A). LES TENDANTES ! LE MYSTICISME ET L ÉGOITSME
M. Max Xordau, dans l'ouvrage que nous aurons maintes fois l'occasion de citer, indique comme premier symptôme d'état maladif une exagération caractérisée du tempérament mystique. L'épithète de « dégénéré mystique émotif » revient constamment, comme le mot de pitié dont il faut couvrir chaque représentant d'une génération de poètes. Ces poètes, il n'hésite pas à les désigner de leurs noms, et c'est une franchise qui fait honneur à sa conviction. De plus, il trouve chez certains critiques des expressions malheureuses : « l'impuissance de la méthode empirique » , « la banqueroute de la science » et d'autres encore ; et comme ces mots pris littéralement couvrent une hérésie, il éclate en indignation et range les théoriciens diins le même cadre que les pratiquants : poètes et critiques sont de « pareille farine », et tout cela est de la maladie.
A vrai dire, l'auteur est surtout soucieux de protester contre une tendance générale qui ferait perdre aux faits et a la raison leur surprématie, et l'on ne peut que l'en louer en tant qu'homme de science. Mais la science vraiment n'a pas besoin de lutter contre une agression qui n'existe pas. Nul esprit sensé ne peut songer à nier la valeur de la connaissance positive, puisqu'on elle seule réside notre
LE lITSTIi :
bien acquis; et si l'on a parlé quelquefois de son incomplétude. c'est seulement dans le sens d'une satisfaction affective qu'il ne lui appartient pas de combler. Il y a là une méprise qu'il faut dissiper. si l'on veut juger avec sincérité des droits et des devoirs de Fart par rapport à cette entité complexe qu'est le mysticisme.
L'auteur de Dégénérescence donne du mysticisme une définition générale qu'on peut accepter : « Ce mot, dit-il, désigne un état d'âme dans lequel on croit percevoir ou pressentir des rapports inconnus et inexplicables entre les phénomènes, où l'on reconnaît dans les choses des indications de mystère , et où on les considère comme des symboles par lesquels quelque puissance obscure cherche à révéler, ou du moins à faire soupçonner, toutes sortes de choses merveilleuses que Ton s'efforce de deviner, le plus souvent en vain1. » Mais on trouve quelques pages plus loin une interprétation de cet état d'âme dont nous venons de lire les traits essentiels, et l'auteur tend à le rattacher d'une manière bien trop exclusive à une « faiblesse de la volonté congénitale ou acquise », ou plus exactement à un « trouble de l'attention ». Il fait observer que dans toutes nos opérations psychiques, une quantité de « représentations -frontières viennent grouper autour des images centrales, comme la pénombre entoure la clarté ou comme des harmoniques se surajoutent au son fondamental capable de les engendrer. Ces aperceptions plus ou moins
1 Nord au, loc. cit., t . I, p. v i.
lointaines ou obscures que la conscience ne perçoit qu'indistinctement ne sont plus évincées par l'esprit mystique. Chez lui, l'attention fait défaut, qui devrait leur projeter ses rayons et les exposer en pleine lumière , ou bien les expulser et les refpuler définitivement dans les ténèbres de l'Inconscient. Il en résulte que ces aperceptions très vagues ou très pâles élargissent jusqu'à l'infini les limites du champ de la conscience, et tendent à noyer le tableau principal dans un estompage fait d'une nuée d'embryons, de spectres ou de fantômes d'idées. Ainsi, « la profondeur apparente du mystique est toute obscurité. Elle fait paraître les choses profondes par les mêmes moyens que la nuit, en rendant non perceptibles leurs contours. Le mystique dissout le dessin arrêté des phénomènes, il étend sur eux des voiles et les enveloppe d'une vapeur bleue. Il trouble ce qui est clair et rend opaque ce qui est transparent, comme la seiche trouble les eaux de l'Océan1. » Et l'on comprend du même coup comment le mode d'expression mystique peut agir sur ceux qui se laissent ahurir. « Il leur donne à penser, c'est-à-dire qu'il leur permet de s'abandonner à toutes les rêveries possibles, ce qui est beaucoup plus commode, et par conséquent plus agréable, que de suivre péniblement des aperceptions et idées à contours fermement dessinés, ne permettant ni digressions ni échappées. Il transporte leur esprit dans l'état d'activité intellectuelle déterminé par la seule association d'idées sans frein,
• Nordau, lac. cit., t. I. p. 107, 108.
propre ou mystique ; il éveille aussi en eux ces représentations frontières ambiguës et inexprimables, et il leur donne le pressentiment des rapports les plus impossibles des choses entre elles1. »
On retrouve dans cette façon d'interpréter les tendances mystiques de certains poètes une' conception (pie nous avons appliquée nous-mêmes aux: dégénérés, quand nous avons ramené chez eux ces mêmes tendances à un état « crépusculaire » de la pensée. Nous n'irons donc pas nier que la poésie des dégénérés soit entachée bien souvent de ce mysticisme morbide ; mais nous ne croyons pas non plus, comme parait l'exprimer Nordau, que dans toute poésie mystique il faille voir un produit de dégénérescence.
« L'obscurité qui prête un caractère mystérieux à certaines œuvres d'art peut tenir à deux causes bien différentes, dit Guyau : tantôt au vague de la pensée, et tantôt à sa profondeur... Dans le premier cas, le vague est un défaut, un signe de faiblesse, et ne constitue nullement la grande œuvre d'art; dans le second cas, la profondeur, malgré l'obscurité du premier coup d'œil, offre une perspective plus ou moins lointaine sur des clartés que la science découvrira un jour2. » Ceci déjà est incontestable, et il n'est pas défendu de s'avancer plus loin. S'il est vrai que le fond de l'imagination mystique consiste en une tendance à découvrir une idée cachée dans tout phénomène ou événement matériel, et à supposer dans les choses un principe surnaturel
1 Nordau, loc cit., t. I, p. 106.
- Guyau, les Problèmes de l'esthétique contemporaine, p. 12'.».
io8 LA CRITIQUE SCIENTIFIQUE
qui se révèle à qui sait le pénétrer; si elle consiste a incarner l'idéal dans le sensible, en un mot, il n'y a pas de poésie qui ne soit en quelque façon mystique, et hors des tendances mystiques il n'y a pas de poésie. En elfet, nous avons développé longuement la nature panthéistique de l'émotion d'ordre poétique en général. Nous avons dit que sous l'influence de cette émotion, et sous la forme de l'aspiration, le poète s'échappe des frontières du moi pour se répandre et communier avec toutes choses dans l'Infini. Son âme va au delà d'ellemême ; elle se surpasse jusqu'à pénétrer le grand Tout, non point à la façon dont nous l'entendons lorsque nous parlons de la connaissance scientifique, mais par un acte d'appétition ayant pour résultat une satisfaction affective de compréhension , en vertu de laquelle le poète , pour un instant très court, a l'impression troublante de vivre à la fois en lui-même et dans l'Univers.
Si quelqu'un faisait état de pareilles théories quant à la recherche des certitudes que se propose la science, il faudrait lui faire prodiguer les soins d'un médecin : cette façon de théosophie ne serait rien moins qu'une aliénation. Mais nous ne sommes pas ici dans le domaine de la connaissance rationnelle non plus qu'empirique ; nous sommes sur le terrain de l'affectivité, et il n'est point question d'aller au delà de ses limites, mais seulement de les envisager dans toute leur ampleur. Eh bien ! cette universelle solidarité, qui est implicitement comprise dans l'émotion poétique et en vertu de laquelle la profonde sensibilité du poète perçoit
dans son unité L'expression intégrale du Monde, cette universelle solidarité n'est pas une chimère; et si la connaissance scientifique forcément morcelante, divisante et analysante, n'en tient aucun compte pour les opérations qu'elle poursuit, ses données n en détruisent ni même n'en infirment en aucune façon l'existence réelle, encore que dissimulée. M. Nordau lui-même nous le fait savoir en termes très explicites : « En dernière analyse, dit-il, la conscience du moi et notamment l'opposition du moi et du non-moi est une illusion des sens et une faute de pensée. Chaque organisme se rattache à l'espèce, et, au delà d'elle, à l'univers... Toutes les lignes de force de la nature se prolongent dans son intérieur... La conscience perçoit seulement les parties étroitement rassemblées de son substratum somatique, non celles plus distantes. Ainsi elle arrive à se faire l'illusion que les parties rapprochées sont seules à elle, que les plus distantes lui sont étrangères, et à se considérer comme un individu qui se place en face du monde en qualité de monde particulier, de microcosme. Elle ne remarque pas que le moi si raidement affirmé n'a pas de limites iixes, mais se continue et s'étend au-dessous du seuil de la conscience, avec une netteté de séparation de plus en plus diminuée, jusqu'aux profondeurs extrêmes de la nature, pour s'y mêler à toutes les autres parties constitutives de l'univers1. » Il y a mieux. Nous ne constatons pas seulement la continuité bu la pénétration réciproque
1 No»DAU, lor. cit.. p. 19-20, t. II.
de toutes choses au point de vue spacial, si l'on peut ainsi s'exprimer. Cette pénétration, nous la retrouvons dans Tordre moral. 11 existe une correspondance mystérieuse entre les vibrations de nos nerfs et celles du monde extérieur, si bien que les bruits de la nature nous semblent exprimer les mouvements d'une âme semblable à la nôtre. Quand un paysage nous charme, est-il un état de notre âme ou bien notre âme n'est-elle au contraire qu'un reflet de ce tableau lui-même? Avons-nous de la tristesse au cœur parce qu'un nuage gris vient de voiler l'azur, ou bien ce nuage n'a-t-il d'autre mélancolie que celle que nous lui prêtons? Entrons-nous vraiment dans l'esprit existant des choses, ou notre moi se projette-t-il simplement dans tout ce qu'il observe? Quelle que soit l'interprétation, il est bien certain qu'il n'y a rien d'isolé dans le monde. Les êtres vivants et les choses inanimées sont réunis par les mille fils d'une trame invisible, et c'est au poète qu'il appartient de saisir, par delà l'extériorité, les relations latentes. Découvrir à nos yeux du cœur l'intime solidarité des êtres et des choses, et nous faire entrevoir ainsi, en une échappée rapide, l'unité substantielle du Monde, c'est là toute la poésie. Sans doute on pourra faire observer que , tout comme la beauté et la poésie des vers, la science et la philosophie ont pour but de nous faire saisir cette parenté universelle des phénomènes et cette unité fondamentale des choses. Mais , suivant la remarque judicieuse de Braunschwig, il faut établir cette différence fondamentale, à savoir que « la science et la philosophie tendent simplement, sans
peut-être pouvoir y parvenir jamais, à nous hausser jusqu'à la conception intellectuelle de la solidarité et de l'unité », au lieu que « la beauté et la poésie des vers arrivent sans peine à nous en donner le sentiment immédiat1 ».
Si toute émotion d'ordre poétique se traduit en dernière analyse par l'incarnation de l'idéal dans le sensible et la représentation de l'infini dans le fini, et s'il est vrai que de telles émotions ont un caractère mystique par définition . cela n'implique pas que les tendances mystiques puissent être agréées rationnellement ni empiriquement comme base de la connaissance. Les poètes, il est vrai, ont maintes fois confondu leurs appétitions avec les données de la réalité : c'est un travers inhérent à leur caractère. Seulement il n'est pas aisé de définir toujours d'une manière précise où s'etîace la fiction et où commence la doctrine dans une œuvre de pure imagination : il serait donc bon de réserver l'étiquette morbide de « dégénéré mystique » et de ne point la répandre trop, sous peine de la voir flétrir de fort généreux esprits.
Le mysticisme littéraire, dans l'acception très large où nous l'avons envisagé jusqu'ici, ne semble pas avoir fait défaut, nulle part ni jamais. Il a ses représentants à toutes les époques et dans tous les lieux. Déjà l'antique Manilius chantait la puissance d'un esprit caché et d'un Dieu répandu partout :
... Taeila naturam mente potenteni Infusumque deum cœlo terraque marique.
1 Braunsckwig, toc. cit., p. 231.
Mais c'est la poésie moderne des pays germaniques et anglo-saxons qui s'est tenue le plus souvent dans la note mystique pour en tirer des motifs d'une réelle beauté. On connaît le culte passionné de Wordsworth pour la nature divinisée, le panthéisme humanitaire de Shelley, et l'universel amour de Coleridge. A ce dernier, l'idée de la métempsycose était tellement chère, qu'en toute circonstance de sa vie il croyait découvrir les vestiges d'une vie antérieure. Il se demandait si son âme n'avait pas habité jadis quelque corps étranger au sien. C'est pourquoi, dit un écrivain, m il respectait et aimait très sincèrement tous les êtres de la création. Avec une simplicité touchante, il adressait une pièce de vers à une feuille de myrthe, à une fleur, à un jeune ànon... Il prenait en si grandipitié les ours de foire, les cochons de lait et même les araignées, que son ami Charles Lamb lui proposait en riant d'entrer en correspondance régulière avec les animaux et insectes déshérités1. »
Toutefois le type le plus extraordinaire de mystique caractérisé se révèle dans Christian Wagner, le poète paysan de la Souabe. Sa « foi nouvelle » est une prédication de la parenté de tous les êtres, et du même coup une proclamation de paix et de bonté, d'amour et de renoncement. Dans, tout ce qui lui est sympathique , il perçoit quelque survivance de lui-même ou des siens. C'est ainsi qu'Osira/rf. au souvenir de sa chère Clara, tient ce langage un peu singulier :
1 Joseph Texte, le Mysticisme littéraire : Samuel Taylor
Coleridge (Heine des Deux-Mondes, IS9o. \>. 9
Tandis que je cultive le froment nécessaire à ma subsistance dans ce même champ, que, moissonneuse active, sous les rayons brûlants de midi, elle arrosa souvent de la sueur amére coulanten ruisseaux fie son Front, je songe que ces gouttelettes de jadis ont passé dans le grain récent. Et , de la sorte, lorsque je romps mon pain grossier, je communie au corps divin de Clara, pour une union nouvelle et bienheureuse, et je la reconquiers ainsi au matin, à midi et le soir1.
