XII INTRODUCTION
chiatrique les tendances de la poésie moderne; et tout en faisant certaines restrictions, nous trouverons dans ce dernier sujet une conclusion moins désespérante que ne l'ont fait prévoir certains de nos devanciers Ch. VI .
L'aperçu que nous venons d'esquisser rendra plus légitime le titre adopté.
En associant deux mots dont l'union semble un sacrilège, nous ne voulons consterner personne. On ne trouvera rien autre chose ici qu'une tentative de juste conciliation entre deux modes de critique qui s'ignorent bien volontairement, ou qu'on ne voit se rencontrer que pour se tourner le dos.
Si, au nom de la justice, et pour la paix que nous souhaitons féconde, quelques victimes demeurent en otage, j nous reprochera-t-on d'en faire l'abandon sans pleurer i trop longtemps leur mauvaise fortune? Malgré des gestes j très pieux, si dans l'auguste fréquentation de la Muse il nous reste aux doigts, en frôlant ses ailes, un peu de ] poudre d'or, devra-t-elle flétrir sans pardon la main qui j profane en restant fidèle?... Puissent déjà nous avoir absous les chers amis des heures solitaires, dispensateurs j des voluptés insoupçonnées, consolateurs sacrés des intime? douleurs, poètes qui nous ont donné la communion d'angoisse ou de béatitude, en leurs baisers d'âme dont la reconnaissance demeure infinie !
La question du génie a tenté bien des psvcholg.es, et jama.s sujet ne fut serv; par J7 £
On a classé le génie parmi les formes' morbides le lespnt humam. Mais cette profanation, - s tant est qu on do,ve .s'exprimer ainsi, n'est pas le frm, des méditations modernes. L'idée de 1 procher le génie de la folie est veille comme e -oncle, et les psychiatres contemporains non fa U que la prendre dans l'opinion courante où elle flo lait depuis l'antiquité.
Les premiers hommes ne distmguaient pas les ■evelations du sage des divagations du fou fw vention de pmssances supérieures expliquait sans
dtl\s::iffe'tout^manifestationc"-«-oubiza:.r
Je lespnt humain. Le mot ^«« désignait en Grèce en.hous.asme de l'esprit créateur et la frénésie du ;'"- fumeux. Les Latins appelaient égal ment '■""« poètes et prophètes. « Sous l'influence de h congestion, dit Aristote, il est des personnes ui devennent poètes, prophètes et sibvlles Les ''— , Jlnstres dans la poésie et dan.; heT arts ont
sie et folie.
été souvent des fous, des mélancoliques ou des | misanthropes... On a pu constater une telle disposition chez Socrate. Platon et d'autres, surtout parmi les poètes1. » Ce sont sans doute les observations de ce genre, mal interprétées, qui ont conduit les peuples de l'antiquité à l'adoration des fous. Toujours est-il que, depuis deux mille ans, on s'en va répétant qu'il n'y a pas de génie sans un grain de folie : Xullum magnum ingenium sine mixtura dément iœ. Boerhaave . au xvne siècle, écrivait en termes voisins : « Est aliquid delirii in omni magno ingenio. » Et. plus près de nous, Diderot s'étend avec complaisance sur de tels rapports : m Les hommes d'un tempérament pensif et mélancolique ne doivent qu'à un dérangement de leur machine cette pénétration extraordinaire et presque divine que l'on remarque chez eux par intervalles et qui les porte à des idées tantôt sublimes, tantôt folles... Hélas! que le génie et la folie se touchent donc de près! Ceux-là. que le Ciel a marqués, soit en bien, soit en mal. sont sujets à de tels symptômes; ils les subissent plus ou moins fréquemment , plus ou moins violemment. On les renferme, on les enchaîne, ou bien on leur élève des statue^
Mais la question n'a été soulevée de façon vigoureuse qu'au siècle dernier, quand les travaux de Pinel et d'Esquirol eurent constitué définitivement la science de l'aliénation mentale. C'est alors seulement qu'on put ériger en une théorie la fameuse formule demeurée latente.
