, et j'ai repris la forte santé de mes jeunes années... Je vous ai écrit de Strasbourg, où les réceptions et les invitations m'avaient un peu agité. Pour éviter ces occasions, j'ai vu fort peu de monde depuis, et j'ai pris de la force dans la réflexion et la solitude. J'ai beaucoup travaillé, et j'ai même de la copie que je De veux pas envoyer légèrement. Le principal, c'est que je suis fort content et plein de ressources pour l'avenir. Du résultat de ce mois seul, il y a de quoi P i sie et folie. 12*

travailler un an. Je me suis découvert des dispositions nouvelles; et vous savez que l'inquiétude sur mes facultés créatrices était mon plus grand sujet d'abattement '. »

Dans le mois de juillet, le poète revint à Paris. Mais au premier eiïbrt cérébral la folie éclata de nouveau. Le 8 août, il fallut le reconduire à Passy, « où il arriva irrité, mauvais, sûr d'être dans son bon sens et accusant le ciel et la terre de le persécuter. » Il parla d' «internement arbitraire», d'« incarcération » . et en désespoir de cause il supplia une société littéraire de lui faire rendre la liberté. On eut l'imprudence d'écouter ses réclamations. Le 19 octobre, il fut congédié.

Quelque temps après, du Camp et Gautier causaient dans le bureau de la Iievue. La Seine charriait des glaçons. «Gérard entra, raconte du Camp; il portait un habit noir, si chétif que j'eus le frisson en Le voyant. Je lui dis ; « Vous êtes bien peu vêtu pour affronter un froidpareil. » Il me répondit: «Mais « non, j'ai deux chemises; rien n'est plus chaud. » ( rautier insistait pour lui prêter un paletot. Il refusa, assurant que le froid était tonique, commença à divaguer, puis tira de sa poche un cordon de tablier de cuisine et le leur fit admirer : « C'est, disait-il, « la ceinture que portait Mme de Maintenon quand c< elle faisait jouer Esther à Saint-Cyr. » Ce cordon de tablier ne devait plus le quitter; mais à la longue il changea tout à la fois d'étiquette et de provenance : il devint « la jarretière de la reine de Saba ».

1 Cité par Anvi' de Barine.

Cependant le malheureux poète se sentait déchoir, et la folie allait étouffer définitivement un talent qui, jusqu'ici, avait déserté seulement aux / époques de crise. Gérard travaillait à sa confession dernière. Le Rêve et la Vie se fixait le plus souvent sur des feuilles volantes, dans un cabaret des Halles, et Fauteur se plaignait que son manuscrit ne serait jamais achevé : « Je suis désolé, disait- il, me voilà enterré dans une idée où je me perds; je passe des heures entières à me retrouver... Croyezvous que c'est à peine si je peux écrire vingt lignes par jour, tant les ténèbres m'envahissent! » En vérité, il était bien près de glisser dans le gouffre, en abandonnant à jamais ce monde des réalités dans lequel il avait vécu comme un somnambule.

Arvède Barine nous décrit ainsi sa fin malheureuse : «Le :2o au soir, il gelait à dix-huit degrés. Après une journée à piétiner dans la neige et à traîner dans les mauvais lieux, Gérard de Nerval vint s'échouer entre deux et trois heures du matin dans un cloaque immonde, enfoncé en terre de la hauteur d'un étage, et situé entre les quais et la rue de Rivoli, proche la place du Chàtelet. On l'appelait rue de la Vieille-Lanterne. Il n'y a pas de mot pour peindre l'horreur de ce lieu infect, où un auvent mettait la nuit en plein jour. On y descendait par un escalier oblique et raide, sur lequel un corbeau apprivoisé répétait du malin au soir : « J'ai soif! » En bas, sous l'auvent, une large bouche d'égout, fermée par une grille, suçait un ruisseau d'immondices quelques pas d'un cabaret qui était en même temps un garni à deux sous la nuit. Il fallait avoir perdu