Un jour qu'il la cherche par les prairies, un étranger mystérieux lui donne cette indication:
« Hélas! combien {humanité est peu clairvoyante, malgré le pouvoir de ses yeux ; X'as-tu pas reconnu, pauvre aveugle, qu'elle a marché devant toi sans cesse, dans la flore de ces champs, sous une robe de verdure, et que, là-bas, sur la haie où la rose églantine s'entrouvre, ta bien-aimée t'a salué, le regard brillant - ? »
Christian Wagner n'hésite pas davantage à affirmer la transmigration d'une âme animale dans le corps d'un homme, à la façon indoue; et l'on peut lire dans la Reddition des comptes ces lignes surprenantes :
« Qu'arrivera-t-il de toi, si tu appartiens à l'engeance des meurtriers et des usuriers?... La souris qui, jadis. sera morte de faim dans ton piège, présentera peut-être quelque jour une aumône à tes petits-fils, sous une autre forme naturellement, car elle se verra plus riche qu'eux ;'i ee moment'. »
Cité par Ernest Seilmèrb.
Ibid.
■■ Ibid.
Qui sait combien de fois déjà notre existence terrestre s'est répétée? Aussi trouve- 1- on dans une pièce des Présents votifs cette conversation :
m Dis-moi, arbuste au doux parfum lacté, qu'étais-tu donc jadis, alors que le Romain régnait sur les cantons de la Germanie? — J'étais servante chevrière et fabricante de fromages exquis, dont j'offrais les meilleurs en hommage au dieu Pan. Il se souvint de moi avec quelque faveur, et me changea en arbuste odorant... Mais toimême, ô mon ami, en vérité je te reconnais. Tu marchas dans les rangs de l'armée d'Emilius envoyé contre les Cattes. Te souvient-il de ce jour orageux, et de la jeune femme qui te versa ce lait délicieux de fraîcheur? Joyeux guerrier de jadis, as-lu donc oublié Cléiia ' ? »
Tout cela ne laisse pas que d'étonner le lecteur, et, comme le dit M. Seillière 2. « c'est véritablement un spectacle étrange que la renaissance des mythes païens au sein de la culture scientifique du temps présent et du positivisme de la civilisation moderne. On se croirait quelque peu « transporté dans l'Inde et dans l'atmosphère panthéiste et semi- bouddhique d'un temple de Benarès ». Mais le poète ne se contente pas de proclamer d'une manière par trop doctrinale l'identité de notre âme individuelle avec l'universelle; il vient à parler de la rédemption des animaux; il croit aux démons vengeurs, à l'influence de la bénédiction et de la malédiction des hommes, à l'importance des chiffres fatidiques, à la télépathie,
1 Cité par EfUfBSl Si.n.i.n m .
- Ernest Seiluèrk, Christian Wagner et sa foi nouvelle. Les excès du Néo-Bouddhisme (Revue des Deux-Mondes, 13 nov. 1901,
p. 295, et 15 déc. 1901, p. 701 .
aux pressentiments. Gela frise de près la superstition, qui est toujours un écueil pour le mysticisme, et l'on ne peut moins faire que d'y voir un abus dangereux, si Ton ne cherche pas à y découvrir une marque de folie.
Amoureux de précision et de clarté , l'esprit français n'a cédé que rarement à de pareilles tendances, et parmi nos poètes il n'y eut qu'un mystique vraiment digne de ce nom au point de vue morbide : nous le connaissons d'ailleurs. Gérard de Nerval tirait positivement les impressions les plus étonnantes des phénomènes les plus indifférents. « Tout dans la nature prenait des aspects nouveaux, dit-il, et des voix secrètes sortaient de la plante, de l'arbre, des animaux, des plus humbles insectes, pour m* avertir et m'encourager. Le langage de mes compagnons avait des tours mystérieux dont je comprenais le sens; les objets sans forme et sans vie se prêtaient eux-mêmes aux calculs de mon esprit1. » Nous retrouvons ici cette compréhension du mystérieux qui est une fantaisie de certains aliénés, et cette révélation nous laisse à penser qu'il faudrait prendre à la lettre les Vers dorés dont l'idée, en tant que fiction, n'a pourtant rien d'insensé :
Homme, libre penseur! te crois-tu seul pensant Dans ce monde où la vie éclate en toute chose? Des forces que tu tiens ta liberté dispose. Mais de tous tes conseils l'univers est absent.
1 Gérard de Nekv.vi. le Itère et la rie Paris, 18<>8, p. ôO.
Respecte dans la bête un esprit agissant;
Chaque fleur est une âme à la nature éclose.
Un mystère d'amour dans le métal repose.
« Tout est sensible ! » Et tout sur ton être est puissant.
Crains, dans le mur aveugle, un regard qui t'épie : A la matière même un verbe est attaché... Ne la fais pas servir à quelque usage impie!
Souvent dans l'être obscur habite un Dieu caché;
Et comme un œil naissant couvert par ses paupières,
\^n pur esprit s'accroît sous Fécorce des pierres!
Si les actes et les croyances du bon Gérard n'étaient point si conformes à ses prédictions en vers, nous ne lui saurions pas mauvais gré de ce joli sonnet, dont le mysticisme pan théis tique se renouvelle sous une forme un peu plus bourgeoise chez un de nos contemporains. M. Jules Romains nous dit, on effet, dans une poésie récente :
La rue est plus intime à cause de la brume;
Autour des becs de gaz l'air tout entier s'allume;
Chaque chose a sa part de rayons, et je vois
Toute la longue rue exister à la fois.
Les êtres ont fondu leurs formes et leurs vies,
Et les âmes se sont doucement asservies.
Je n'ai jamais été moins libre que ce soir
Ni moins seul. Le passant, là -bas, sur le trottoir,
Ce n'est point hors de moi qu'il s'agite et qu'il passe.
Je crois que lui m'entend si je parle à voix basse,
Moi qui l'entends penser; car il n'est pas ailleurs
Qu'en moi. Ses mouvements me sont intérieurs.
Et moi je suis en lui. Le même élan nous pousse;
Chaque geste qu'il fait me donne une secousse :
Mon corps est le frémissement de la cité.
Le mystère nouveau cherche à nous Ligotter.
Ce passant lient à moi par des milliers de cordes;
Dans ma chair des crochets s'enfoncent, et la mordent.
Lui, parmi le brouillard lève le bras. Soudain,
Quelque chose de très puissant et d'incertain
Ment soulever mon bras qui se défend à peine.
le suis l'esclave heureux des hommes dont l'haleine Flotte ici. Leur vouloir s'écoule dans mes nerfs. Ce qui est moi commence à fondre. Je me perds. Ma pensée, à travers mon crâne, goutte à goutte, Filtre, et, s'évaporant à mesure, s'ajoute Aux émanations des cerveaux fraternels Que l'heure épanouit dans les chambres d'hôtels, Sur la chaussée, au fond des arrière-boutiques.
El le mélange de nos âmes identiques Forme un fleuve divin où se mire la nuit. Je suis un peu d'unanime qui s'attendrit : Je ne sens rien, sinon que la rue est réelle Et que je suis très sûr d'être pensé par elle '.
Si M. Nordau eût écrit son livre douze ans plus tard, il n'eût pas manqué de découvrir dans un pareil texte une observation bien cataloguée de dégénérescence et un document psychiatrique des plus évidents. Nous ne l'aurions pas suivi dans cette voie, sous peine de nous accuser nous -même d'un peu de dégénérescence mentale; car les impressions ([ue M. Jules Romains confie à ses vers, nous les avons éprouvées maintes fois. Nous ne pouvons donc souscrire davantage aux appréciations portées
1 Julbs Humain-. Mysticisme Revue <lcs Poètes, 18 août 1906, I IX, n° 99).
sur divers poètes qui ont cherché à nous faire sentir l'intime communion des êtres et des choses. Que ces poètes se nomment Maeterlinck, Jules Laforgue, Adolphe Retté ou Vielle -Grifin, nous avons le droit de n'en point faire nos grands favoris si nos goûts s'y opposent ; mais , dans l'intérêt même de la science que nous défendons, n'allons pas plus loin. L'un d'eux s'est écrié par la bouche de Pan :
0 Syrinx ! Voyez et comprenez la lerre et la merveille de
cette matinée et la circulation de la vie.
Oh, vous là! et moi ici! Oh, vous! Oh, moi! Tout est
"dans tout !
Sachons ce que ces mots veulent dire, et laissons aux critiques le soin déjuger comment ils sont dits. Mais n'ouvrons pas sur ce document un chapitre de psychiatrie.
Le mysticisme poétique de la fin du xixe siècle a été critiqué surtout dans sa forme extérieure la plus évidente, nous voulons dire dans son expression religieuse. « Etre mystique, dit Vigié-Lecocq, c'est vivre familièrement avec Dieu, c'est mêler Dieu à sa vie la plus intime, soit que l'on élève assez cette vie pour en rendre les détails dignes de Dieu, soit que, par une ingénuité puérile ou une aberration perverse, on fasse descendre Dieu sur les turpitudes journalières, les défaillances de la conscience, des sens ou de l'esprit1. » Dans cette acception restreinte, et sous les deux aspects qu'on vient de
1 E. Vigié-Lbcocq, la Poésie contemporaine, p. 106.
désigner, les tendances mystiques de certains poètes ne pouvaient moins faire que de frapper les contemporains. L'auteur de Sagesse avait quelque peu surpris par ses contritions, ses repentirs et ses agenouillements. D'autres pourtant l'avaient imité; i t bien qu'aux prières et aux dévotions il se fût adjoint du libertinage, on cria au retour des croyances, et chacun pensa selon ses opinions. Les uns lurent émerveillés et chantèrent la gloire de la foi renaissante; les autres parlèrent de recul et de décrépitude, publiant leur mépris des réactionnaires ou disant leur pitié pour les âmes débiles.
M. Paulhan1, dans son enquête sur les causes du néo- mysticisme, arrive à cette conclusion que la science exacte est incapable de répondre aux intimes besoins de notre humanité. « Nous nous sentons, dit -il, environnés d'un inconnu immense où nous demandons au moins qu'on nous réserve un accès. » M. Kdouard Rod2 dit encore d'une façon bien plus explicite que « le siècle a marché sans tenir ses promesses», et M. Paul Desjardins ■ s'insurge également contre « les empiristes et les mécanistes absorbés dans leur unique attention aux forces physiques ». M. Charles Morice i découvre nettement dans les tendances nouvelles « le résultat de tout un siècle d'investigations psychologiques, qui fut une bonne éducation de la raison, mais dont les résultats objectifs et immédiats ne pouvaient être
1 Paulhan, le Nouveau mysticisme. Paris, Alcan, 1891. ÉDOHAno Rod, les Idées morales du temps présent. Pari-. 1892* l'ui Des jardins, le Devoir présent. Paris, 1892.
* Ch, Morice, Inc. cit.
le et folie. 14
que la fatigue, le dégoût même et le désespoir de raisonner ». Le mysticisme, dit- il, a repris à la science « non seulement tout ce qu'elle lui avait dérobé, mais peut-être bien aussi quelque chose de sa propre part ». Ainsi la réaction contre les négations désolantes de la littérature scientifique s'est opérée « par une imprévue restauration poétique du catholicisme ».
M. Xordau proteste avec énergie contre une telle genèse du mouvement mystique. << Prétendre que le monde se détourne de la science parce que la méthode empirique, c'est-à-dire la méthode scientifique de l'observation et de L'enregistrement des faits, a subi un naufrage, s'écrie- 1 -il. c'est du mensonge conscient ou de l'irresponsabilité intellectuelle. » Et pour montrer qu'un esprit loyal doit avoir honte de prouver cette proposition, il fait le bilan détaillé des conquêtes scientifiques modernes. Puis, au bout de cette nomenclature, il se demande comment « en face de si magnifiques . de si grandioses résultats, dont l'énumération pourrait s'étendre au double et au triple, on ose parler d'un naufrage de la science et de l'impuissance de la méthode empirique1 >k
Eternel malentendu entre des esprits d'ailleurs distingués, qui cherchent un terrain de rencontre et qui se tournent le dos ! Assurément, on peut souscrire à l'opinion du D1 Xordau lorsqu'il nous affirme qu « un homme avide de connaissance réelle n'aura jamais l'idée de demander cette connaissance à la métaphysique ou à la théologie » ; mais c'est ici
1 Nom. .vr. loc. cit., t. I. p. 192.
LE MYSTICISME I7i
justement que la question dévie. Il ne s'agit pas de «connaissance réelle», puisqu'il s'agit d'art, et que l'art se nourrit de fiction. Et puis, en admettant que la science positive doive se dégager une
lionne fois de toute métaphysique, — ce dont on ne peut douter raisonnablement, — il n'en découle pas que l'objet de cette métaphysique soit tout au plus digne de préoccuper un « cerveau d'enfant », ni que sa valeur soit assimilable à celle d'un onte de nourrice ». Le cœur peut s'intéresser profondément aux choses dont l'esprit n'a que faire, et telle question que la science repousse hors de son domaine peut rester matière de haute poésie. Nous ne pensons donc pas que M. llod, pas plus que M. Desjardins ou M. Paulhan, aient voulu contester les acquisitions de la science : ils leur ont opposé seulement les aspirations du cœur. Or, à cet égard, la science n'a jamais rien promis; elle n'a donc rien à tenir. Aussi devons-nous concéder que ceux-là s'expriment incorrectement qui l'accusent de ne point se conformer à ses engagements. La raison et les sens ont fait leur devoir; la certitude scientifique s'est avancée, toujours plus glorieuse, d'étapes en étapes. Si le cœur a le travers de trop présumer des forces de l'esprit, c'est tant pis pour le cœur; si les prétentions de l'homme dépassent les ressources de sa science, c'est tant pis pour l'homme. Mais l'homme aspire éternellement. Or notre appétition inassouvie de l'Absolu est ressentie d'une manière d'autant plus aiguë, que l'accumulation des connaissances positives nous donne l'impression plus nette du chemin parcouru. Dans un
siècle de progrès où nous gagnons un terrain rapide et où la science nous fournit justement l'indéniable preuve d'un formidable accroissement de nos forces , nous sommes les thésauriseurs plus blasés que jamais et nous reprochons aux richesses gagnées de n'être point le bonheur ; nous sommes les chemineaux sur la route sans fin, et nous venons à maudire les espaces dévorés, car du voyage le terme est toujours distant, toujours inconnu... A quoi servent les pas si grands, si nombreux, laissés derrière nous? Voilà ce que veulent dire les théoriciens quand ils parlent d'une réaction mystique contre l'empirisme.