1 Prohlemalu. Sect. XXX.
2 Diderot, Dictionnaire encyclopédique.
En 185!) paraissait l'ouvrage de Moreau de Tours sur la psychologie morbide dans ses rapports avec la philosophie et l'histoire. L'auteur y rappelait le dicton aristotélique , regrettant que de pareilles idées lussent considérées cemme un paradoxe ou comme une boutade. Selon lui, c'est en méconnaître tout à la fois le sens et la portée. « Le génie, s'écrie-t-il , c'est-à-dire la plus haute expression, le nec plus ultra de l'activité intellectuelle, une névrose! Pourquoi non? On peut très bien, ce nous semble accepter cette définition.)) Sans doute, Moreau donne au mot névrose un sens restrictif. Il faut, dit-il, en faire simplement « le synonyme d'une exaltation ». Puis il explique sa pensée : « Les conditions organiques les plus favorables au développement des facultés sont précisément celles qui donnent naissance au délire... De l'accumulation insolite des forces vitales dans un organe, deux conséquences sont également possibles : plus d'énergie dans les fonctions de cet organe, et aussi plus de chances d'aberration et de déviation dans ces mêmes fonctions1. » Mais l'aliéniste français n'en décrète pas moins le « caractère morbide » du principe génial , et c'est là le trait fondamental de sa théorie.
Lombroso est allé plus loin. « Au lieu de se manifester par des convulsions, affîrme-t-il, l'épilepsie se traduirait souvent en équivalents psychiques,
1 Moreai de Tours, Psychologie morbide, p. 384, 386, '■>'■> .
tels que la création géniale... La névrose épileptique. au point de vue mental, a pour conséquence tantôt une énergie indomptable, tantôt une imagination d'une vivacité singulière1. » Voici donc que le génie est une névrose bien cataloguée, un équivalent de mal épileptique.
Les théories que nous venons de résumer devaient grouper en quelques années de nombreux partisans. La nature morbide du principe génial fut admise avec des variantes , en Allemagne par Schilling 2, Hagen \ Jurgen-Mever ;, Radestock : en Italie par Tebaldij. Pisani Dossi7, Del Grecos: en Angleterre par Xisbert ;- et Hav\elock Ellis'".
Il n'y en eut pas moins une vive réaction. Des affirmations aussi hasardeuses ne pouvaient manquer de soulever un scandale. Ravaler ce qu'il y a de plus sublime au rang de ce qu'il y a de plus triste et de plus lamentable ! Comment souscrire à une pareille chute de nos illusions, à un tel renoncement de notre idolâtrie!
L'opposition fut conduite en France par nombre de psychologues. Toutefois si la défense avait entraîné des affirmations sophistiques ou paradoxales, %
1 Loxbroso, L'homme de Génie, p. 236.
- Schilling. Psi/chiatrische Briefe. 1863.
3 Hagen. Ueber die Verwandschaft des Génie mit dem Iresein,
• Jurgen-Meybr, Génie and Talent, 1879. Radbstoce, Génie und Wahnsinn, lvv4.
Tebaldi, liaison et folie, 1884.
Pisani Dossi, Les mattoïdes dans l'art. I8S
Gr» ". Des rapports entre le génie et la folie II manicomio moderno, 1896. 1900, I9u^ .
fj Nisbbrt, The Insanity of Genius, 1891.
'• Hawblock Elus, L'homme de Génie, 1*91.
t'attaque, tantôt indignée et tantôt narquoise, fut rarement bien démonstrative. M.Jolv1 affirme, dans une formule bien commode, « qu'il n'est même pas nécessaire de réfuter l'hypothèse de la folie dans le génie; » car, dit-il, « la force n'est point faiblesse, la santé n'est point maladie. » M. Regnard2 prend les choses moins à la légère, mais il les traite avec une rigueur qui ne veut pas de réplique. L'auteur admet par définition que « la folie est le trouble de la pensée », et que d'autre part « le génie est l'état de plénitude et d'épanouissement de cette même jensée ». Il doit en découler très naturellement que
la folie est le résultat de l'altération des cellules nerveuses », au lieu que « le génie est le résultat du fonctionnement de ces mêmes cellules à leur )lus haut degré de perfection ». Eh oui ! sans doute. Mais une telle équation ne peut nous faire progresser d'un pas, et la discussion conduite de la sorte n'est après tout que la paraphrase de son énoncé.
Cette manière d'argumentation est par trop impliste, et le sujet, semble -t- il, présente plus de complexité. Au demeurant , la faiblesse de toutes ces
futations par l'absurde ou le contradictoire vient ie ce qu'elles sont basées sur une fausse interprétation de l'idée à combattre.