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toute raison ou tout respect de la mort et de soimême, pour penser à mourir dans la rue de la Vieille- Lanterne , et c'est pourtant là qu'on trouva, le 26 janvier 1855, à L'aube, le cadavre de l'un des êtres les plus étrangers à toute action vilaine qui aient jamais foulé cette terre. Gérard de Nerval s'était pendu avec le cordon de tablier au barreau d'une fenêtre située sous l'auvent. Le corbeau voletait autour de lui. Les gens du garni déclarèrent qu'on avait frappé à leur porte vers trois heures du #matin. et qu'ils ne s'étaient point levés pour ouvrir, à cause du froid. L'enquête établit qu'il y avait bien eu suicide, et non assassinat, comme quelquesuns en avaient exprimé le soupçon.

m Une foule en larmes suivit le convoi. Ce fut un spectacle, pour les badauds parisiens, que celui de tous ces hommes connus ou célèbres qui pleuraient comme des enfants et refusaient d'être consolés, parce qu'ils n'avaient pas pu sauver leur bon Gérard, leur doux ami, auprès duquel ils se sentaient meilleurs. On raconta que le pauvre poète s'était tué de misère, et ce reproche détourné aiguisa leur douleur. Aucun d'eux ne l'avait mérité. Gérard de Nerval avait toujours gagné le nécessaire et puisé le reste dans des bourses qui n'étaient jamais fermées pour lui. D'autres affirmèrent qu'il n'avait pas voulu survivre à la perte de ses facultés. Paul de Saint- Victor suggéra une explication mystique : << Il est mort, on peut le dire, de la nostalgie de l'invisible : ouvrez -vous, portes éternelles! et laisse/ entrer celui qui a passé son temps terrestre à languir et à se consumer d'attente sur votre seuil. » Gérard

de Nerval devait aspirer, en effet, avec sa grande foi à cet au delà, que des visions répétées lui avaient rendu familier, à s'échapper de la prison de chair que les ténèbres envahissaient. Mais la meilleure raison à donner de son suicide, c'est qu'il était fou1...

Chose étrange : parmi les œuvres de Gérard de Nerval, celles qui méritent de survivre avaient été écrites, à peu d'exceptions près, à la fin de sa carrière littéraire, entre les accès de folie. Les Vers dorés, qui forment une suite de « sonnets mystagoniques », ont été écrits vers 1845, à la suite du premier accès. Le Voyaye en Orient, les Petits châteaux de Boliéme, Lorely. les Illuminés, virent le jour de 1850 à 4853, c'est-à-dire à la veille du second. C'est en 1854, entre le deuxième et le troisième internement, que parurent la Bohême (jalante et les Filles du Feu.

En 1855, Gérard de Nerval écrivait encore, et tandis que son « moi » malade perdait pied de plus en plus, son « moi » normal, bien que réduit le plus souvent au silence et à l'impuissance, observait l'autre avec minutie, notait ses extravagances et amassait les matériaux de cette véritable autobiographie morbide qu'est le Bêve et la Vie. Jamais observation médicale ne fut si complète : - Je vais essayer, disait-il à la première page, de transcrire les impressions d'une longue maladie, qui s'est passée tout entière dans le mystère de mon esprit : — et je ne sais pourquoi je me sers de ce terme de

1 Al-.\ 1 de Barine, IoC. cil .

maladie, car jamais, quant à ce qui est de moimême, je ne me suis senti mieux portant. Parfois je croyais ma force et mon activité doublées; il me semblait tout savoir, tout comprendre; l'imagination m'apportait des délices infinies. En recouvrant ce que les hommes appellent la raison, faudra- t-il regretter de les avoir perdues? » Puis il suivait la marche et la filiation de ses conceptions délirantes avec une netteté et une puissance d'analyse qu'on ne retrouve nulle part, si ce n'est peut-être dans . les Confessions d'un mangeur d'opium de Thomas de Quineey.