Quoi qu'il en soit, il semble bien qu'une poussée de néo- mysticisme ait eu lieu vers la fin du xixe siècle, et nous ajouterons que la science n'a pas à s'en émouvoir, car son prestige et sa dignité n'en sont point touchés. Seulement nous croyons qu'on fait un honneur bien grand à la poésie sensuellement religieuse de Verlaine et de ses successeurs, en lui découvrant une genèse dans le dégoût du positivisme. Cette genèse, il est vrai, n'est pas sans valeur, et nous y reviendrons assez volontiers quand nous chercherons à nous édifier sur les origines du mouvement symbolique ; mais pour l'instant il faut en rabattre un peu. La religiosité des poètes d'hier fut surtout une recherche d'émotions neuves et de sentiments inédits; en un mot, une modalité de jouissance.
En principe, il n'est rien de plus naturel que de voir les poètes exploiter l'émotion religieuse dans un siècle où la foi se dissout. Les siècles de piété sincère, les époques de foi convaincue et d'adoration
recueillie n'ont pas à dire leur croyance en vers. Cette croyance est de tout repos, et la poésie qui est faite de passions n'en a que faire. Par contre, on doit voir l'angoisse de l'au delà s'infiltrer dans le lyrisme, en présence de l'irréligion qui ne veut rien recevoir des idées toutes faites et n'accepte pas la tranquillité des aspirations que pouvait conférer la croyance aveugle et illimitée. Ce qui ferait fermement échec aux tendances religieuses de la poésie, ce serait non l'irréligion, qui est un doute, parce que douter est une façon de croire, mais bien l'indifférence, qui est l'absence de toute préoccupation et détruit dans leurs bases les sources de passion. L'inquiétude de l'irréligion, alimente l'émotion religieuse bien autrement que la religion elle-même. C'est elle qui avait fait surgir les blasphèmes et les imprécations de Mmc Ackermann. Ne pas croire simplement était trop fade et sans intérêt ; pour ne pas être impassible, il fallait prendre a partie ce Dieu de l'Evangile qui est coupable de ne point paraître; il fallait l'insulter à l'aise et s'en donner à cœur joie de le nier et de le renier en face. Et l'on vit , singulier contraste , le poète se répandre en haine contre une force qu'il n'admet pas et qu'il accuse pourtant de tous nos maux. C'est encore cette même inquiétude qui avait inspiré à Leconte de Lisle ce déii orgueilleux :
Dieu triste, Dieu jaloux qui dérobes ta face, Dieu qui mentais disant que ton œuvre était bon, Mon souille, ô pétrisseur de l'antique limon! I n jour redressera ta victime vivace.
Tu lui diras : Adore; elle répondra : Non.
i74 LÀ CRITIQUE SCIENTIFIQUE
Et c'est encore elle qui avait donné à Sully - Prudhomme l'accent le plus poignant qu'ait jamais éveillé le doute métaphysique :
... Ne pourrais -je allonger cette corde flottante, Ni remonter au jour dont la gaîté me tente? Et dois-je dans l'horreur me balancer sans fin?
Ainsi L'angoisse du divin avait pu devenir une matière lyrique dans ses doutes et ses négations. Elle va se présenter maintenant sous une autre l'ace ; et, après nous avoir conté les élans farouches de la révolte et de l'affranchissement ou les sombres tortures de la curiosité spéculative inassouvie , les poètes nous diront les jouissances factices des acceptations consolantes, plus instinctives que raisonnées, plus sentimentales que rationnelles, plus symboliques qu'effectives, mais en harmonie avec les forces de l'aspiration . et en cela pleines de poésie.
C'est donc par une faute d'interprétation qu'on a vu dans la poésie mystique des dernières années une façon de renaissance chrétienne. Il y a eu cxacerbation non de Y idée, mais de la sensation religieuse. La nuance est à observer, et on la trouve indiquée déjà par Vigié-Leeoeq et par Paul Bourget. Vidée religieuse implique la croyance ferme, calme et sereine, en des fondements qu'on s'emploie à définir, à fixer et à développer; par sensation religieuse, on veut indiquer seulement un concomitant d'affectivité qui est originairement tributaire de l'idée, mais qui peut lui survivre et conserver, si l'on peut dire, son ancienne saveur émotionnelle dans l'iso-
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lement. Le mystique d'un siècle sans foi ne s'assimile pas en croyant la question religieuse : il en
respire sensuellement les émanations, il en distille les parfums, et il compose avec cela un philtre énervant, tantôt chaste et tantôt pervers. Suivant la recette qu'il exploite , il penche vers le dlaholisme ou vers son antinomie de surface qu'on a décoré du terme de catholicisme.
La foi de l'enfance eût-elle disparu chez nous, son impression reste encore vivace sous une forme latente et dissimulée. Pour beaucoup , l'idée s'en est allée depuis de longues années. Mais le concomitant d'affectivité ne s est pas épuisé jusqu'à extinction. Son souvenir survit au naufrage : c'esl quelque chose de très doux, comme une senteur discrète de candeur naïve, vestige évanescent des prières passées, fantôme d'âme très simple et très pure,... dame d'enfant complètement heureuse. Aux instants de détresse, quand toutes choses apparaissent à l'homme vaines et déconcertantes, cette âme d'enfant qui trouvait jadis son bonheur dans Dieu se cherche parmi les épaves, au travers des tempêtes. Alors l'homme se fait une simplicité factice ; son âme, se rajeunissant, évoque un monde de mystère sur les décombres d'illusions mortes. Frustré par les sens et voyant s'enfuir la félicité que sa raison a cherchée en vain, il se donne le plaisir factice de tourner un espoir voulu vers un critérium de pur sentiment. Renonçant au bonheur dans les vérités reconnues par l'intelligence, il instaure de toutes pièces une vérité suprême jugée par le cœur seulement. Incapable de croire avec sa
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raison, et voulant éviter pourtant l'abîme du sceptique, il se compose une attitude qui n'explique pas la vie, mais qui la modifie dans ses aspects et la rénove dans ses sensations. Or cette attitude doit être au plus haut degré sujet de poésie, puisqu'elle est elle-même toute une poésie, rien qu'une poésie.
Mais voici bien une autre vertu du breuvage mystique. Des croyances du jeune âge, l'homme a gardé aussi des souvenirs troublants. Il a fixé l'horreur du péché et les terreurs de la punition. Gomme il est désormais sans foi, les interdictions du dogme lui importent peu ; mais il veut se donner l'illusion d'être encore croyant pour éprouver l'immense volupté du mal. pour goûter l'ineffable bonheur du péché de malice, pour ressentir àprement l'aiguillon de cette anxiété si particulièrement savoureuse qui donne au fruit défendu son formidable piment. La notion vague de la chose malsaine le hante en sourdine, et les plaisirs prohibés lui paraissent exquis. C'est une façon de se montrer mystique, et, toute satanique qu'elle est, cette façon ne diffère guère de la précédente : elle a profondément son substratum dans une attitude croyante, et elle confine en définitive à la recherche de sensations neuves. Diaboliques et catholiques puisent à la même source et poursuivent un objet commun. Mais, ne l'oublions pas : cette renaissance de la sensation religieuse n'est pas un retour de Vidée chrétienne ; cette saveur de croyance n'est pas un Credn.
Ainsi, le mouvement mystique des poètes d'hier
LE MYSTICISME i"
s'inspire d'une fausse dévotion et n'a rien de commun avec la piété sincère. Ces fervents idéalistes sont en réalité des sensuaiistes ardents : ils espèrent tirer des extases divines, aussi bien que du libertinage , de nouvelles jouissances. Cela explique du même coup qu'ils puissent se montrer tantôt candides et tantôt pervers. L'alliance de tendances erotiques aux inclinations mystiques est assez fréquente chez eux, et point n'est utile devoir dans cet assemblage un signe de déséquilibre, au sens médical du mot.
L'auteur de Parallèlement chante le sentiment religieux et se plonge dans une dévotion étroite ; puis, un peu plus loin, il célèbre l'amour morbide et les embarquements pour Sodome ou Lesbos ; il fête la gloire de Sapho et des femmes damnées. M. Emile Laurent ' conclut de cette remarque à une « excessivité morbide des contrastes ». Le poète, dit- il, se dédouble ou se métamorphose, et il semble qu'il vive d'une autre vie, avec des impressions et des sentiments différents. Puis, rappelant la fréquence de tels phénomènes dans certaines maladies mentales, il fait observer que « lorsqu'un individu se manifeste un jour tout de bonté, l'autre jour tout de méchanceté , une fois d'un érotisme sans borne, l'autre d'une chasteté mystique, il faut craindre qu'il ne soit tout au moins neurasthénique ». En principe, l'auteur n'a pas tort. Seulement l'excessivité des contrastes est ici une pure apparence. A coup sûr, l'association mystico-éro-
' Emile Laurent, /<;<•. cit.
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tique n'est pas l'indice d'une santé morale parfaitement saine et robuste, car elle implique la recherche d'émotions rares, et cette dernière, sous quelque forme qu'elle se présente, est la marque habituelle d'une sensibilité blasée, laquelle répond à de l'usure physiologiquement. Mais le fondement que nous avons donné à la fausse renaissance chrétienne de Verlaine et de ses successeurs rend l'intervention de 1 élément erotique dans leur poésie non plus bizarre et contradictoire, mais rationnelle et presque logique. Les observations journalières de la psychiatrie prouvent bien surabondamment qu'un délire erotique est généralement teinté d'une nuance religieuse, et qu'un délire mystique évolue rarement sans s'accompagner de quelques préoccupations génitales ; mais la possibilité d'une association réunissant dans un même concert les deux entités trouve son origine dans des considérations d'ordre plus élevé. Entre les représentations tout idéales d'un esprit religieux et les manifestations les plus basses de l'amour profane, il semble, en vérité, qu'il y ait un abîme. Les unes et les autres ne sont pourtant que des modalités expressives qu'un lien psychologique rattache au même mécanisme et rend solidaires d'un même principe. Les unes et les autres sont issues d'une même souche ; elles témoignent d'une inclination fatale de l'individu devant cette religion naturelle qu'est l'instinct d'amour; elles disent un élan de tout son être vers le culte éternel et grandiose de la perpétration de la vie. Nos tendances affectives cherchent impétueusement une issue vers la finalité qui leur est
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imposée. Si elles s'écartent souvent de cette finalité, leur déviation n'est qu'apparenté, et l'inéluctable but est toujours présent, quoique dissimulé. L'amour s'élance pour un voyage sans fin et s'égare au travers d'un rêve dans la contemplation vaporeuse d'un idéal sans bornes . ou bien il avance d'un pas robuste, et, dans une conscience moins imprécise de son véritable objet, il va droit aux choses positives. Mais il reste toujours lui-même, dans les modalités si variées de son expansion : sous ses manifestations les plus détournées se cache encore profondément le rôle fondamental qui lui est dévolu. L'immense clavier sur lequel se joue le concert éternel d'amour peut rendre la candeur béate d'une extase ou la fougue impétueuse d'une passion déchaînée, et. de l'égarement mystique à la fureur des sens . une gamme de plusieurs octaves ligure des intermédiaires sans nombre. Entre les vagues transports de la vierge en prière, les contemplations platoniques de Dante et les caresses goulues d'une grande amoureuse . il n'y a de différence que le degré d'objectivité, et . dans cette musique pourtant si disparate de L'imagination et des sens, on ne trouve après tout que des variations multiples sur un thème unique, On y trouve une même chose qu'exprime un même mot. La passion religieuse procède donc, au point de vue psychologique, des éléments fondamentaux dont procèdent les amours profanes, et il y a là une communauté de genèse cpii si1 révèle 1res ouvertement chez les primitifs. Le culte des pouvoirs générateurs tient une place considérable
dans les religions de l'ancien monde , et la pompe religieuse des cérémonies hindoues s'accompagne encore des débordements les plus extravagants du plaisir charnel dans les fêtes de Sakty-Poudja. Sous une forme plus vague et d'une façon plus indirecte , la religion moderne des peuples civilisés a su drainer au profit de sa cause la formidable puissance de l'instinct sexuel, en se révélant ellemême comme un culte d'amour. L'éveil cenesthésique de la puberté n'est-il pas, dans son imprécision troublante, l'origine éloignée de bien des vocations religieuses ? Cet attrait invincible qui porte la jeune fille vers un « au delà » prometteur du bonheur suprême, n'est-ce pas une aspiration discrète vers le mystérieux amour qui la guette et la veut prendre tout entière? Ce remuement de tout son être à la pensée qu'elle sera l'épouse de son Dieu, ce trouble indéfinissable à l'idée d'être la chose de ce Dieu qu'on lui figure sous les traits d'un jeune homme dont les qualités physiques et morales l'enveloppent d'une caresse presque voluptueuse, ce frisson très ému, si vague et d'autant plus puissant qu'il est sans analyse, n'a-t-il rien qui le rattache à l'amour profane , — disons le mot , — à l'amour sexuel? Et puis, les dévotions de la vieille fille ne sont-elles pas encore l'émonctoire naturel d'une sentimentalité comprimée? Ne sont- elles pas la rosée d'automne, rosée de consolation dont les gouttes tardives et peu fécondantes déposent une dernière fraîcheur sur la tige languissante de celles qui traversent la vie sans une aumône de l'amour? Ainsi, l'opposition si grande pour le moraliste entre
L'amour mystique et le dévergondage des sens vient à s'aplanir pour le psychologue : érotisme et mysticisme ont une souche commune , et ces deux tendances, en tant que formes de sensualité , valent qu'on groupe dans un cadre unique diaboliques et néo- chrétiens.