M. Ribot a mis les choses parfaitement au loint. « Si les auteurs avaient soutenu l'identité de a folie et du génie, quant aux faits qui les tra-
1 H. Joly, Psychologie des grands hommes, 1883.
1 A. Regnard, Génie et folie Annales médico-psychologiques,
duisent, nous dit-il, l'assertion eût été si prodigieuse qu'il n'eût fallu y voir qu'un jeu d'esprit. Mais qu'ont-ils prétendu? Que les causes secondes, que les conditions organiques du génie et de la folie paraissent presque identiques, dételle façon qu'une certaine organisation nerveuse n'a dû qu'à des circonstances accessoires de produire de grandes créations artistiques ou scientifiques plutôt que de se perdre dans les rêves d'un aliéné... Quand bien même , au point de vue de l'expérience physiologique, il n'y aurait entre les causes de la folie et du génie que des différences insignifiantes, y en aurait-il moins entre les deux une différence du tout au tout au point de vue de l'expérience psychologique et sociale? L'analogie des causes ne changerait rien à l'énorme différence des effets. Quand même le génie résulterait d'un certain état de la masse cérébrale, il n'en resterait pas moins la chose la plus élevée qui soit au monde. Depuis que l'on a découvert que le diamant est du charbon, a t-il perdu son prix1? » La question se place ainsi sur son vrai terrain, et elle mérite alors d'être discutée autrement que par des axiomes ou des aphorismes.
La théorie de Moreau a ses séductions. Elle n'es! pas dépourvue de certaine vérité ; mais cette vérit( semble « maquillée » , pour servir une cause plutôl sophistique que fondée sur des bases solides.
Le génie est, à sa façon, un excès, une hypei
1 Th. Rihot, L'Hérédité psychologique (Paris, F. Alcan .
trophie. Or telle est bien la définition de la maladie même, qui, en dernière analyse, se ramène toujours à une hypertrophie anatomique ou physiologique d'un tout ou dune partie de ce tout. Voilà un principe admis. Mais la faute est d'aller au delà.
Tout état morbide a pour substratum l'exagération d'une fonction. Mais toute exagération de fonction n'est pas forcément morbide. Pour qu'une exagération de fonction ait un caractère morbide, il faut qu'elle gêne la fonction normale. Or l'exceptionnel développement des capacités mentales ne gêne pas la fonction psychique ; au contraire , il la favorise et lui donne une rare extension. Il est donc abusif d'avancer que « la supériorité intellectuelle est la manifestation d'une névrose caractérisée par l'exaltation morbide du système nerveux ». Pour admettre une telle conception , il faudrait prouver , ainsi que le fait observer Grasset, que toute fonction exceptionnelle est par là même une fonction malade; ce qui est insoutenable. Une acuité visuelle ou auditive exceptionnelle n'est pas maladive. Il n'y aurait maladie que si cette exaltation du sens de l'ouïe ou de la vue empêchait le fonctionnement de l'organe; mais voici justement qu'elle le perfectionne.
Ce qui prouve que la supériorité ne saurait se confondre avec la névrose , dit avec raison l'auteur que nous venons de citer, c'est qu'on peut avoir la névrose d'un Pascal ou d'un Rousseau sans en avoir le génie, absolument comme on peut avoir le nez de Cyrano sans en avoir l'esprit, ou être grêlé comme Danton ou comme Mirabeau sans avoir leur don d'éloquence. Et en effet, si la folie et le génie
étaient de même nature , il ne saurait y avoir entre l'éréthisme génial et l'éréthisme pathologique qu'une simple différence de degré, et l'on verrait invariablement, chose vraiment singulière, la folie impliquer le génie , et le génie contenir la folie. Pour rester dans le domaine des faits , disons donc tout bonnement que la névrose est fréquente chez les supérieurs, mais n'allons pas en conclure pour cela que leur grandeur est une maladie.
Si la théorie de Moreau ne peut être acceptée dans toute sa rigueur, celle de Lombroso doit être accueillie avec une méfiance bien plus grande encore. Charles Richet lui-même, son protagoniste en France , l'a sans doute jugée téméraire , car il s'est efforcé de l'atténuer en la présentant.
En vérité , pour faire du génie une névrose épileptoïde , il eût été nécessaire d'apporter des faits , car nous ne sommes plus ici comme précédemment sur le terrain de la simple interprétation : nous sommes en plein domaine de clinique et de science positive. Or les preuves avancées sont souvent dépourvues de fondement et groupées au hasard, sans méthode précise; d'une exactitude approximative, elles tiennent fréquemment du conte ou de la fantaisie. Ce reproche, nous le trouvons formulé partout, et nous ne pouvons éviter de le renouveler encore, tout en reconnaissant à l'œuvre un mérite certain : celui de n'être point banale et de porter en elle le germe d'études à approfondir et de pensées à mûrir longuement.
L'auteur dresse une liste touffue d'hommes célèbres à divers degrés, dont l'esprit a sombré dans le
déséquilibre ou la ruine totale. Mais rencontrer la folie dos à dos avec le génie, ou constater çà et là des stigmates dégénératifs parmi les enfants des dieux, cela ne démontre absolument rien. Pour la thèse de généralisation, il faudrait justement prouver que cet état morbide ou ces stigmates dégénératifs sont indispensables à l'intégration du type génial, ce qui est loin d'être démontré.