Le poète n'avait jamais été plus abondant ni aussi goûté du public qu'aux époques de sa maladie. C'est que la maladie l'avait transformé en voyant. Ses visions d'ailleurs étaient si heureuses, et il trouvait tant d'éloquence pour les décrire, que ses amis se demandaient, en l'écoutant dérouler ses merveilleuses apocalypses, s'ils devaient le plaindre ou l'envier, dit Gautier, « et si l'état que les hommes appellent folie ne serait point, peut-être, un état où l'âme, plus exaltée et plus subtile, perçoit des rapports invisibles, des coïncidences non remarquées, et jouit de spectacles échappant aux yeux matériels.

Aussi Mme Arvède Barine ne craint pas de conclure : « Je ne voudrais pas qu'on m'accusât d'identifier le génie avec la folie : mais les faits sont les faits, et les chiffres sont les chiffres. Les séjours de Gérard de Nerval dans des maisons de santé obligent à reconnaître, quelque répugnance qu'on y ait. qu'il était presque complètement fou quand

il a écrit ses meilleurs vers, et qu'il n'a possédé le

don de l'expression poétique que dans ces seuls moments. » On comprend après cela pourquoi le poète se demanda toute sa vie si ce n'était point la pire des calamités que de voir son « moi » insensé supplante par le raisonnable. Et le biographe d'ajouter : « C'était ce second moi. déséquilibré, mais d'essence supérieure, qui avait une vision délicate du monde, qui percevait le sens symbolique de la réalité, et qui, d'autre part, avait fait de Gérard de Nerval un chemineau de lettres, payant des verjus aux vieilles ehilfonnières et traversant l'Allemagne à pied, sans argent, ni bagages, ni chapeau, ni rien du tout... C'est lui qui l'a précipité dans la folie et le suicide, par le vertige du mystère et de l'inconnu ; mais sans lui Gérard de Nerval n'aurait pas senti, deux ou trois fois dans sa vie, passer sur sa tète le véritable souffle poétique... Tant pis pour celui qui n'a pas eu son « frère mystique au moins par hasard et en passant : il a de grandes chances de ne pas appartenir à l'humanité supérieure ' .

Le malheur est que ce « frère mystique », qui \ .-ait le poète par certains côtés, avait fini par prendre la direction, en faisant du pauvre Gérard son esclave d'abord et bientôt sa victime.

Chez les trois poètes dont nous venons de résumer la triste odyssée, on a pu voir les dons littéraires les plus brillants s'allier aux altérations les plus profondes de l'intelligence. Mais la répercussion

1 Ai-.vi i.i. Barixe . loc. cit.

réciproque des deux éléments l'un sur l'autre paraît s'effectuer d'une façon différente chez les trois sujets.

Chez le Tasse, l'aliénation semble annihiler le génie ; celui-ci s'atrophie à mesure que celle-là prend plus d'extension, et l'on peut affirmer que 1 auteur n'a pas fourni ce qu'il aurait pu donner si sa vitalité n'avait été amoindrie par la maladie.

Chez Lenau, le génie poétique lance encore quelques lueurs tardives, alors que la frénésie a fait largement son œuvre ; mais on ne peut pas dire pour cela que le facteur morbide soit ici l'origine ni le principe d'une activité supérieure.

Gérard de Nerval, au contraire, parait jusqu'à un certain point devoir à son malheur les parties originales de son talent, « le petit coin de génie qu'on ne saurait lui refuser. » On a pu dire, sans trop d'exagération, qu'il n'a été véritablement poète que dans les heures où il n'était pas tout à fait sain d'esprit; et c'est pour cela qu'avec lui se soulève, plus déconcertante et plus irritante qu'avec aucun autre, la question si souvent posée des rapports du génie avec la folie.