Dans cet art d'agenouillements et de perversités, il n'v a pas de délire, et le déséquilibre est plus apparent que réel. Mais il faut convenir qu'on y trouve un désir d'émotions factices, et par conséquent des stigmates de fatigue, de découragement et d'usure. Ces stigmates préludent tout bonnement à une ère de restauration et de reviviscence qui entrainera les poètes actuels vers le culte réconfortant de Faction moralisante et consolatrice.
Au mysticisme on a opposé une autre entité, dont le sens est encore plus vague, plus compréhensif du moins : la tendance égotistc, à laquelle se rattachent certains caractères des dégénérés , serait encore pour M. Nordau un trait dominant des poètes d'hier.
On sait la valeur du mot. ISégotiste est pardessus tout un dissident, un emprisonné dans la connaissance exclusive du moi, un ignorant de la valeur et des intérêts de l'ambiance. En vertu d'une exagération maladive de sa personnalité, il ne peut s'adapter à la vie courante ni prendre position visà-vis du monde ; antisocial par excellence, il est incapable de juger des droits et des devoirs, et d'une façon plus générale des affinités qui le rat-
La CRITIQUE SCIENTIFIQUE
tachent à son entourage. Il s'exclut donc d'une manière plus ou moins complète dans des vues purement subjectives. Les vérités telles qu'il les conçoit, les sensations telles qu'il les perçoit sont les seules existantes pour lui. Il en résulte qu'indifférent aux beautés admises, il se fait une beauté à lui, et cette beauté généralement très artificielle est souvent, pour autrui, tout près de la laideur. L'original et l'extravagant sont la marque habituelle de ses productions.
Il semblerait qu'entre le mystique et l'égotiste il faille voir une opposition. L'un s'élargit, se diffuse et se confond ; l'autre se rétrécit , se concentre et s'isole. Mais, en vérité, ils ont un principe commun : l'incapacité de percevoir nettement les limites du moi par rapport au non -moi. Et M. Xordau revient ainsi à sa théorie première : l'égotiste, autant que le mystique, est un vrai malade de la volonté. La faillite des facultés attentives, le trouble de l'association, le vague" des apereeptions. la fuite des idées, voilà le fond toujours évident de pareils états d'âme, et ces états d'àme il faut les rattacher invariablement au principe commun de dégénérescence.
Quoi qu'il en soit, l'auteur met en évidence ce caractère essentiel de l'égotiste, à savoir que « pour exciter à l'activité ses centres obtus et paresseux il recherche dans son art les « impressions fortes ». ( hr très souvent ses impressions ont un caractère morbide, et dans tous les cas elles apparaissent à quelque degré douloureuses ou répugnantes pour l'homme sain. Ce trait serait la marque de nom-
breux poètes qui ont puisé dans les Fleurs du mal le genre dont ils font une spécialité nocive. C'est ainsi que, fidèle à Baudelaire, Maurice Rollinat donne à ses Névroses un cachet de bizarrerie nettement maladive. Nous y voyons la sensualité la plus débridée et jusqu'aux aberrations de la psychopatliie sexuelle; puis ailleurs, dans le Maniaque, dans \nPcur. c'est L'effrayante hallucination : ailleurs encore, dans la Voix, dans le Fantôme du crime. c'est l'implacable obsession. Et l'on sort du pathologique pour entrer dans les descriptions de la Morte embaumée . de Mademoiselle Squelette, de Y Amante macabre ou de Y Enterré vif, parmi lesquelles nous errons entre la « putréfaction » . les (( osseuses nudités et les c< beautés de poitrinaire ». On perçoit dans tout cela comme les ricanements douloureux d'une nature vibrante à l'excès, et cette littérature n'est pas sans soulever de nombreux et intéressants problèmes d'esthétique.
En admettant que les dégénérés aient une propension spéciale aux étrangetés de mauvais aloi, il resterait à savoir si les étrangetés en elles-mêmes représentent invariablement un stigmate morbide , et s'il est impossible de les justifier en tant que matière d'art. La question est à notre avis beaucoup trop complexe pour figurer de façon intégrale sous une seule rubrique. Avant de faire de l'ég'otisme un chapitre de pathologie, il faudrait discuter trois points : les limites du pathologique lui-même, la râleur du mal comme source esthétique, et les droits de l'individualisme dans l'art.
Normal ou pathologique : ces mots ont-ils réellement un sens, une portée en littérature et en poésie ? C'est un sujet que nous avons effleuré déjà, mais il convient d'y revenir ici avec plus de détails.
M. Paul Bourget ' se prononce pour la négative. Le mot « malsain » n'a pas de sens au point de vue de la littérature , si l'on entend par là opposer un état naturel et régulier de l'âme , qui serait la santé , à un état corrompu et artificiel , qui serait la maladie. En matière d'œuvres littéraires, il n'y a ni santé ni maladie ; il n'y a que des états psychologiques, car on ne peut voir dans nos vertus et dans nos vices , dans nos volitions et dans nos renoncements, que des combinaisons changeantes, mais fatales, et partant normales, soumises aux lois connues de l'association des idées.
M. Ferdinand Brunetière- est de l'avis contraire. Après avoir montré que la maladie s'oppose véritablement à l'état de santé, dans les choses de l'esprit comme dans celles du corps . il va plus loin , et sous le nom de maladie ou de malformation il ne craint pas d'envelopper « l'excès même de la singularité ». Il y a, dit-il, des singularités qui ne sont, de leur vrai nom, que des ((infirmités » ou des « monstruosités ». Ces singularités ne sont donc point naturelles ou normales, pas plus que ' d'avoir six doigts à chaque main ou un poumon de moins ». Mais il s'agirait justement de savoir à partir de quelles limites la singularité devient
1 F. Bourgbt, Essais de psychologie contemporaine. - F. Bruwbuèrb, l'Évolution de la poésie lyrique en France au A/A* siècle.
L'ÉGOTISME 48."i
« infirmité », et à cet égard 1 auteur demeure hésitant. C'est donc à chacun d'en penser ce qu'il veut. Or les jugements individuels sont toujours suspects, car il n'est pas donné à tout homme d'être un raffiné ni d'avoir éprouvé des passions profondes, et l'on est volontiers porté à découvrir des anomalies pour expliquer chez les autres l'existence d'un tempérament dont on est dépourvu soimême.
Sans distinction de normal et de pathologique , nous dirons simplement qu'une œuvre peut rester belle dans son étrangeté, tant que cette étrangeté nous est sympathique, et cette étrangeté nous est sympathique tant qu'elle renferme , en dépit de sa singularité même, des éléments de tendances générales et universelles. En pareil cas, en effet, nous reconnaîtrons que la constitution dont cette œuvre émane est exceptionnelle, monstrueuse même, si L'on veut ; mais l'épithète que nous emploierons ne préjugera de rien quant à l'opinion qu'il convient de se faire sur la résultante esthétique qu'on en peut attendre. C'est un cœur monstrueusement noir qui s'écrie dans Baudelaire :
L'irréparable ronge avec sa dent maudite
Noire âme, piteux monument, Et souvent il attaque, ainsi que le termite,
Par la base le bâtiment.
L'irréparable ronge avec sa dent maudite.
Mais cette noirceur étrange a des profondeurs d'une beauté troublante. C'est un esprit de révolte insensé qui crie dans Arthur Raimbaud :
Christ, ô Christ, éternel voleur des énergies, Dieu qui, pour deux mille ans. vouas à ta pâleur, Cloués au sol, de honte et de céphalalgie, < lu renversés, les fronts des femmes de douleur.
Mais la révolte est sublime de cette chair effrénée s'insurgeant contre un Dieu de misère. C'est une âme d'une douloureuse et morbide sensibilité qui s'exhale, dans Albert Samain, en un bercement de langueurs enivrantes :
Je rêve de ver< doux et d'intimes ramages, De vers à frôler lame ainsi que des plumages.
Et qui, au long des nerfs baignés d'ondes câlin
Meurent à l'infini en pâmoisons félines,
Comme lin parfum dissous parmi des tiédeurs closes.
Je rêve de vers doux mourant comme des roses.
Mais cette musique fugitive a des vibrations étrangement sensuelles, et nous éprouvons agréablement l'harmonie veloutée de ses mièvres accords.
Sans doute, les créations d'un poète s'éloigneront d'autant plus de la norme, que le tempérament de l'auteur est plus éloigné du tempérament commun. Mais ce n'est pas a priori que leur étrangeté devra les faire déchoir dans l'ordre esthétique : elles auront simplement plus de chance de déchoir, parce qu'elles seront exposées d'une façon toute particulière à ne point satisfaire cette « raison dans le beau » qu'on nomme le bon goût.
Si nous acceptons que la poésie émane d'organisations sensuelles à outrance ou affligées de quelque perversion, ne va-t-on pas objecter qu'elle y perd
de s;i dignité morale? L'art, en général, n'a-t-il pas
pour mission de façonner les cœurs et de les exhausser parle beau dans l'amour du bien? Si ces tendances sont malsaines, si sa leçon est dangereuse, n'est-il pas un art méprisable et n'a-t-on pas raison de le proscrire? Nous touchons ici à une autre partie de la question : celle qui concerne la valeur du mal en tant que source esthétique. Il ne s'agit plus de juger si l'opposition du sain et du malsain est acceptable en principe; il s'agit de se demander si le malsain réalisé peut donner une émotion d'art.
M. Paulhan1 résout très nettement la proposition par l'affirmative, en s'appuyant sur le principe de la m volupté de souffrir » et de 1' « instinct naturel du mal ». Déjà Musset- avait dit : « Comment se fait-il qu'il y ait en nous je ne sais quoi qui aime le malheur ? >> Dans un autre sens, Barbey d'Aurevilly avait ouvert la voie dans ses Diaboliques, et Joséphin Péladan avait donné dans son Vice suprême une étude puissante et d'ailleurs idéalisée de cet instinct pervers, qui est au fond de notre humanité. Paulhan donne des preuves nombreuses de l'amour du mal sous ses formes les plus banales et les plus variées : « La vue de la souffrance physique n'est pas toujours désagréable; bon nombre de personnes la recherchent. Les exécutions de criminels sont un speetacle fréquenté... Et que dire des amateurs des combats de coqs et des auditeurs assidus de cours d'assises? » Après l'ins-
1 Paulhan, le Nouveau mysticisme, p. 57-9i>.
-A. ras Musset, Œuvres complètes. Charpentier, p. <v
tinct de cruauté, celui de la luxure prêterait encore à de plus amples développements. Tout cela d'ailleurs n'implique nullement que l'homme soit mauvais dune manière foncière, mais seulement qu' « il y a en lui quelque chose de mauvais, un certain élément de perversion qui peut varier de la perversité complète à l'innocence presque absolue ». A ces remarques, on peut ajouter encore les « mélancolies savoureuses », le « bonheur d être triste » et bien d'autres constatations qui viennent confirmer la thèse de l'amour du mal, dans la plus large acception de ce mot.
La volupté de souffrir, la jouissance du mauvais dans son sens purement affectif, a trouvé son explication dans la nécessité d'une activité légèrement contrariée, pour produire sur nous un effet de bonheur. Sans doute, quand notre activité est trop contrariée, il se produit une émotion pénible; mais quand elle n'est pas contrariée du tout, l'indifférence survient, et la conscience même disparait : le fonctionnement devient automatique.
L'instinct du mauvais, dans son sens moral, s'explique autrement, mais avec les mêmes apparences de raison. « Les désirs les plus comprimés, s'ils sont restés puissants, sont ceux qui se manifestent avec le plus de force lorsque l'obstacle est levé, qui s'opposait à leur satisfaction. On éprouve le besoin d'agir autrement qu'on n'a été longtemps obligé de le faire, au moins de rêver à des actions différentes de celles que l'on accomplit journellement. Les allâmes rêvent de bons dîners, et les gens trop sages perdent en dormant leur réserve habi-
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tuellc. Ainsi la pratique ordinaire de la vertu doit, chez L'homme imparfait, déterminer un penchant de rimai;' n.it ion vers la perversité. »» En somme, nous éprouvons du plaisir à retourner gratuitement, et comme dans un jeu, à l'état primitif dont la contrainte sociale nous a l'ait sortir. C'est. une des mille formes du « repliement sur soi » qui caractérise une étape avancée de civilisation.