La méthode inverse, qui consiste à mettre en vedette des productions d'un mérite variable relevées chez des aliénés obscurs, n'a pas plus de valeur. Les constatations de ce genre ne montrent qu'une chose, c'est que la folie laisse vivre autour d'elle les facultés qu'elle n'a pas atteintes, et leur donne parfois, en vertu de certains balancements, un relief plus ou moins curieux, mais d'ailleurs sans valeur en tant qu'argument.
Etablir après cela, sous le nom de mattoïdes, un groupe de demi -fous nantis de qualités remarquables mais incomplètes, et montrer par là que les gradations entre la folie et la pleine santé sont loin d'être hypothétiques, c'est se tenir en parfait accord avec les lois naturelles qui veulent que tout ici-bas procède par nuances et transformations insensibles ; mais en tirer quelque déduction , c'est vouloir fonder une doctrine sur le développement de cette idée bien fausse , à savoir que deux termes sont identiques pourvu qu'on puisse les relier par d'autres. On ne peut admettre scientifiquement qu'un grand nombre d'intermédiaires entre deux êtres ou deux phénomènes prouve l'identité de ces êtres ou de ces phénomènes.
Enfin le dernier argument nous semble plus critiquable encore , parce qu'il fait appel à des rapprochements fort injustifiés. Pour fixer définitivement le génie dans le cadre des psychoses dégénératives et plus spécialement dans le cadre de l'épilepsie , l'auteur s'efforce d'accumuler des facteurs communs. Il en détient une réserve très imposante, il faut le reconnaître; mais on pourrait édifier de la sorte les équations les plus fabuleuses. Une reine et une bergère portent des jupons : la reine pourtant n'est pas une bergère. Corneille, Racine, Sophocle et Goleridge eurent des fils, des ; frères ou des neveux poètes, au lieu que d'autres ont eu la mauvaise fortune de ne voir dans leur descendance que des simples ou des imbéciles. Mais combien aussi sont issus d'une souche simplement moyenne pour se perpétuer à leur tour dans une race ni géniale ni dégénérée I On nous affirme que « les enfants sont surtout précoces : chez les Nègres et les Esquimaux » , lesquels sont de pauvres hères peu civilisés et point trop géniaux ; or Le Tasse parlait à six mois, et Lenau dès sa prime 1 enfance « jouait du fifre admirablement ». Gela estl possible; mais nous ne pouvons pour autant voir * dans nos poètes des sauvages ou des primitifs. Esope, dit-on, était rachitique, Pope malingre, eti Scarron bossu. C'est encore vrai; mais il est permis de faire de très beaux vers sans être affligé de ceaji imperfections. Il n'est pas moins abusif de con«] vaincre Aristote de folie morale pour avoir fait l'éloge d'Alexandre, et Ampère de déséquilibre pour J avoir été linguiste , peintre et poète , autant que \\
LES PARADOXES DE LA SCIENCE il
physicien. Il faut se garder de généraliser d'une façon hâtive; car si l'on entre dans une telle voie, on classera toute l'humanité dans le domaine morbide. Les signes présumés de dégénérescence sont tellement nombreux, qu'on peut se demander à bon droit s'il existe des individus assez privilégiés pour en être exempts.
Quant à l'espèce épileptoïde déduite de l'intermittence qui est le propre de l'inspiration géniale, elle ne peut se vérifier raisonnablement par cette seule donnée. Les alternatives d'excitations dynamiques suivies d'épuisement sont bien le propre de l'épilepsie ; elles sont aussi le propre du génie ; mais on les retrouve en définitive dans toute forme d'activité. Le paroxysme est dans la nature; il est la condition et l'expression habituelle du rythme qu'on peut vérifier partout, dans tout ce qui se dépense et dans tout ce qui vit.
Nous ne saurions donc souscrire à l'ingénieuse hypothèse du maître italien. Mais nous pensons néanmoins qu'il y a dans son livre autre chose qu'un système « facile et puéril ». Ce qui est un système facile, c'est d'admettre avec ses critiques que « la tête peut devenir malade chez tout le monde comme le cœur ouïes intestins », et que certains d'entre les grands hommes deviennent fous « comme d'autres ont des pneumonies ». L'entière assimilation des termes folie et génie est un paradoxe en lequel nous n'avons pas foi; mais nous ne croyons pas pour cela que le surnormal s'oppose au pathologique comme le jour s'oppose à la nuit.