Si nous avions entrepris d'écrire une histoire de la poésie au point de vue spécial des tares ou des maladies qui ont pu se glisser chez ses représentants, la liste serait loin, certes, d'être épuisée. Et d'ailleurs, où et pourquoi s'épuiserait-elle? Car savonsnous en deçà de quelles limites s'arrête le patho-

logique dans l'esprit humain et dans ses produits? Pour satisfaire les amateurs de génies morbides, et

répondre aux pleines exigences de la psychiatrie, en nous fondant seulement sur les faits admis et plus ou moins consignés partout, il faudrait écrire, au lieu d'un volume, une façon d'encyclopédie. L'Angleterre à elle seule nous désignerait comme originaux, bizarres ou intoxiqués, les Thomas Otway, les Swift, les Robert Burns, les James Beattie, les Dryden, les Savage, les Cherchill, les Bloomfield, les Lamb, les Southey. les Goleridge, et nous en passons. L'Italie se recommanderait encore de Léopardi ; la Russie , de Gogol; l'Amérique, de Whitman; la France, de Brifaut, de Lachambeaudie et de bien d'autres. Mais à quoi bon faire une collection de misères qui sera toujours incomplète, malgré tout? Ce qui nous importe, c'est la synthèse. Dans quelles proportions, et sous quelles formes surtout, l'infiltration de la maladie ou de l'anomalie peutelle influer sur la production géniale? telle est la question qui se présente tout naturellement.

Cette question, certains auteurs l'éliminent d'emblée, par un procédé facile. « Quand on a perdu un organe qui, chez tous les hommes, est nécessaire à la vie, on meurt, dit M. Joly. Ou a-t-on jamais vu une maladie qui ajoutât à la vigueur d'une personne et conspirât avec les fonctions de ses organes sains pour leur donner quelque vertu extraordinaire, utile et bienfaisante? Une folie qui respecte non seulement le génie d'un homme, mais qui le favorise, qui opère complaisamment dans le sens de ses besoins et de ses aptitudes, c'est là une

formule inintelligible. Un délire qui coopère avec les facultés créatrices et qui les seconde cesse d'être un délire. Autrement les mots n'ont plus de sens1. <>

Nous ne partageons pas cette manière de voir. Elle procède de la théorie des deux blocs, qui place d'un côté les fous et de l'autre les hommes sensés. Cette théorie. — nous l'avons déjà dit, — n'est guère soutenable de nos jours. Nous ne prétendons nullement que « la santé et la maladie sortent et procèdent l'une de l'autre m ; mais nous n'admettons pas davantage qu'il existe « deux évolutions, l'une ascendante et l'autre descendante », incapables de se rencontrer, et à plus forte raison de s'allier. Sans doute, il est difficile de se prononcer d'une façon catégorique sur la nature du génie; mais on peut dire avec certitude qu'il est parfois l'apanage d'individus anormaux, et qu'il reçoit des particularités propres à ceux-ci un reflet plus ou moins caractéristique. C'est que le génie en général, et le génie poétique en particulier, n'est nullement réductible à un simple phénomène intellectuel; il résulte encore d'éléments émotionnels, volitifs et nerveux, influencés eux-mêmes par toutes les conditions biologiques régulières ou accidentelles.

Sans parler du Syracusain que mentionne Aristote2 et qui composait ses plus beaux poèmes dam monte alienaretur, il est certain que chez J.-J. Rousseau1, par exemple, et chez beaucoup

1 Henry Joly, Psychologie des grands hommes, j». luu. j o l .

'-' Prablëmatam , sectio XXX.

: Brunetièrb. Revue des Deax-Mondes, 15 janvier I

d'autres encore, le génie et le délire se pénètrent au point d'être solidaires l'un de l'autre. Ce sont là des constatations que les poètes eux-mêmes se sont plus à nous révéler. Mathurin Régnier dit positivement : «< Pour être bon poète, il faut tenir des fous. » Puis c'est Lamb devenant aliéné et écrivant àColeridge, après six semaines de maison de santé :

Ne croyez pas avoir goûté toute la grandeur et tout l'emportement de l'imagination avant d'avoir perdu la raison, a C'est Gérard de Nerval regrettant son rêve, affirmant que son activité en était « doublée », et que son imagination lui apportait alors « des délices infinies >). C'est Edgar Poe, consacrant à la frénésie un éloge pompeux : « Les hommes m'ont appelé fou; mais la science n'a pas encore décidé si la folie est ou n'est pas le sublime de l'intelligence; si presque tout ce qui est la gloire, si tout ce qui est la profondeur ne résulte pas d'une maladie de la pensée, d'un mode de l'esprit exalté aux dépens de l'ensemble1, a

Pour dégager de certaines propositions excessives la part de vérité qui s'y trouve contenue, il convient de se souvenir que la création artistique réclame une aptitude émotive, à la fois forte et indépendante.