M. Nordau1 n'admet pas cette manière de voir. Pour lui, l'amour du mal n'est pas quelque chose d'universellement humain; il estime « aberration » ou une « perversion », c'est-à-dire une anomalie. Entre l'état d'esprit qui inspire leur œuvre à certains p«>ètes, et celui « qui fait de l'imbécile un cruel tortionnaire d'animaux », toute la dilférence consiste dans le « degré de l'impulsion ». Est-elle assez forte, elle a pour conséquence des actes cruels et des crimes. Est -elle élaborée par les centres malades avec une force insuflisante. elle peut être satisfaite par la seule imagination, par des manifestations poétiques ou artistiques en un mot. Dans la prédilection de beaucoup d'artistes pour la laideur et l'immoralité, il s'agit donc << d'une aberration organique et de rien d'autre ».
Il y a certainement une part d'exagération dans cette ..t innation exclusive du Dr Nordau, et bien ([Lit- l'auteur estime que « l'observation et la marche entière du développement historique de l'humanité » doivent contredire ou rendre arbitraires les idées émises par M. Paulhan-, ces idées nous semblent à
1 Nordau, loc. cit., t. II, p. 66-71.
2 Pu i iiAN. loc. cit.
l'abri de toute contestation. Seulement ce n'est point, à notre avis, dans « le bonheur du mal n qu'il faut chercher la preuve ni l'explication du plaisir esthétique que le mal peut nous procurer. Le bonheur du mal dont parle Paulhan ne peut pas être en soi une source d'émotion d'art, car il est dépourvu de toute élévation désintéressée. Mais n'oublions pas que le mal est évocateur du bien, que le laid est évocateur du beau, et qu'enfin telle contemplation d'un objet malsain peut élever l'âme jusqu'à l'idéal le plus pur, dans certaines conditions qu'on doit définir.
L'émotion de plaisir ainsi procurée n'est pas aussi simple dans sa genèse que celle qui nous vient de la contemplation directe du beau et du bien; des associations souvent fort complexes et très détournées doivent être éveillées pour nous conduire jusqu'à elle. Mais, pour être tortueux ou inattendu, le chemin n'en est pas moins sûr. La représentation la plus laide ou la plus basse peut agir sur nous d'une façon moralement belle ou élevée, si une intention justement morale s'en dégage, et si, dans sa trame de laideur ou de bassesse, nous découvrons en définitive que l'auteur a vibré d'une émotion noble. En ell'et. ce qui nous frappe dans une création, consciemment ou inconsciemment, c'est surtout l'émotion dont elle est sortie. D'après le degré de sympathie ou d'antipathie que nous avons pour cette émotion, nous jugeons de l'auteur et apprécions l'œuvre. C'est Y intention et non point la matière qui fait vivre l'art. Quand Valdès Léal, dans son célèbre tableau de l'hôpital de la Charité,
L'BGOTISME '•'••]
à Se ville, nous montre un cercueil ouvert avec le cadavre grouillant de vers d'un archevêque en chape et en mitre, cet aspect en soi est incontestablement répugnant, dit le D1 Nordau. Mais, de l'aveu même de cet auteur, on y reconnaît bien vite l'émotion que le peintre a voulu traduire : le sentiment du néant de tous Les biens et de tous les honneurs terrestres, le sentiment de la misère humaine devant les forces toutes-puissantes de la nature. Alors notre esprit se détache de la chose immonde, et nous ne voyons plus que l'idée : l'idée qui oppose à l'insignifiance de la vie individuelle la grandeur éternelle de la vie totale. Et c'est dans cette idée que réside L'élément de sublime. C'est encore cette spiritualité finale qui, dans les romans de Tolstoï, se dég des scènes les plus réalistes et les plus terre à terre. Baudelaire lui-même n'a pas toujours traité le mal pour le mal. Sa Charoync, qui a soulevé tant de protestations, n'est peut-être pas aussi dépourvue d'élévation poétique qu'on a voulu le dire. Ce « chien mort liquéfié », ces « cloportes avides » , ces « charançons noirs et bleus » , ces mouches à charbon qui < pompent à deux les boyaux mous », tout ce monde ignoble qui « va, vient, passe et repasse, multicolore et varié », nous donne la nausée et nous laisse sous une impression de dégoût. Mais « c'esf partout l'amour : aimonsnous » ! Voilà une chute qui nous fait oublier la matière odieuse pour nous l'aire penser; et nous ne songeons plus qu'au contraste amer et déconcertant de la mort et de la vie, de la vie se repaissant de la mort; et cette vie que l'auteur a soin de nous
représenter dans son expression la plus intense qui est l'amour, nous la voyons si proche du néant, que notre esprit s'envole sur les ailes d'un désir infini d'amour qui ne soit pas un amour terrestre. Ainsi l'âme rêveuse s'élèvera de ce naturalisme abject, et d'association en association se laissera glisser, suivant ses tendances, dans le plus pur des idéalismes. D'une façon plus générale, on peut dire que la nature, primitivement inesthétique, du sujet, n'empêche pas la valeur esthétique de l*œirvte, à condition que cette œuvre suscite en nous finalement des désirs d'élévation et d'ennoblissement. Peindre la misère pour éveiller la pitié, analyser le mal physique pour faire naître la charité, exposer un ulcère moral pour entraîner la vénération d'une vertu cachée qu'on tient discrètement dans l'ombre, laisser voir dans leur nu les plus tristes réalités, pour que le philtre qui s'en dégage nous prépare aux grandes vérités d'ordre universel ou aux nobles aspirations de l'esprit, tout cela n'est nullement contraire à l'émotion d'art. Mais si, au travers de l'ii'uvre. nous croyons reconnaître avec précision l'indifférence de l'auteur à l'égard du laid qu'il représente ou du mal qu'il expose, alors nous nous indignons. L'œuvre ne s'élève pas; elle demeure à terre, et le dégoût que nous en éprouvons se double encore de celui que nous inspire le tempérament de l'auteur. C'est ainsi, croyons-nous, qu'il convient de résoudre en dernière analyse la question de la valeur du mal comme source esthétique. Cela revient à dire que, dans cette question comme clans celle qui concerne les limites du pathologique»
toute affirmation exclusive doit demeurer suspecte, et qu'en définitive, il est dangereux de généraliser.
Si l'égotisme, tel que l'a compris le D' Nordau, ne constitue pas d'une manière obligatoire un stigmate morbide, et si, d'autre part, les œuvres qui s'en inspirent peuvent rester belles en dépit de leurs étrangetés ou de leurs apparences malsaines dans certains cas, il n'en résulte pas que son principe soit un gage de force et de santé morale, et qu'on doive chercher a le favoriser systématiquement. Ce qu'il y a en lui de plus irréductible, c'est un air d'individualisme, et sur les droits de l'individualisme il convient d'être réservé, sous peine de voir ce dernier confiner jusqu'à l'anarchie.
M. Paul Bourget, dans ses Essais de psychologie contemporaine, fait justement tenir aux poètes d'hier ce langage significatif : « Nous nous délectons dans ce que vous appelez nos corruptions de style , et nous délectons avec nous les raffinés de notre race et de notre heure. Il reste à savoir si notre exception n'est pas une aristocratie, et si, dans l'ordre de l'esthétique, la pluralité des suffrages représente autre chose que la pluralité des ignorances... C'est une duperie de ne pas avoir le courage de son plaisir intellectuel. Complaisons-nous donc dans nos singularités, quitte à nous y emprisonner dans une solitude sans visiteurs. » Eh bien ! non. Cette manière de voir est contraire au rôle collectif de l'art, et elle est. par surcroît, le témoignage fréquent de capacités affaiblies ou médiocres. L'originalité qui s'impose d'une façon systématique n'est le plus souvent, i' ùe el folie. 1 »'
comme dit Fromentin1, que l'expédient laborieux d'un esprit en peine •• ; et sous ses apparences prétentieuses, elle cache tout bonnement « d'incurables malaises ». Ainsi, sans vouloir souscrire à une thèse généralisa trice qui donne au pathologique un domaine trop large et trop exclusif, nous pensons que les poètes d'hier ont oublié bien souvent qu'il n'y a de poétique que de l'universel.
A Yégotisme on devait rattacher tout naturellement le pessimisme contemporain. M. Xordau en fait le corollaire et la conséquence logique de l'état de sensibilité blasée et toujours insatisfaite qui est l'apanage des dégénérés égoti&tes, et la douleur de vivre exprimée si souvent dans tant de prose et tant de poésie récentes lui apparaît comme la preuve irréfutable et la confirmation dernière de ses théories.
La mélancolie du xix*- siècle a été jugée, et il faut se résoudre à l'enregistrer comme une vérité banale. A quelques exceptions près, les poètes d'hier se complaisent dans une tristesse vague, dans une langueur quelque peu morbide ; ils semblent pour la plupart frappés d'une désespérance précoce, d'un désenchantement de la vie qui laisse au lecteur une impression douloureuse de lassitude et de découragement.
Dans ce pessimisme littéraire, a-t-on dit, on peut découvrir des signes non équivoques de neurasthénie. Le neurasthénique hypocondriaque se regarde sentir,
1 E. FitoMUNTi.N. le» Maîtres d'autrefois, p. 290.
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penser, agir ; il analyse jusqu'aux plus intimes replis de son être, il note les moindres détails de sa personnalité. Le plus souvent aussi il se fixe dans douleur et professe un sérieux méprisa l'endroit des gens bien portants, dont la gaieté lui parait grossière et qui ont l'impudence de prendre la vie par le bon côlé. Or ne retrouve-t-on pas justement, chez la plupart des poètes d'hier, cette même inquiétude, ce même besoin d'analyse, ce même mécontentement de soi, des autres et du monde entier? Le parallèle ne manque pas d'un certain fondement ; mais, ici encore, la question est des plus complexes. et c'est instituer une psychologie bien rudimentaire que de se contenter de déclarer morbide toute littérature qui ne chante pas le bonheur. Pour porter un jugement solide, il convient d'établir d'abord les rapports normaux et fondamentaux de la mélancolie et de la poésie. Cette base étant bien connue, on pourra chercher à déterminer dans quel sens ces rapports se sont modifiés au cours du xixe siècle et plus spécialement aux époques récentes.
Il est certain que si la poésie a pour destinée de nous présenter les choses sous leurs aspects les plus agréables, un poète ne demeure pas tidèle à sa tâche quand il chante la tristesse de vivre. Mais une telle assertion n'est rien moins que puérile, et les arguments abondent pour prouver au contraire le fondement de la mélancolie comme source esthétique. Il ne s'agit pas, bien entendu, de chercher si la somme des peines dépasse ici-bas la somme des plaisirs, car nous ne traitons pas du pessimisme en tant que doctrine de philosophie, mais en tant
qu'attitude mentale capable de produire une émotion d'art. En se plaçant à ce dernier point de vue, James Sully1, dans un article déjà ancien, cherche a légitimer par une origine profonde et en quelque sorte biologique la prédilection naturelle du cœur humain pour l'émotion triste. S'adressant d'abord à l'évolution de l'instinct , il fait observer que si la plupart des animaux expriment leur souffrance par des signes vocaux, ceux-là sont bien moins nombreux qui savent faire entendre des sons de joie ou de satisfaction. Il rappelle en outre que les pleurs précèdent de beaucoup les rires chez l'individu : les enfants nouveau- nés saluent le monde par un cri de douleur. D'autre part , l'expression du plaisir n'est pas. comme celle de la souffrance, d'une importance vitale pour les animaux parvenus à l'état de société, car le plaisir indique que les fonctions s'accomplissent régulièrement et sans obstacle, au lieu que la souffrance implique un dommage causé à quelque partie de l'organisme. Or cette force de l'instinct primitif subsiste de nos jours. Il semble, en effet, que nous ne soyons pas poussés avec autant d'énergie à manifester nos sentiments quotidiens de bonheur qu'à traduire nos peines. Quand rien ne gêne notre liberté d'action, nous sommes certainement plus disposés à parler de nos misères que de nos joies. Il est bien plus dur et plus difficile de refréner un sentiment de tristesse que de cacher une satisfaction. Au point de vue du commerce de nos émotions, l'expression de la douleur
1 James Sully, le Pessimisme et lu poésie Revue philosophique,
dépasse donc de beaucoup en intensité et en ancienneté celle du plaisir et de la joie, ce qui permet de conclure avec l'auteur que nous citions tout à L'heure : « Il y a dans la nature humaine une impulsion spéciale à l'expression de la douleur, et, si la satisfaction de cette impulsion est accompagnée d'un sentiment particulier de soulagement, nous devons nous attendre à ce que le poète montre franchement cette propension, sous la forme d'une puissante tendance vers la plainte. »
Mais des arguments d'un caractère plus spécial peuvent encore prévaloir. Nous savons, en effet, que le poète se distingue du commun des hommes par son exquise sensibilité et son système nerveux plus impressionnable. Or ce degré de réceptivité lui fera savoir des charmes subtils et lui réservera sans doute des joies supérieures que le vulgaire ignore. Mais d'innombrables douleurs l'assiégeront aussi, dont le commun des hommes n'est guère inquiété, et les tristes imperfections de la vie lui feront des blessures cuisantes. Le cœur impuissant, toujours désirant et inassouvi ; les espérances démenties, les confiances trahies, les illusions écroulées, le bonheur lui-même douloureux dans son éphémère destin dont se jouent la marche du temps et la fuite incessante des choses ; et puis les mensonges sociaux, les bassesses et les vilenies de la lutte, et l'agitation stérile de tout ce qui s'anime dans le recommencement éternel et stupide de la vie : comment tout cela ne fournirait-il pas pour les yeux sensibles un spectacle mélancolique? Or certains philosophes ont soutenu nettement que l'aptitude à sentir la douleur morale
peut s'accroître sans qu'il y ait pour cela une augmentation de l'aptitude à sentir la joie. Nous partageons cette opinion assez volontiers, et nous croyons quelle s'applique particulièrement aux esprits de poètes, pour des raisons que leur psychologie doit laisser prévoir. N'oublions pas, en effet, que l'aspiration vers un idéal est le geste constant de leur âme. Or cette aspiration est stimulée d'une façon spéciale par le sentiment de l'insuffisance et de l'incomplétude des réalités. Une désillusion éclose au frottement de la vie excite l'esprit à prendre son vol vers d'autres régions, et nous sommes d'autant plus poussés à élever des demeures idéales à nos sentiments, que ces derniers sont souvent frustrés par les choses d'en bas. Inversement, les formes rêvées sont vite reconnues pour ne pas avoir leur correspondance dans un monde actuel. Dans leur envolée, elles s'élèvent si haut, elles s'éloignent si bien de la réalité, qu'elles font cette réalité plus petite et plus imparfaite, laissant le cœur plus déçu et plus altéré. De la marche vers l'Ineffable, une jouissance infinie doit naître : mais le sentiment de l'inaccessible, qui en est la rançon, vient nuancer cette jouissance d'une teinte de mélancolie. L'âme ressent un plaisir immense à s'élever jusqu'à l'infinie beauté, mais elle éprouve douloureusement son impuissance à l'atteindre icibas pleinement, et à posséder en une fois et à jamais les joies extatiques qu'elle soupçonne et dont elle reste toujours distante ; elle s'ouvre à la possession de quelque objet indéfinissable, et en même temps elle se sent enchaînée à la condition
terrestre qui lui rond cet objet purement chimérique ; elle subit un essor dont la tentative l'enchante, mais dont l'insuffisance en même temps l'attriste: elle sent tout à la fois l'infinité de son ambition et les bornes de son pouvoir. Ainsi le pessimisme n'est-il pas lié tout naturellement à la possibilité de concevoir un monde meilleur, jointe à l'incapacité formelle de le réaliser, ce qui est justement le propre de l'aspiration et de la poésie ? Inversement, l'optimisme nous apparaît comme une conception banale et point poétique d'ailleurs, parce qu'il est le résultat d'une satisfaction facile chez une âme replète à bon compte, qui épanouit son inaltérable quiétude dans un monde bien fait à sa taille.