Si le génie n'est pas l'expression de la misère et de la maladie , il n'est pas davantage l'expression de la suprême santé ni de l'extrême vigueur de l'esprit humain. Moins fragile que le cerveau génial est le cerveau des vulgaires mortels. Comme un corps paysan aux rustiques attaches, il est harmonieux lourdement. Il est la solidité toute simple, sans grâce ni beauté. Doués d'organismes à la fois plus complexes et plus délicats, les hommes supérieurs sont menacés tout naturellement d'usure plus rapide et plus périlleuse dans ses conséquences. Il convient d'ajouter que cette fragilité est mise a l'épreuve d'une façon constante sous l'influence de divers facteurs, parmi lesquels une place importante revient à l'excès même de l'activité , sous la forme du surmenage. La vie à outrance est une source inévitable et sans cesse renouvelée d'épuisement nerveux. Sainte-Beuve a dit des grands hommes qu' « ils n'écrivent pas seulement avec leur pensée, mais avec leurs muscles et avec leur sang ». « Ah! la belle désorganisation physique, que fait, même chez les plus forts, la vie cérébrale! s'écriait de Goncourt. C'est positif : nous sommes tous malades , quasi fous ou près de le devenir, » Ainsi à mesure qu'il se perfectionne , le cerveau devient en même temps plus impressionnable et par conséquent plus accessible aux causes de désorganisation. Tant qu'il demeure dans une inactivité relative et que les admirables facultés dont il dispose à l'état latent ne reçoivent aucune culture,
aucun développement , il reste vierge de toute atteinte; mais aussitôt qu'à la faveur de la sélection sociale et de l'hérédité, il se développe et se perfectionne par un exercice soutenu, il devient un lieu de moindre résistance. Dès que la pensée s'y installe en maîtresse, la folie s'y glisse derrière elle. En fait, il est bien certain que « plus la vie intellectuelle et sociale est active dans un pays, plus la population est dense, plus il y a de villes, c'està-dire de centres où les fonctions cérébrales sont sollicitées à une activité intense, et plus il naît de talents et de génies » ; mais les statistiques démontrent également que « la folie et les dégénérescences sont d'autant plus nombreuses dans une agglomération , que la tension intellectuelle y est plus concentrée1 ».
Au point de vue de l'évolution, folie et génie puisent donc à même source. Ce sont là deux produits de sélection sociale : résultats d'excitations accumulées et transmises par l'hérédité. Et en restant sur ce terrain général de l'évolution de l'espèce, on peut ajouter aussi que les hommes supérieurs et les fous ont même destinée. Les uns et les autres sont en dehors de l'humanité commune. Or la nature recherche avant tout l'uniformité de la race. Les exceptions, elle les ampute et les élimine. Niveleuse et démocratique, elle souffre avec impatience l'aristocratie mentale des esprits géniaux. Par-devant elle, l'homme vraiment normal n'est pas le supérieur, l'érudit , le profond, le raffiné; ce n'est
1 Cull&re, Les frontières de la folie, p. 341.
pas l'homme qui pense, c'est l'homme qui travaille et qui mange: fruges consumere natus.
Montaigne a dit non sans vérité : « Tenez -vous dans la route commune; il ne fait pas bon estre si subtil et si fin1. » Il développe ailleurs les motifs de cette sage maxime : « Comme les grandes amitiés naissent des grandes inimitiés, des santés vigoureuses les mortelles maladies, ainsi des rares et vives agitations de nos âmes les plus excellentes manies et plus détracquées. Il n'y a qu'un demitour de cheville à passer de l'un a l'aultre... Qui ne sçait combien est imperceptible le voisinage d'entre la folie avecques les gaillardes eslevations d'un esprit libre , et les effets d'une vertu suprême et extraordinaire?... Infinis esprits se trouvent ruynés par leur propre force et souplesse... Voulezvous un homme sain? Le voulez-vous réglé, et en ferme et seure posture? Affublez -le de ténèbres, d'oysiveté et de pesanteur : il nous fault abestir pour nous assagir et nous esblouir pour nous guider2. » Après Montaigne, Pascal répète à son tour : « L'extrême esprit est accusé de folie, comme l'extrême défaut. Rien n'est bon que la médiocrité... C'est sortir de l'humanité que de sortir du milieu; la grandeur de l'âme humaine consiste à savoir s'y tenir3. » Heureux donc les médiocres! Ils naissent adaptés à la vie pratique. Ils accompliront la tâche journalière à travers un doux optimisme. Doués d'un sens raisonnable et d'un juge-
1 Essais, édit. Firmin-Didot , p. 241.
2 Ibid., p. 266.
3 Pensées, VI. 14; p. 88, édit. Ilavet.
ment sûr, ennemis de la fantaisie, pauvres en passions et maîtres d'eux-mêmes, ils agiront en toutes circonstances pour le mieux d'un but immédiat et intéressé. Au contraire, les hommes d'exception incapables de se façonner aux réalités communes sont appelés trop souvent à souffrir par certains cotés dune supériorité qui fait leur malheur, et a payer d'une fragilité plus grande l'extrême délicatesse d'un mécanisme perfectionné, dont l'activité enthousiaste oublie trop souvent d'ailleurs la réserve prescrite par l'hygiène mentale.