L'influence de la vie elléctive est, pour ainsi dire, suis limite; elle pénètre le champ de l'invention tout entier et sans rectriction aucune. Toutes les formes de l'imagination créatrice impliquent des éléments affectifs, et toutes les dispositions aifec-

1 Éléonore, I. 203 cité par Lauvriêre .

tives, quelles qu'elles soient, peuvent influer sur L'imagination créatrice. Aussi voit- on communément des hommes emprunter à l'état de passion une éloquence qui ne leur est pas habituelle. Or, s'il est vrai que parfois « la folie est une longue passion », les modifications affectives qui en résultent ne sont- elles pas, elles aussi, une puissance dynamogénique pour la création? Ces transports effrénés, ces enthousiasmes sans mesure, ces mélancolies sans cause, ces attendrissements, ces désespérances qui sont dans l'âme du poète, n'ontelles pas ici leur source vive et toujours jaillissante? Mais l'émotion de l'artiste n'est pas seulement une émotion forte, elle est toujours à quelque degré une émotion neuve et indépendante. Cet attribut est indispensable aux qualités d'originalité qu'il faut à toute œuvre Imaginative, et il implique forcément, au sens général du mot, une activité irrégulière, une activité différente de l'activité commune. Tout ce qui favorise cette activité favorise du même coup l'inspiration d'art. Or la folie, en déplaçant le cours de nos processus normaux, crée toujours par quelque côté cette activité de nouveauté. Si son désordre est total et si toute puissance directrice a sombré dans le naufrage, elle se dépensera en incohérences. Mais si son désordre est partiel, et si l'esprit possède d'autre part des qualités de force, elle trouvera dans sa misère même des richesses exploitables. Ce qu'il y a de vigoureux dans un esprit fou peut puiser au hasard, parmi les divagations de la partie malade, pour en faire des créations d'art.

En vérité, l'équilibre correct de nos facultés n'aboutit la plupart du temps qu'à une médiocrité heureuse. C'est sans doute pour cela que le médecin romancier Tchekhow fait dire au Moine noir ' ;

Ecoute, mon ami: les hommes ordinaires sont les seuls qui jouissent d'une santé normale. » Et le héros de l'aventure aime tant sa névrose, qu'avant été pour un temps guéri, il reproche avec amertume son intervention au médecin bien intentionné qui l'a replongé malencontreusement dans le « troupeau » des gens bien portants. Cependant il faudrait bien se garder de pénétrer trop loin dans une pareille voie.

La création artistique d'une façon générale, et la création poétique en particulier, réclament une aptitude à l'émotion forte, disions-nous il y a un instant. C'est parfaitement vrai; mais la poésie ne réside pas tout entière dans l'exaltation de la passion. Si l'aptitude à être vivement ému est pour le poète une qualité quasi primordiale , cette qualité ne se suffit pas elle-même : si la transmission de ses émotions est l'essentielle préoccupation de son art, elle n'en est point l'unique fin. L'émotion, en effet, n'a pas en soi-même et par son essence une vertu de poésie. Pour qu'elle devienne matière thé tique, il faut que le poète Vidéifie en quelque sorte et la traduise sous une ferme expressive ; il faut qu'il élabore en un mot toutes ses sensations en notions dont il donne la formule intelligible, tant il est vrai que tout se réduit à la connais-