D'une façon générale, on peut donc dire que les conditions subjectives de la poésie sont foncièrement favorables au ton pessimiste. Il reste à chercher si ses conditions objectives s'en accommodent bien. En d'autres termes, la poésie devant aller au cœur <le tous les humains, on doit se demander si l'accent de la mélancolie est à même d'éveiller chez eux: l'écho sympathique qu'on recherche dans l'art.
Ici encore, la réponse est affirmative. Si le poète se plaint en son nom. et si ces douleurs sont les siennes et les siennes seulement, il pourra déjà nous émouvoir en nous procurant un réel bonheur: celui que nous éprouvons chaque fois que nous sommes pitoyables, car la pitié a sa volupté. Mais le plus souvent, hâtons-nous de le dire, le poète qui chante sa douleur chante en vérité les peines de l'humanité entière. Il chante au nom de tous :
ses souffrances sont les nôtres, ses larmes sont celles de nos yeux, et les paroles qui sortent de sa bouche résonnent dans nos cœurs comme celles d'un ami compagnon de misère. Le plaisir qui découle pour nous d'une telle impression est celui que nous éprouvons généralement à la pensée que d'autres partagent nos maux.
De tout ce qui précède, il semble bien résulter que l'élément douleur réponde aux conditions subjectives de toute poésie d'une part, et que d'autre part il puisse servir d'une manière objective aux lins esthétiques que poursuit le poète. Mais il convient de définir d'une façon bien nette les attributs mêmes de cet élément, car ceux qui veulent voir dans l'art une source à venir d énergie motrice pourraient exiger du poète qu'il évite la douleur morale . dont les propriétés déprimantes sont bien connues de tous les psychologues. Fournir dans une forme idéale préliminaire les forces émotionnelles nécessaires à l'effort individuel et surtout à l'effort social, n'est-ce pas en effet la mission la plus noble qu'on puisse souhaiter à la poésie? Or cette mission n'est-elle pas sérieusement atteinte si l'on met à son service des agents qui peuvent opérer dans le sens de l'inhibition, du découragement ? Pour répondre à cette objection, il faut bien observer que la douleur morale qui met dans l'aspiration une nuance de mélancolie est dune qualité tout à fait spéciale. L'aspiration, avons -nous dit, contient la souffrance de l'inaccessible ; mais cette souffrance est pleine de sérénité , car on ne désire avec une douleur cuisante que ce qui est possible
et prochain. C'est justement cette nuance de sérénité désintéressée que veut exprimer le mot « mélancolie », quand on l'applique à la poésie. La mélancolie poétique, si profonde soit -elle, et à quelque objet qu'elle emprunte sa forme, a toujours une saveur exquise. Elle est douce et ennoblissante, parce que la douleur, qui devient une beauté, n'est plus une douleur, mais une élévation glorieuse et un soulagement. La grandeur de souffrir est dite par Vigny, qui aime « la majesté des souffrances humaines ». Elle est dite par Musset : « Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur ; » elle inspire au ]3oète cette consolation suprême : « Le seul bien qui me reste au monde est d'avoir quelquefois pleuré. » Elle est dite par Shelley : « Nos vers les plus doux sont ceux qui chantent les plus douloureuses pensées. » Elle est dite par Heine : « Si mon chant n'est pas gai, il m'a cependant délivré de mon angoisse. » Elle est dite par Baudelaire lui-même, qui symbolise la beauté consolatrice devant la douleur dans cette apostrophe fameuse : « Tu m'as donné ta boue, et j'en ai fait de l'or. » Elle est dite eniin par Guyau, un poète en prose : « Pleurer, n'est-ce pas sentir sa misère et s'élever au-dessus d'elle? » Ainsi, soulfrir c'est savoir, et savoir c'est grandir, car c'est prendre et c'est posséder, c'est affirmer, c'est croire; c'est vouloir et c'est espérer. N'allons donc pas chercher au milieu des douleurs vulgaires les tristesses du poète, pour les juger en physiologistes et les comparer aux tristesses vécues. Le poète qui chante en mineur sert les besoins de son âme, pour
qui la tristesse est douce. Il regarde pleurer sa Muse , comme un amant coquet voit pleurer la femme qu'il adore : émotion profonde, mais émotion provoquée en vue d'un concomitant de jouissance. Au delà de ses souffrances, le poète veut croire ; il veut espérer, car cela même est dans son essence. Quand il crie dans ses vers la désespérance et la négation , on entend au travers comme des échos lointains de la croyance et de l'espoir ; et parmi ses accents de détresse il faut voir s'affirmer toute sa foi, toutes ses illusions. Vn cœur qui aspire n'est point d'un sceptique, et quand au fond de notre calice il reste un désir, le pessimisme que nous y buvons n'est qu'un jeu plaisant. Au sens rigoureux des mots, il n'est donc point de poésie, si triste soit -elle, qui exprime une désespérance complète; car l'aspiration est dans toute poésie ce qu'il y a de plus irréductible, et toute poésie renferme de ce fait, en puissance du moins, une force expansive. Concluons : la poésie la plus pessimiste recèle, malgré nous, malgré elle, malgré tout, sa part d'optimisme fondamental encore que latent et dissimulé. L'optimisme est au cœur des poètes très naturellement, très foncièrement, comme il est au cœur des enfants. Au fond du poète comme au fond de l'enfant veille une flamme immobile et pure, llamme candide de parfums qu'on brûle, de parfums très doux comme ceux d'une humanité naissante. Mais l'enfant demeure au stade primitif de cette humanité, à ce stade de croyance toute simple et a priori, où la froide analyse n'a pas encore semé dans la vie des hommes les grands doutes et les
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innombrables découragements dont ils payent leur marche en avant vers la vérité. Le poète, au contraire, franchit justement d'un bond cette étape douloureuse d'une évolution qui n'est pas achevée pour s'oublier dans un idéal qui n'est, après tout, qu'une émanation anticipée de l'optimisme futur.
Connaissant les rapports généraux de la mélancolie et de la poésie, il est plus facile d'en mesurer les applications au point de vue spécial qui nous intéresse.
Or déjà, d'après ce qui précède, il n'est pas permis de croire que les plaintes aient été créées par la poésie française des dernières années. Les plaintes sont bien de tous les temps, et la mélancolie des poètes modernes nous apparaît simplement comme une forme plus réfléchie d'une tendance dont on retrouve facilement les traces dans la poésie antique. Elles sont aussi de tous les lieux, et les poètes étrangers du xixe siècle ont eu des accents non moins désolés que les nôtres. En Allemagne, c'est Lenau anxieux et découragé ; c'est l'ironique Henri Heine, dont le rire est d'un malheureux et dont la moquerie cache un cri de douleur. En Angleterre, c'est Shelley tout idéaliste et se plongeant néanmoins avec amertume dans une théorie très désespérée des choses d'ici-bas; c'est Byron bien plus sombre encore, Byron glorifiant le néant. En Italie enfin, c'est Léopardi, chez qui le désespoir de vivre atteint son apogée.
Les poètes français des dernières années ont exprimé la douleur morale sous tous ses aspects; mais il semble qu'avec le temps leur pessimisme
ait changé de formule. Nous croyons pouvoir définir qu'après avoir eu la tristesse comme contenu chez les romantiques et les parnassiens, elle a eu Y ennui comme représentation dominante parmi les symbolistes et les décadents. La distinction est grosse d'importance pour le psychologue. La tristesse, en effet, implique une activité interne; elle est précise, raisonnée dans son origine et franchement définie dans son objet. 1S ennui est essentiellement passif: il est vague et irraisonné, sans objet bien déterminé, sans origine nettement affirmée; il est moins une douleur qu'un malaise. Or, si la douleur est parfois très riche d'éléments dynamogéniques, le malaise est le témoignage assez habituel d'un défaut de réaction ou d'un épuisement.
M. Ganat1, dans un remarquable travail, s'est appliqué à montrer que la douleur morale des romantiques et des parnassiens est en grande partie faite de « solitude ». L'isolement du « moi < sous toutes ses formes est un sentiment pénible, dont ils ont fait pour la plupart le centre de leurs plaintes et la base de leur pessimisme.
La solitude de l'intelligence humaine en face du problème métaphysique, voilà une première souffrance. Ce n'est point certes misère d exception ; c'est la peine de toute âme qui veut réfléchir. Nous ne savons d'où nous venons ni où nous allons. Cette énigme de notre origine et de nos destinées entretient eh»-/. Vigny une angoisse poignante. Le Mont des Oliviers nous dit l'isolement religieux
1 Cynat, le Sentiment de lu solitude morale chez les romantiques et les parnassiens.
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dune âme dont les plaintes à Dieu restent sans écho. Du désastre de nos illusions, du néant des choses d'ici-bas, nulle certitude ne se dégage qui nous soutienne dans l'espoir d'un avenir meilleur. Les cieux sont vides, et à celui même qui se disait son fils Dieu n'a pas répondu.
Cette solitude religieuse de l'âme, Leconte de Lisle l'a redite en termes non moins fameux. Pour bercer leur rêve enfantin, les hommes d'autrefois inventèrent des dieux ; mais voici que le dernier d'entre eux va passer. A la prière des cœurs tourmentés rien ne peut répondre du haut du ciel, car
... pour user un Dieu deux, mille ans ont suffi, Et rien n'a palpité dans sa cendre inféconde.
Si l'homme est sans Dieu, il n'est pas mieux écouté de la nature elle-même. La nature est indifférente à toutes nos misères ; elle est lointaine, elle est étrangère, bien que nous entourant et nous enserrant de toutes parts. Elle n'a pas besoin de notre humanité : notre humanité se fondra, et la nature poursuivra sans elle, toujours aussi calme et sereine, son éternelle destinée. Dans la Maison du berger, Vigny s'exaspère de la durée insolente du décor par rapport à celle de la « passagère et sublime marionnette ». Et c'est encore à cette même solitude devant la nature que nous ramène la Fontaine aux lianes de Leconte de Lisle :
... Les bois sous leur ombre odorante, Epanchant un concert que rien ne peut tarir, Sans m'écouter, berçaient leur gloire indifférente, Ignorant que l'on soutire, et qu'on puisse en mourir.
i ùe et folie. 1 5
Non seulement les âmes n'ont trouvé dans Dieu et dans la Nature ni confident ni consolateur, mais elles restent isolées entre elles et ne communiquent point. On se rappelle comment Sully -Prudhomme a symbolisé cette philosophie dans la Voie lactée. Musset, dans la Coupe et les lèvres, avait exprimé déjà cette séparation des âmes :
L'âme, rayon du ciel, prisonnière invisible, Souffre dans son cachot de sanglantes douleurs...
Le poète reconnaît, hélas ! que la personnalité de chacun de nous garde jalousement son secret. Quelque volonté que nous en ayons, nous ne pouvons jamais nous livrer d'une manière totale, car tout ce qui est signe est mensonge : la parole trompe l'idée, la gaieté des yeux fausse la joie du cœur, les larmes que nous versons ne montrent de nos chagrins que la surface, et nous n'échangeons après tout que des banalités.
Ainsi, dans cette société humaine il y a des hommes et des femmes qui ont l'air de se mêler et qui ne se mêlent pas. Et, au milieu de toutes ces solitudes, l'âme supérieure est encore plus exilée que toutes les autres. Le Moïse de Vigny nous dit les misères de l'homme de génie que sa grandeur isole du reste de l'humanité :
J'ai marché devant tous, triste et seul clans ma gloire..*
Puis, après Vigny, c'est Leconte de Lisle souffrant de vivre sur la terre d'exil, au milieu d'hommes - tueurs de dieux » qui ne connaissent plus la grâce
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ni la poésie. Et Sully -Prudhomme nous ramène encore à des préoccupations analogues dans la Mer et le Peuple s'amuse.