En résumé, le génie n'est pas une névrose, mais il peut se compliquer de névrose. Bien mieux, l'association de l'élément morbide à l'esprit génial est plus qu'un hasard fortuit, plus qu'une simple coïncidence. Génie et névrose sont souvent reliés par une souche commune , et cette souche commune est représentée chez l'individu par un complexus de tendances ou de forces virtuelles qu'on nomme le tempérament. En d'autres termes , le génie n'est nullement d'une essence morbide; il n'est pas davantage l'effet, le produit ou la conséquence d'une maladie ou d'une tare. Mais il prend naissance et se développe dans des conditions psycho- biologiques qui sont elles-mêmes un terrain de culture pour la tare et la maladie. Les fléaux de l'esprit peuvent donc l'escorter. Cette escorte n'est point nécessaire d'ailleurs : elle représente non une cause , non une condition , mais bien une rançon , et en quelque façon une gangue. Eormulée de cette manière, la question qui nous intéresse n'a nullement l'allure tapageuse qu'implique la théorie so-
phistique et paradoxale de l'identité. Elle n'invoque que des vérités banales.
Est-ce à dire maintenant que génie et névrose, lorsqu'ils coexistent, vivront en opposition formelle, rivaux contradictoires, concurrents exclusifs, éléments toujours en conflit? Ceci est une autre affaire, et pour en juger il nous semble utile de ne point réunir dans un bloc unique toutes les modalités de l'expression géniale. Il faut établir parmi ces dernières les distinctions que la complexité des faits nous impose.
Le mot génie n'est qu'une étiquette propre à réunir d'éminentes et exceptionnelles supériorités ; mais il faut bien que son contenu soit vague pour que, de Kant à Beethoven et de Molière à Napoléon, il s'applique à tous les grands hommes. Les formes de la création sont aussi nombreuses que variées , et les conditions organiques et psychiques dont elles se recommandent sont assez différentes pour qu'un ensemble de dispositions morbides puisse être aux unes profitable et aux autres nuisible.
Or, par un essai de dissociation très rudimentaire. on peut se convaincre que, suivant la forme considérée de l'imagination créatrice, c'est tantôt l'idée, tantôt l'émotion et tantôt l'action qui est originale, et qui s'élève au-dessus des communes idées, des communes émotions , des communes actions. Il y a des génies intellectuels, brasseurs d'idées neuves; et nous ne voyons guère qu'en ceux-là l'intervention d'un parasitisme pathologique puisse apporter autre chose que l'obstacle et l'inhibition. Il y a des génies d'action, brasseurs d'entreprises. La folie a
pu les servir, mais elle les a servis indirectement et à leur insu. Ainsi a-t-on vu des esprits malades entraîner la foule dans leur politique ou leur religion. L'intrépidité qui naît, de l'égarement donne ici la prime impulsion , et la sottise humaine se charge du reste. Enfin, il y a des {/cuirs d'ordre. émotionnel, pourvoyeurs de sentiments rares et de sensations exquisement raffinées. Ceux-là forment un groupe à part. La création exige d'eux une excitabilité nerveuse, un éréthisme passionnel, une prédominance des états affectifs, qui peuvent frôler la lisière scabreuse , plonger même leurs racines jusque dans le morbide , et s'alimenter aux sources pathologiques qui deviennent ainsi l'auxiliaire puissant et l'ennemi redoutable à la fois. La loi de coïncidence doit ouvrir en pareil terrain des horizons vastes, horizons mouvants qu'on peut rapprocher ou reculer au gré de son désir jusqu'aux confins de l'extravagance.
Faut-il nous demander maintenant pourquoi nous avons fait choix de la supériorité purement artistique comme sujet d'étude, et pourquoi nous l'avons cherchée dans son expression la plus générale et la plus complète qui est la poésie?
Les hommes qui ont cherché à symboliser le génie nous l'ont représenté invariablement les yeux couverts d'un bandeau.