1 Tchekhow, le Moine noir ( Iteine de Paris, août 1807. n lô, t. [V, p. 449 .

Î3i LE- MALADIES DE L'ESPRIT DANS LA LITTERATURE POETIQUE

sance, même dans la vie du cœur. « L'enthousiasme raisonnable est le partage des grands poètes, » disait Voltaire. Si le jugement s'efface devant l'enthousiasme, il n'a donc pas perdu ses prérogatives. Il est présent aux premiers élans , et l'on peut affirmer que dès le début, s'il ne commande pas, il préside. Nous dirons même que cette présidence de l'être intellectuel est une condition formelle de l'enthousiasme esthétique. Il ne suffit pas en effet que la sensibilité exaltée atteigne le plus haut degré de l'émotion; il faut que l'intelligence, entraînée dans son essor , monte avec elle pour ainsi dire à la hauteur de l'enthousiasme, et c'est dans cet exhaussement de l'àme tout entière jusqu'à l'infini, où elle communie avec le grand Tout, que réside le moment essentiel de l'inspiration. Nous ne saurions donc souscrire à l'idée qu'une inspiration poétique peut surgir dans l'intégrité de tous ses attributs, quand l'intellect est privé de ses droits.

Ce n'est point tout. La création poétique, comme toute création d'art, ne veut pas seulement une émotion forte ; elle veut que cette émotion soit à quelque degré indépendante, avons-nous dit, ou encore personnelle et originale, neuve sinon dans son essence même, du moins dans sa facture, dans son expression. C'est que l'originalité est, en effet, une condition essentielle du génie. Mais elle n'est pas tout le génie. Il faut encore que cette originalité soit contrôlée par la logique; car, quel que soit le caractère d'une œuvre de génie , on ne peut la concevoir autrement que comme une systématisa-

tion, et il n'y a pas de systématisation sans logique. Pour traduire en phrases mélodiques affections les plus sincères, il faut que le poète domine sa passion au point de se jouer d'elle ; il faut qu'il utilise sa sagesse à discuter ses plus vives impressions, à les comparer et à les juger. Kvidemment. l'enthousiasme est le phénomène primitif, celui qu'on subit et qu'on ne provoque pas à sa guise : mais c'est justement à surveiller cet enthousiasme et à le guider dans la juste voie que s'emploie la raison. Elle en prend possession, elle le maîtrise, l'éperonne ou le retient. Puis elle examine son travail avec une juste sévérité ; elle ajoute ou retranche selon qu'il est nécessaire, pour aboutir à la perfection qu'implique l'œuvre d'art. Ceci est all'aire de critique, et le pouvoir de l'autocritique est pour le poète comme pour tout artiste une harmonie des états affectifs , un juste équilibre entre les mouvements de la passion et les données de l'observation , et — disons le mot — c'est la santé des organes ; car en tout ce qui concerne la biologie, harmonie et santé ne font qu'un. Avoir conservé le pouvoir de l'autocritique pour un artiste, ei pour un poète en particulier, c'est, après s'être abstrait de toutes les lois communes, se replonger en définitive dans la commune loi. L'imagination individuelle appréciée par le sens commun : voilà toute la raison d'être de la critique d'art, dans le sens objectif aussi bien que dans le sens subjectif du mot, si l'on veut bien ajouter toutefois qu'en matière d'esthétique le sens commun devient plus exactement le bon goût. La cri-

tique objective, c'est en effet le tribunal des gens ordinaires jugeant au travers de leurs saines facultés moyennes l'activité d'exception. Or l'activité d'exception peut être une activité supérieure planant bien au-dessus de la raison commune ; mais quelque élevé que soit son vol, elle n'a pas le droit d'être une activité dissidente et de constituer un système à part, détaché complètement et résolument du banal esprit de tous les hommes. L'homme de génie est original et innovateur sans rien détruire ni rien bouleverser. Quand il brave les règles connues, c'est qu'il en observe de moins factices; quand il t'ait tî de la logique couramment admise, c'est qu'il vient de trouver dans sa clairvoyance des raisons plus profondes et plus essentielles; quand il brise les cadres vieillots et les moules usés, il dresse du même geste des formes nouvelles.