Mais le poète ne souffre pas seulement de sa solitude comme homme supérieur. Il souffre en tant qu'homme d'être seul dans sa passion, seul dans son amour. C'est l'éternel mensonge amoureux que symbolise Vigny dans sa Colère de Samson. L'amour n'est qu'un leurre, une occasion de souffrances, dont les courtes joies sont payées de tortures, et la femme n'est pas plus indulgente que la nature même, car
... plus ou moins, la femme est toujours Dalila.
Faut -il rappeler aussi comment Musset met en évidence la solitude des âmes dans l'union amoureuse des corps ? On trouve , dans sa Confession crun enfant du siècle, cette phrase explicite : « Pendant que tes lèvres touchaient les siennes,... vous étiez plus loin l'un de l'autre que deux exilés aux deux bouts de la terre, séparés par le monde entier. »
Mais c'est bien Sully- Prudhomme qui est par excellence le poète de l'amour aux nobles souffrances, que les Vaines tendresses révélaient déjà et que les Solitudes vont nous confirmer. 11 y a chez lui comme une notation scrupuleuse de tous les genres d'isolement au point de vue que nous envisageons maintenant. Ici, dans un Sonnet, c'est un cœur qui s'attache à qui ne l'aime pas et qui, par dégoût ou par lassitude, ne s'attache pas à qui peut
l'aimer; là, dans les Stalactites, c'est un cœur dépossédé qui pleure son ancien deuil toujours gisant au fond de lui-même, malgré l'apaisement du temps; ailleurs, dans Un exil, c'est ce même cœur cherchant en vain pendant toute sa vie la femme qu'il aimerait; puis c'est encore ce cœur aboutissant par résignation à une métaphysique de l'amour, d'après laquelle toute éternité n'étant qu'illusion, la passion doit être vue de Loin :
J'accepte le tourment de vivre éloigné d'elle... Je l'aime sans désir, comme on aime une étoile, Avec le sentiment qu'elle est à l'infini.
Mais cependant, ne se pourrait -il pas que les âmes fussent unies par l'union des corps? Non : l'union des corps est une duperie, et leurs étreintes ne sont qu'une chimère. Corps et âmes ne jouissent pas des mêmes avantages; les lèvres de chair peuvent se répondre, mais les âmes restent éternellement distantes :
Elles se sentent bien parentes, Mais ne peuvent pas se mêler.
La mère embrasse son enfant, mais elle sent bien que dès sa naissance cet enfant s'est éloigné d'elle :
0 femme, vainement tu serres dans tes bras
Tes enfants, vrais lambeaux de ta plus pure essence.
Ils ne sont plus toi-même, ils sont eux les ingrats.
Et jamais, plus jamais tu ne les reprendras...
On ne peut mettre, hélas! tout le cœur dans la main,
Ni dans le fond des yeux l'infini des pensées.
LE PESSIMISME o09
Les amants s'enlacent; ils meurent de plaisir, et ils sont encore dans la solitude :
Et vous, plus malheureux en vos tendres langueurs Par de plus grands désirs et des formes plus belles, Amants que le baiser force à crier : « Je meurs ! » Vos bras sont las avant d'avoir mêlé vos cœurs, Et vos lèvres n'ont pu que se brûler entre elles...
Ainsi, l'humanité nous apparaît comme exilée dans le « petit cachot de l'univers». Rien au-dessus ni autour d'elle. Dieu est muet, la nature est vide, et les âmes prisonnières d'elles-mêmes s'interrog-ent en vain. Quoi de plus triste comme conclusion? Et cette tristesse ne pouvait moins faire que d'appeler les désespérances d'un Musset, d'un Lamartine ou d'un Théophile Gautier.
Toutefois cette douleur morale des romantiques et des parnassiens est une douleur chercheuse et préoccupée; et un tel état d'âme n'est pas détourné de l'action. Sans doute, le dégoût de la vie est assez ancré chez Musset et chez Gautier. Mais le premier est neurasthénique : la fragilité de sa machine et la révolte indomptable de ses nerfs apportent à sa lassitude une raison nettement personnelle; le second est un dilettante qui parle de la mort avec détachement, mais il faut voir dans son désespoir moins une conviction, peut-être, qu'une attitude. Lamartine est désespéré parfois; et pourtant son âme a des éclaircies, car la résignation chrétienne semble au poète un remède suffisant aux peines de la vie. Leçon te de Lisle est stoïque : repoussant la consolation religieuse, il se fait une consolation à
lui clans le courage orgueilleux et la fermeté silencieuse d'une âme qui se montre plus forte que la douleur même et qui la méprise. Au milieu des tristesses humaines, il se compose un visage tranquille, une face impassible; il triomphe de l'agitation de son cœur :
Tais- toi. Le ciel est sourd, la terre te dédaigne. A quoi bon tant de pleurs, si tu ne peux guérir? Sois comme un loup blessé qui se tait pour mourir Et qui mord le couteau de sa gueule qui saigne.
Le poète arrive à l'apaisement par la philosophie de l'éternelle vanité. A quoi bon maudire? Mieux vaut admirer. Puisque Dieu nous dérobe sa face, ne nous attardons pas à gémir sur le « pétrisseur de l'antique limon »; si la Nature est indifférente, acceptons son dédain comme une loi.
Déjà, dans cette attitude dédaigneuse et forte, on voit le culte de la volonté. Mais ce culte a quelque chose d'un peu renfermé ; sa rigidité hautaine n'a rien qui l'anime et qui le vivifie. C'est dans Alfred de Vigny et c'est aussi dans Sullv- Prudhomme qu'il faut voir la tristesse de vivre aboutir à la noble philosophie de l'effort et du sacrifice comme source de bonheur.
Vigny croit la vie mauvaise, mais il n'abdique pas. Au Dieu indifférent et à l'insouciante nature, il répond d'abord, lui aussi, ]3ar le calme de la résignation stoïque. Mais il fait mieux. Il songe à l'action. Si Dieu nous abandonne, nous nous passerons de lui; si la nature nous écrase, nous avons du moins la satisfaction de le savoir, et, savoir étant
le commencement d'agir, un jour viendra peut-être
où nous triompherons. La Boutrillr à la mer n'est pas d'un découragé :
Qu'importe oubli, morsure, injustice, insensée,
Glaces et tourbillons de notre traversée!
Sur la pierre des morts croît l'arbre de grandeur.
Et, de la simple résignation, le poète s'élève tout naturellement jusqu'au sentiment de solidarité qui doit unir tous les hommes entre eux, du fait même de leur infortune. « Il m'est arrivé, écrit-il dans son Journal, de j^asser des jours et des nuits à me tourmenter de ce que devaient souffrir les personnes qui ne m'étaient nullement intimes et que je n'aimais pas particulièrement... Un instinct involontaire me forçait à leur faire du bien sans me laisser connaître. C'était l'enthousiasme de la pitié, la passion de la bonté que je sentais en mon cœur. » Du sentiment de la commune misère des hommes se dégage la notion d'une égalité dans la souffrance, et du sentiment de cette égalité naissent à leur tour ceux de la justice et de la charité. La souffrance participe de l'humaine nature : pour l'atténuer en nous-mêmes, cherchons à en soulager les autres. Voilà bien un appel secret à l'effort désintéressé comme principe de renaissance et de bonheur à venir.
Sully-Prudhomme a des défaillances, des doutes, des hésitations qu'explique le conflit d'un esprit d'analyse subtile et d'un cœur d'une rare sensibilité. Il laisse même échapper, dans sa pièce du Vœu, un drs cris les plus pessimistes qui puisse sortir d'une
.il 2 LA CRITIQUE SCIENTIFIQUE
poitrine humaine. Dans les Ailes et dans la Sieste, dans la Vie de loin, on peut entrevoir tantôt un accent de pitié mêlée parfois d'une certaine horreur, tantôt un dégoût de l'action et même du désir. Mais tout cela n'est que du provisoire : c'est la longue étape d'une moralité tourmentée par le scrupule, ce sont les méandres d'une inquiétude qui se poursuit sans trêve entre l'aspiration la plus ardente vers un idéal sans bornes et la notion la plus scientifique et la plus précise d'une réalité très profondément scrutée. Quand le poète cherche les Destins, quand il rj°se pour l'humanité le problème du Bonheur, c'est dans l'action résignée et dans le sacrifice de soi qu'il découvre en définitive la raison finale d'exister. Une possession assurée supprime le désir, et dans le désir seul réside la jouissance :
Ni la toute-puissance même,
Ni même l'absolu savoir,
Ne confèrent le bien suprême...
L'homme se contentera donc d'une vie où la fragilité des choses est un élément de leur charme, et où la douleur est la condition de la joie. De l'accomplissement du devoir dépend le bonheur; car l'absence de tout effort a faire, de tout événement à souhaiter, ne produirait que l'ennui. C'est ce désenchantement de l'inaction et de la possession complète qui attend Faust us et Stella dans les sphères extra-planétaires où ils vont s'élever. Les amants abandonnent la terre, et là-haut tout est fait pour combler leurs vœux. Mais voici que cette satisfaction suprême leur devient odieuse. L'amour
même entre deux êtres que l'éternité unit, parce qu'il est sans mystère, sans trouble et sans crainte, est aussi sans bonheur et sans enthousiasme. Stella interroge Faust us sur la cause de son anxiété, et Faust us lui avoue qu'il voudrait retourner sur la terre pour reprendre la lutte de la vie et pour se sentir, par l'effort désintéressé, digne d'une félicité qui n'existe pas en dehors de lui. Ainsi, à quelques exceptions près, le pessimisme des romantiques et des parnassiens n'implique pas une inhibition, parce qu'il est fait d'une douleur active, d'une douleur qui se connaît et qui se définit. De leur tristesse il sort très souvent, au contraire, une moralité d'action. Si la vie était bonne, nous n'aurions guère lieu de nous secourir. C'est parce que nous la jugeons mauvaise que, pour la supporter, nous nous serrons les uns contre les autres et nous nous aidons mutuellement. Si la vie était bonne, nous n'aurions qu'à la prendre ainsi, sans réforme et sans correction. C'est parce que nous la jugeons mauvaise que nos efforts convergent à l'améliorer sans cesse, à diminuer la somme de ses maux et le bilan de ses iniquités. Si la vie était bonne enfin, elle serait à elle-même son objet et son but final; l'idéal en serait à jamais banni, et nos fonctions seraient réduites à deux : la conservation de l'individu et la propagation de l'espèce. C'est parce que nous la jugeons mauvaise, que nous essayons de la tromper. Alors, comme le dit Brunetière : « De là, voyez-vous ce qui sort? C'est l'art, c'est la philosophie, ce sont les religions; c'est tout ce qui, dans le cours de sa longue histoire, a distingué l'homme
de l'animal; c'est enfin dans le présent et dans l'avenir, comme dans le passé, tout ce qui communique à la vie une valeur et un prix qu'elle n'a pas d'elle-même1. » Le pessimisme n'est donc dangereux que pour ceux qui ne savent point ses qualités profondes comme source d'action.
Or, chez la plupart des poètes d'hier, ce n'est plus cette tristesse féconde que nous découvrons. Les symbolistes et les décadents disent à chaque instant leur souffrance morale; mais cette souffrance est moins une recherche anxieuse qu'une fatigue un peu désœuvrée. Ils exhalent leur malaise en des poses languides, et leur lassitude s'épuise en bâillements.
Nous ne prétendons pas que l'ennui soit l'apanage exclusif de la poésie des dernières années. Toutefois la « solitude morale » des romantiques et des parnassiens était plutôt le prélude de l'ennui que l'ennui nettement caractérisé. Les romantiques et les parnassiens ont trop discuté sur les causes de eur solitude pour avoir le temps de s'abandonner à elle complètement et de la savourer d'une façon passive, si l'on peut ainsi s'exprimer; ils ont été trop préoccupés de mettre en évidence le néant de ce qui nous entoure pour avoir éprouvé cette suspension de l'activité qui est le propre de l'ennui, et à laquelle aboutissent souvent les constatations décevantes. Mais cet ennui, ils l'ont préparé justement pour leurs successeurs. La génération suivante, en effet, a pu considérer comme jugée définitivement
1 Brunbtièrb, loc. cit.
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et irrémédiablement la vanité des choses d'ici-bas; elle en a donc éprouvé toute la lassitude. Et comme ses facultés d'analyse se sont remarquablement développées dans le sens de l'introspection, elle est restée comme hypnotisée dans la perpétuelle contemplation de ses malaises; elle s'est regardée savourer son spleen. Au lieu d'accumuler en les discutant les raisons du tœdium vitx } ce tœdium vitee elle l'a éprouvé en bloc, elle l'a ressenti en tant qu'état aifectif, et elle demeure face à face avec lui, indéfiniment. Chez les romantiques et les parnassiens, l'âme était dans la solitude en présence du Monde ; chez les symbolistes et les décadents, elle est dans la solitude en présence d'ellemême. Les premiers ont dit les désillusions qui leur viennent du milieu de la vie; les seconds s'enferment en eux-mêmes, et ils y trouvent de nouveaux déboires. Plutôt que de voir au dehors, ils regardent en dedans; ils observent scrupuleusement le défilé de leurs pensées, de leurs émotions et de leurs rêves; mais voici encore que toutes ces pensées, toutes ces émotions et tous ces rêves passent comme quelque chose d'aussi indifférent, d'aussi étranger à leur moi que les objets du monde. Et leur âme demeure isolée en face de ce qui la compose : elle se regarde , elle se mire , et dans son image elle ne découvre encore que le néant. Voilà bien le véritable ennui.
Déjà chez Sully -Prudhomme, qui est le plus acharné et le plus subtil dissecteur de soi parmi les poètes modernes, l'ennui, l'ennui vrai s'exprime dans la Pluie, dans la Fin du Rêve, Mais c'est à
la génération qui procède directement de Baudelaire et de Verlaine qu'il faut maintenant laisser la parole.