Voltaire disait à Diderot : « Tout ce que fait le génie est l'effet de l'instinct. Tous les philosophes du monde réunis ne pourraient écrire YArmide de Ouinault. ni les Animaux malades de la peste que La Fontaine composa sans presque savoir ce qu'il faisait. Corneille a écrit la scène des H or aces tout à fait comme un oiseau fait son nid. » Hagen écrivait aussi : a Un des caractères du génie, c'est lirrésistibilité impulsive de l'action. Ainsi que l'instinct pousse l'animal à de certains actes, même au péril de la vie, le génie, quand il est possédé par son idée, est incapable de penser ailleurs. Son activité ressemble à de la volonté; mais il n'en est rien. Le génie crée non parce qu'il le veut, mais parce qu'il le doit. » Et Richter : <• L'homme de génie est un somnambule. Dans son rêve il voit plus loin que réveillé, et il touche à tâtons aux plus hautes cimes
de la vérité. Mais qu'on lui enlève son monde fantastique, et il tombera soudain aux plus bas-fonds de la réalité terrestre. » Le talent, dit Jùrgen-Meyer, sait pourquoi et comment il aboutit à une théorie; mais « le génie n'en sait rien, car rien n'est plus involontaire que l'idée géniale ».
Il semble donc que ce ne soit pas le poète qui compose, le philosophe qui raisonne, le savant qui trouve. C'est une force supérieure et fatale qui dicte ses volontés, et l'homme n'est qu'un serviteur soumis encore que bavard. Sans doute le mot de Buffon paraît en conflit avec des affirmations aussi fatalistes; mais ce conflit n'est, qu'une apparence. L'auteur, après avoir dit que « le génie est une longue patience », complète sa pensée : « Il faut regarder longtemps son sujet; alors il se déroule et se développe peu à peu. Vous sentez un petit coup d'électricité qui vous frappe la tête et en même temps vous saisit au cœur; voilà le moment du génie. » Le « petit coup d'électricité », c'est l'inspiration. On a tant parlé d'elle, qu'il serait permis de ne point s'y attarder; mais on l'a célébrée en termes assez vagues pour qu'on puisse souhaiter d'y revenir encore.
Malgré son apparence mystérieuse, l'inspiration répond à des caractères courants qui permettent de la spécifier. Elle se présente comme la synthèse préconçue de l'œuvre définitive; elle est foncièrement une crise, un état nigu ; enfin elle est spontanée,
dépourvue en apparence de préparation et dénuée d'effort.
Avant de pénétrer plus avant dans l'analyse de ces caractères, il est nécessaire de nous expliquer avec précision sur les limites du phénomène qui nous intéresse. C'est là une condition primordiale pour ne point tomber dans l'équivoque ou la confusion.
La place de l'inspiration, au cours du travail total, est des plus variables.
Dans certains cas, elle a toutes les apparences d'un moment final. Une intention parfaitement consciente se transforme en une idée fixe, mais en une idée fixe systématiquement dirigée comme celle d'un Newton, qui arrive à sa découverte « en y pensant toujours » ; et c'est à la suite d'une accumulation de matériaux parfaitement consciente, qu'apparaît la phase de l'inspiration, ou de la trouvaille si l'on veut, très courte , mais capitale , décisive , en vertu de laquelle le travail est terminé sinon en fait, du moins virtuellement. C'est ainsi que les choses se passent couramment en matière de science.
Dans d'autres cas, — et c'est à ceux-là que répondent presque toujours les créations d'art, — l'instant psychologique de la synthèse imaginative semble apparaître primitivement. En vérité, la phase prémonitoire existe pourtant, mais elle est latente. Elle est représentée par une disposition naturelle ou acquise, dont la résultante est une tendance toujours sous pression et prête à se manifester, une possibilité virtuelle de réagir aux excitations par une création.
Dans les deux groupes de faits, l'inspiration est toujours suivie d'un travail conscient répondant à l'exécution et la finition de l'ouvrage entrevu; et à son tour, cette phase de développement ou d'élargissement pourra passer presque inaperçue ou représenter au contraire l'étape laborieuse.
Il résulte de ce qui précède que la localisation de l'inspiration au cours du travail total est toujours intermédiaire entre deux phases d'élaboration. Mais, en dépit de cette situation réelle, l'inspiration nous apparaîtra comme phénomène initial ou comme phénomène iinal, suivant que ce sera le travail prémonitoire ou le consécutif qui se tiendra dans l'ombre. En d'autres termes, on peut dire avec Ribot que la crise de l'inspiration marque « tantôt la fin d'une élaboration très courte ou très longue, tantôt le commencement d'une élaboration très longue ou très courte » ; mais cette duplicité de condition est plus fictive que réelle. La vérité est que l'instant d'illumination se place toujours entre deux périodes, dont Tune est en rapport inverse de l'autre au point de vue de sa durée et de son degré de volonté consciente.
Il convient d'ajouter que l'inspiration n'est pas une nécessité. Elle peut faire défaut en tant que paroxysme bien défini, et on ne saurait guère la situer dans l'évolution progressive de certaines créations. Inversement elle peut exister pour son propre compte et demeurer stérile; elle peut apparaître et ne pas aboutir à une œuvre viable.