Or le travail de composition poétique ne se manifeste dans aucune condition exceptionnelle, soit physique soit morale, qui permette de le distinguer, sous ce rapport, des autres créations d'art. Ce travail suppose la pleine possession de soi-même : il est fondé non seulement sur une grande sensibilité et une grande hardiesse d'imagination, mais sur le bon sens. Il y a. chez l'artiste, à la fois un fou inspiré et un sage critique ; c'est le fou qui propose et c'est le sage qui dispose. Leur collaboration est nécessaire à une œuvre viable. C'est une vérité que nous trouvons énoncée chez bien des auteurs modernes. Charles Richet la généralise d'une façon remarquable : « Il y a, dit-il, chez tout homme adonné aux œuvres de l'esprit, deux forces psycho-

Logiques différentes : d'une part la force créatrice, qui consiste essentiellement en des associations d'idées audacieuses et imprévues : d'autre part la force critique, qui tempère et corrige ces associations étranges par d'autres associations contrit ires... » Et l'auteur ajoute que pour mettre au jour une œuvre géniale, «il faut à la fois l'âme de don Quichotte et l'àme de Sancho Pança : l'àme de don Quichotte pour aller en avant, sortir des voies battues, faire autrement et mieux que le commun des hommes ; l'âme de Sancho Pança. parce que cette originalité profonde ne mène à rien si elle n'est éclairée par le bon sens, un jugement droit et la notion du réel. C'est pour n'avoir pas eu l'audace et la fantaisie de don Quichotte que tant d'hommes érudits et distingués ont passé à côté de grandes découvertes ou de grandes œuvres sans les faire, (l'est pour n'avoir pas eu le bon sens de Sancho Pança que tant de pauvres fous ont usé leurs rêves à des chimères, sans profit pour eux et pour l'humanité *. »

Ceci parait en contradiction avec certains laits que nous avons énoncés et interprétés au cours du chapitre que nous terminons. Mais cette contradiction est plus apparente que réelle.

On a beaucoup parlé des extravagances et des

entraînements d'Alfred de Musset. Mais on ne

peut nier le ferme et lucide bon sens qui soutenait

œuvres les plus fantaisistes, et Nisard dit avec

raison que cet enfant du xixe siècle le plus troublé.

1 Préface de l'Homme de génie.

était, sur les points essentiels de la poésie, de l'école de Boileau. On connaît les trop morbides et dangereuses chimères d'Edgar Pot'. Mais c'est parce que le poète a soumis ses frayeurs et ses impulsions au jugement de sa raison qu'il a pu les coordonner, les assujettir à des règles d'art et tirer de Jour chaos une œuvre esthétique ; c'est parce qu'il fut capable encore bien longtemps d'affronter en face son intime ennemi, qu'il a pu s'en faire comme un auxiliaire. On sait les folles équipées de Gérard de Nerval dans un monde hallucinatoire. Mais le rêve s'évanouit, et le rêveur s'éveille. Alors il se défie de ses entraînements, de sa lièvre et de ses nerfs ; il s'applique à calmer son pouls. Il réfléchit, il raisonne, il combine, il calcule, il compose en un mot. Il veut que son œuvre forme un ensemble dont les parties soient bien distribuées, dont les lignes soient bien agencées, et d'une incohérente vésanie il fait une chose harmonieuse. Ces exemples ne sont pas en opposition formelle avec les remarques énoncées plus haut. Ils en sont au contraire la confirmation, et ne peuvent apporter qu'une contribution utile à nos conclusions.

Ces conclusions relatives à l'influence des états pathologiques sur la production géniale, nous les résumerons dans une série de trois propositions dont les deux dernières concernent tout spécialement les créations d'ordre poétique.

Dans une première proposition, nous affirmerons que la question concernant la création géniale dans ses rapports avec les anomalies et les maladies de l'esprit ne [jeut pas et ne doit pas être jugée en

LES MALADIES DE L'ESPRIT DANS LA LITTÉRATURE K>| -.TDjl.'E 439

££oc Et en particulier, il est admissible qu'un état morbide soit une force dvnamogénique et comme une source d'énergie plus intense et surtout plus originale dans tes productions Imaginatives d'ordre

affectif, alors qu'il est au contraire toujours une entrave pour les modalités purement intellectuelles du génie.