Les poètes d'hier ont symbolisé Y ennui sous les formes les plus variées.
Georges Rodenbach nous le place assez justement parmi les grisailles des pays brumeux :
Le gris des ciel? du Nord dans mon âme est resté...
Ou bien encore, il l'inonde de pluie :
Pluie étrange. Est-ce un filet où l'âme se mouille Et se débat?
Attraction des pleurs !
La pluie apporte en nous les tristesses de l'heure.
Et il pleut encore chez Ivanhoé Rambosson :
... Baiser? d'eau de la nuit : c'est la douceur Très compatissante d'une sœur Et que j'aime.
Et aussi chez Maurice Rollinat :
La pluie infiltre en moi des rêves obsédants
Qui me font patauger lentement dans les boues...
Je suis tout à la pluie! A son charme assassin,
Les vers dans mon cerveau ruissellent comme une onde :
Car pour moi, le sondeur du triste et du malsain,
C'est de la poésie atroce qui m'inonde.
Avec Emile Verhaeren, la pluie fait place à la neige :
La neige tombe îndiscontinûment
Comme une lente et longue et pauvre laine,
Parmi la morne cl longue et pauvre plaine, Froide d'amour, chaude de haine.
Verlaine avait dit déjà :
Il pleure dans mon cœur Comme il pleut sur la ville. .
Et ailleurs :
Dans l'interminable Ennui de la plaine, La neige incertaine Luit comme du sable.
Verhaeren nous offre , par contre , un symbole nouveau lorsqu'il fait surgir son crapaud lugubre :
Le vieux crapaud de la nuit glauque Vers la lune de fiel et d'or, C'est lui, là-bas, dans les roseaux, La morne bouche à fleur des eaux, Qui rauque.
Monotones, à ileur des eaux, Monotones, comme des gonds, Monotones, s'en vont les sons Monotones, par les automnes,
Les lamentables lamentos
Du vieux crapaud de mes sanglots.
Et voici venir à leur tour les paons de Maetei linck :
Les paons nonchalants, les paons blancs ont fui,
Les paons blancs ont fui l'ennui du réveil;
Je vois les paons blancs, les paons d'aujourd'hui,
Les paons en allés pendant mon sommeil, Les paons nonchalants, les paons'd'aujourd'hui, Atteindre indolents l'étang sans soleil; J'entends les paons blancs, les paons de l'ennui, Atteindre indolents les temps sans soleil.
L'ennui est une douleur vague, indéterminée, une douleur sans cause. Il a souvent sa source lointaine dans tout un amas complexe et mal défini de peines quelquefois minimes mais accumulées, stagnantes et comme croupissant dans la subconscience. Mais l'âme qui s'ennuie est incapable d'objectiver nettement son mode de souffrance, de situer cette souffrance dans quelque représentation, de lui donner en un mot une forme et une consistance :
... Il pleure sans raison Dans ce cœur qui s'écœure.
Quoi ! nulle trahison ?
Ce deuil est sans raison.
C'est bien la pire peine De ne savoir pourquoi, Sans amour et sans haine, Mon cœur a tant de peine.
Après Verlaine , bien d'autres ont exprimé sous différentes formes ce trait important de la psychologie de l'ennui.
Mallarmé nous le fait pressentir aussi :
Mordant la terre chaude où poussent les lilas, J'attends, en m'abîmant, que mon ennui s'élève.
Et Rodenbach :
0 soir, quel est donc le poison Que parmi tes crêpes tu blutes,
Pour que j'aie encore ces rechutes?...
Mal du soir qui si mal m'atteint, Que c'est comme une maladie, Et rien d'humain n'y remédie.
Puis Ephraim Mikhael :
L'ennui descend sur moi comme un brouillard d'au- Que le soir épaissit de moment en moment, [tomne Un ennui lourd, accru mystérieusement, Qui m'opprime de nuit épaisse et monotone.
Pourtant nul glorieux amour ne m'a blessé...
Et André Rivoire :
Je suis triste; je n'ai rien fait de ma pensée; Pourtant j'ai l'âme vide et le front douloureux. Je sens trop qu'en mon cœur ma tendresse est lassée, Et pourtant je n'ai rien que n'être pas heureux.
Une âme qui s'ennuie trouve la vie terriblement « quotidienne » , pour rappeler l'expression de M. Jules Laforgue. C'est que pour elle une immense monotonie s'élève de toute chose :
... On n'a qu'à contempler, on s'ennuie, On ne lient à rien, tout est déjà fait. Et puis quand tout semble s'être défait, On a l'âme pleine de pluie.
(Camille Mauclair, Sonatines d'automne.)
Par-devant l'ennui, tout ce qui s'anime ici-bas s'épuise pour revivre encore en un recommencement stupide et décourageant :
Voici d'anciens désirs qui passent, Kncor des songes de lassés,
Encore des rêves qui lassent; Voilà les jours d'espoir passés !
Maurice Maeterlinck, Serres chaudes.)
Et de tout cela il s'échappe une sensation de vide :
Rien n'a distrait mes veux immobiles sans trêve; Rien n'a rempli mon cœur toujours vide, qui rêve Sur l'incommensurable mer de mon ennui ;
Et le Néant m'a fait une âme comme lui.
(Albert Samain, Au jardin de l'Infante.)
Pour lame qui s'ennuie, il n'est point de désir. Nulle chose n'est intéressante . nul but ne vaut d'être poursuivi, car le sentiment du néant interrompt l'effort. Désirer, aspirer, vouloir : à quoi bon ?
Enténébrant l'azur, le soleil et les roses, Tuant tout, poésie, arômes et couleurs, L'ennui cache à mes yeux la vision des choses Et me rend insensible à mes propres malheurs...
, (Roi.i.inat, les Névroses.)
Plus souvent encore, il flotte dans cette âme mille désirs larvaires, informes, évanescents, dont aucun n'arrive à se constituer stable et définitif. L'ennui se fatigue d'être où il est, et voudrait être où il n'est pas :
Au-dessus de la terre acharnée et falote, La Vie est comme un grand violon qui sanglote... 0 mon cœur, laisse-moi m'envelopper d'ailleurs. (Albert Samain. Au jardin de l'Infante.
Mais rame s'évertue en vain. Elle veut se fuir et elle se poursuit. Elle se fait escorte à elle-même, comme un compagnon odieux quelle retrouve partout :
Où vivre? Dans quelle ombre Etouffer mon ennui?
Ma tristesse est plus sombre Que la nuit.
Jean Richepin, Nivôse.
S'il est un sentiment dont l'intensité doive, en apparence, échapper aux atteintes de l'ennui, c'est l'amour ; car l'amour comporte une activité , un appel de vie, un épanouissement de notre être affectif. Pure illusion! Quand l'amour est défunt, ne reste-t-il pas, sur les lieux de l'idylle, la triste moisson des songes douloureux? Ee jardin devient un cimetière, et sous les fleurs penchées se creusent des tombeaux :
Le Silence entre nous marche... Cœurs de mensonges, Chacun, las du voyage et mûr pour d'autres songes, Rêve égoïstement de retourner au port.
Mais les bois ont, ce soir, tant de mélancolie, Que notre cœur s'émeut h son tour et s'oublie A parler du passé, sous le ciel qui s'endort,
Doucement, à mi-voix, comme d'un enfant mort... (Albert Samain, A u jardin de l'Infante.
Au sein même de la volupté, il y a place pour la lassitude :
L'amour est lourd. Mon âme est lass Quelle est donc, chère, sur nous deux Cette aile en silence qui passe?
Ai m rt Samain, .1// jardin de l'Infante.
L ennui jette une note de tristesse languide jusque dans la joie et l'épanouissement. Il teinte de grisaille les tableaux les plus frais et les plus souriants. Aussi bien nos poètes expriment -ils parfois en termes navrés les circonstances les plus réjouissantes. On se rappelle les vers bien connus de Verlaine :
Le ciel était trop bleu, trop tendre, La mer trop verte et l'air trop doux.
Du houx à la feuille vernie Et du luisant buis je suis las.
Chez Mallarmé, on peut lire aussi :
Le printemps maladif a chassé tristement L'hiver
Voilà qui est fort singulier : accueillir par des gémissements le renouveau de la gaieté, de la force et de la vie. Mais cette étrangeté est bien défendable. Il est naturel sans doute de vibrer aux joies du printemps. Mais ces joies n'ont -elles pas leur mélancolie ? L'optimisme est superficiel aux cœurs profonds. La nature en fête évoque par contraste un sentiment douloureux qui pénètre dans la gaieté, la trouble et la corrompt jusqu'à la souffrance. Cette nature qui resplendit de couleurs éclatantes, n'a- 1- elle pas en elle son germe de mort ? Les rayons du jour n'auront -ils pas leur fin dans la nuit ? Et le bonheur qui commence ne naîtil pas au sein de la douleur, puisqu'il naît dans la fuite des choses qui est l'éternelle misère de la vie ?
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Albert Samain, plus que tout autre, a su déposer du fiel au fond de la coupe enchantée où il est abreuvé de délicieuses langueurs :
j Le parc est sombre comme un gouffre, / Et c'est clans mon cœur orageux
Comme un mal de douceur qui souffre.
L'ennui confine bien souvent au désir d'anéantissement. Il s'en dégage une note de découragement final. Chez Baudelaire, c'est une lassitude de vivre incroyable. L' « insupportable vie » lui apparaît comme une corvée de forçat : « Sue donc , esclave ! Vis donc , damné ! » dit-il dans les Petits poèmes en prose. Et dans ses Fleurs du mal, c'est à toutes les lignes le bâillement d'une âme qui s'écœure , l'intonation râlante d'un cerveau qui s'épuise et réclame l'achèvement de soi-même. C'est le Spleen y c'est la Cloche fêlée, c'est le Gouffre, c'est le Recueillement , c'est la Fin de la journée, c'est le Goût du néant, c'est Une mort joyeuse,... c'est tout le recueil qu'il faudrait citer. Chez Verlaine, c'est encore cette éternelle lassitude, cet irréductible découragement qu'expriment la Chanson d'automne... et combien d'autres pièces encore dans l'œuvre complète !
Samain symbolise aussi l'inéluctable découragement qui nous vient de l'usure :
Je n'ai plus le grand cœur des époques nubiles.
Où mon sang eûl jailli, superbe, en maints combats.
Le sang coule si rare en l'Empire si las !...
Craintive et repliée au centre de sa vie,
Notre âme est sans amour, sans haine, sans' envie;
Et l'Ennui clans nos cœurs neige, silencieux...
Et, pour rompre l'ennui, il appelle, comme une ivresse inconnue, la volupté de mourir :
Sur les tapis
Assoupis, Une rose blessée et penchante agonise;
Et le désir
De mourir Comme une extase en nous monte et se divinise.
Verhaeren exprime son dégoût de soi-même en termes plus rudes. Son verbe puissant clame les lassitudes que chuchotent à mi-voix les mots pâles et fuyants de Samain, les subtilités de Rodenbach ou les càlineries de Verlaine :
Aigu d'orgueil, crispé d'effort,
Je racle en vain mon cerveau mort...
Puis c'est encore Rollinat traînant sa désespérance et demandant grâce :
Inspire -moi l'effort qui fait qu'on se relève. Enseigne le courage à mon corps éploré, Sauve-moi de l'ennui qui me rend effaré Et fourbis mon espoir, rouillé comme un vieux glaive.
Ainsi, tandis que la douleur prend un caractère assez souvent dynamogénique chez les romantiques et les parnassiens qui sont avant tout des anxieux ou des révoltés, elle est nettement inhibi-
trice chez les symbolistes et les décadents qui sont, à quelques exceptions près, des blasés se morfondant de dégoût ou des fatigués se mourant d'épuisement.
C'est que l'ennui est bien par lui-même un arrêt, une inhibition. Il est la fin de notre volonté, puisqu'il tue nos désirs et que sans eux il n'y a pas de vouloir, et il est aussi même la fin de notre vie ; car dans le vouloir, seul réside le devenir, qui est pour le présent l'unique raison d'être. Or cet ennui dont les bases, peut-être, sont moins psychologiques que physiologiques, cet ennui qui procède d'un ralentissement de toute activité vitale, cet ennui où s'épuisent toutes les énergies, est le résultat rationnel d'une vie de surmenage et de raffinement à outrance. C'est dire qu'il est l'apanage des civilisations avancées, et le fruit d'une intelligence et d'une sensibilité mûrement préparées. Le sentiment du néant de la vie est un mal qui ne s'adresse qu'aux esprits assez « avancés », au sens biologique du mot , pour subir la résultante affective des notions emmagasinées sur la fatalité, la banalité, la répétition éternelle et l'essentielle pauvreté des actes humains. L'ennui est donc le produit et comme la « séquelle » d'une opération intellectuelle prolongée. Mais l'intelligence, à son tour, peut avoir sur lui un certain pouvoir. Après l'avoir subi, il lui appartiendra de le dominer et de s'en rendre maitresse par un retour à l'activité.
Concluons donc. La douleur morale est bien la note dominante des poètes d'hier. A la nostalgie de l'irréalisable éprouvée par leurs maîtres , ils ont
ajouté le dégoût dû réalisé. Leur ennui est la conséquence naturelle d'une étape antérieure de tristesse active dont il procède logiquement. Il n'implique pas forcément une tare chez ses représentants ; mais il traduit un état d'àme provisoire , et qui attend une issue. Cette issue, quelques-uns l'ont vainement cherchée dans le tourment des émotions rares et le prurit des extravagances. Mais l'échec même de leur entreprise désigne aux poètes futurs la voie de délivrance : il appelle le retour à l'effort, le culte de la volonté et la foi dans la beauté de vivre.