Quoi qu'il en soit, le trait le plus saillant de cette phase aiguë qu'est l'inspiration, c'est son caractère
d'imposition soudaine, souvent inexplicable, incompréhensible, évoquant l'idée d'une force étrangère qui viendrait s'installer dans l'esprit passif, sans un appel de la volonté consciente, sans une intervention active de la part du « moi ».
Cette notion capitale nous est fournie par les inspirés eux-mêmes. Ecoutez Mozart : « Quand je me sens bien, dit-il, et que je suis de bonne humeur, ou que je voyage en voiture, ou que je me promène après un bon repas,... les pensées me viennent en foule et le plus aisément du monde. D'où et comment m'arrivent-elles? Je n'en sais rien: je n'y suis pour rien1 ». Et de Goncourt : « Il y a une fatalité dans le premier hasard qui vous dicte l'idée. Puis c'est une force inconnue, une volonté supérieure, une sorte de nécessité d'écrire qui vous commandent l'œuvre et vous mènent la plume, si bien-que quelquefois le livre qui vous sort des mains ne vous semble pas sortir de vous-même; il vous étonne comme quelque chose qui était en vous et dont vous n'aviez pas conscience -. »
Mais ce sont les poètes qu'il faut entendre parler du souffle qui les anime. « Le besoin d'écrire bouillonne en moi comme une torture dont il faut que je me délivre, » écrivait Byron. On connaît aussi les beaux vers de Dante qui peuvent se traduire : « Je suis ainsi fait que l'amour m'inspire; je note, et selon qu'il parle en moi je m'exprime. » On en rapprocherait volontiers ce passage de "VYordsworth : « A l'instar de Vénus surgissant des Ilots, quelque
1 Cité par Paclhak.
- Journal des Gonrourt. Pari-. I8î
gentille image surgissait de toute pièce dans ma poésie. » Et cet autre de Miekiewicz : « Je ne fais pas de vers, je ne compose pas de rimes; j'ai tout écrit comme je vous parle maintenant. Il suffit que je me frappe la poitrine pour que l'inspiration jaillisse. Ce n'est pas un mérite, car c'est Dieu qui m'a fait ce don; et c'est là l'unique chemin qui conduit à la vérité. » Le poète confirme donc l'opinion vulgaire : l'inspiration est une suggestion. Musset l'a bien exprimé :
Un ne travaille pas. on écoute, on attend;
CXest comme un inconnu qui vous parle à l'oreille.
Lamartine, plus que tout autre encore, a su montrer ce qu'il y a de passif dans l'inspiration : « Je ne pense jamais, disait-il; ce sont mes idées qui pensent pour moi1 ». Si l'on demande au poète pourquoi son âme s'exhale en flots d'harmonie, il se contente de répondre :
... Demande à Philomèle Pourquoi, durant les nuits, sa douce voix se' mêle Aux doux bruits des ruisseaux, sous l'ombrage roulant? Je chante, mes amis, comme l'homme respire, Comme l'oiseau gémit, comme le vent soupire, Gomme l'eau murmure en coulant.
Et voilà bien où se révèle la puissance aveugle et sereine qui ne se connaît à elle-même ni cause ni raison :
1 Legouvé, Conférence sur Lamartine [Le Temps, 19 janvier
Jamais aucune main sur la corde sonore Ne guida dans ses jeux ma main novice encore; L'homme n'enseigne pas ce qu'inspire le ciel; Le ruisseau n'apprend pas à couler dans la pente, L'aigle à fendre les airs d'une aile indépendante, L'abeille à composer son miel...
Il est intéressant de comparer avec Paul Albert l'idée que Lamartine et V. Hugo se faisaient respectivement de leur inspiration. On peut y découvrir, jusqu'à un certain point, l'expression différentielle de leurs deux génies. Chez l'un, c'est l'aigle enlevant Ganymède par une ascension dans les nues où l'enfant s'abandonne et se perd au hasard. Chez l'autre, c'est le cheval furieux de Mazcppa. qui entraine son maître lié à ses lianes, et qui ne tarde pas à se confondre avec lui dans une chute finale dont tous deux pourtant sortent victorieux. Dans les deux cas, l'élan irrésistible est le fond de la comparaison :
Sous le dieu mon âme oppressée Bondit, s'élance et bat mon sein.
[Lamartine.)
Ainsi lorsqu'un mortel, sur qui son Dieu s'étale, S'est vu lier vivant sur ta croupe fatale,
Génie, ardent coursier, En vain il lutte, hélas! tu bondis, tu l'emportes Hors du monde réel, dont tu brises les portes
Avec tes pieds d'acier...