Dans une deuxième proposition, nous avancerons que dans l'ordre des génies affectifs en général et du génie poétique en particulier, l'élément morbide ne devient nuisible à la valeur esthétique du produit qu'en tant qu'il altère la sphère intellectuelle du commettant , parce qu'il entraine alors la perte de l'autocritique et surtout de l'harmonie, en dehors de quoi il n'est point d'oeuvre d'art.

Dans une troisième proposition, nous dirons que, toute altération de la sphère intellectuelle étant mise à part, une modification de la sphère affective par excès ou par déviation ne tarit pas l'élément de beauté. Elle entraine seulement une beauté d'un caractère plus individuel.

Mais ce caractère individuel n'est-il pas en soi !<• signe d'une vitalité d'exception, irrégulière, monstrueuse ? Et admettre qu'une monstruosité peut être esthétique, n'est-ce pas affirmer bonnement qu'une laideur peut être une beauté?

Nous entrons ici dans un domaine de relativités, où toute opinion absolue doit être entachée d'erreur. A la question de savoir si une émotion d'ordre pathojogique peut devenir matière d'art, on peut répondre d'une façon affirmative, en principe, si l'on veut bien reconnaître que le pathologique n'est

pas d'une autre essence que le normal dont il représente par quelque côté l'exagération ou l'hypertrophie. XV a-t-il pas dans chacun de nous, et à quelque degré, l'embryon d'un phobique, d'un fétichiste ou d'un sadique par exemple? Mais, dans la pratique, tout est question de mesure et d'application. Le pathologique ne peut servir aux besoins esthétiques à partir du moment où il affecte un caractère tellement individuel, que ce caractère est exclusif de toute communion même partielle; car une émotion dans laquelle les hommes ne peuvent communier est, au point de vue esthétique, frappée de stérilité. Cette émotion ne saurait enfermer en soi la sympathie générale et l'universelle solidarité qui doit unir l'humanité tout entière vibrante d'un rythme commun , et ceci revient à dire qu'elle est nulle pour l'art.

Sans doute, en adoptant cette conclusion dernière, nous reculons le problème plutôt que nous ne le résolvons. Mais avant de déclarer qu'une émotion est normale ou pathologique, il faudrait établir déjà la barrière immuable en deçà de laquelle il convient de se tenir pour ne point s'écarter de la norme. Or est- il besoin de dire que cette barrière est purement fictive ? L'indiquer au nom d'une science amoureuse des cadres précis, c'est une prétention difficile à légitimer ; mais la fixer au nom de l'art, c'est plus téméraire encore. Si vous parlez des anomalies autrement qu'avec une prudente réserve, vous verrez venir à vous les amateurs de sensations rares, et ils vous diront: C'est anormal, peut-être. Mais anormal par rapport à qui ? Par

I l - MAI. AMI- DE L'ESPRIT DAN- LA LITTERATURE POÉTIQUE 4 il

rapport à vous sans doute, qui avez la bonne forlune de ressembler à tout le monde et le mérite de n'être personne.

En présence des notes trop aiguës ou trop graves que votre oreille ne peut percevoir, en présence des teintes trop éclatantes qui vous éblouissent d'une façon brutale ou des teintes trop obscures dans lesquelles vos yeux se perdent sans résultat, si vous demeurez interdits ou péniblement froissés, concluez donc très modestement que la faute en est peut-être à atous autant qu'à l'artiste. Admettez simplement qu'il est aux confins d'une humanité bizarre des régions que vous ne soupçonniez pas, ô vous qui suiviez les sentiers battus derrière la foule abondante et moyenne !

Mais si cet art vous émeut, par contre, au point de vous donner le vertige, méfiez-vous. C'est avec le diable que vous communiez. Et le diable est toujours dangereux.

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