‹ Poésie et poètesChapitre 10 sur 36 · I. Victor Lecou · texte numérisé non relu

I. Victor Lecou

lière pour revêtir toute idée, si iafloie qu'elle pût être, il a certainement atteint son but : mais ce but vulgaire était-il digne d'un esprit comme le sien?... Le but du poète et non pas du faiseur de tours de souplesse en vers) est de faire sortir du fond de son âme des sentiments qui vont dans dosâmes analogues à la sienne réveiller des milliers d'échos 1 Monselet a-t-il pris cette peine ? Et s'il l'a prise, que lui a-t-elle rapporté?. .. Ce qui manque à ses Vignes du Seigneur, ce n'est ni la couleur, ni le mouvement, ni les surfaces ; mais c'est ce qui constitue toute poésie et même toute œuvre littéraire supérieure : l'accent naïf ou profond d'une personnalité à soi, d'une individualité inconnue et tout à coup révélée I II faut bien le dire, pour expliquer le peu de poésies qui surnagent sur la grande quantité devers écrits par des plumes d'un talentà faire illusion, la poésie, en dehors des procédés matériels du rh ythme, c'est la force de l'individualité rompant subitement la chaîne des traditions et le fil délié des réminiscences. Jugez tous les vrais poètes à cette lumière! Avant Shakespeare, qui ressemble à Shakespeare ? Avant Byron, qui ressemble à Byron ? Avant Buros, cet adorable jaugeur de bière plus romantique que Byron luimême, qui ressemble à Burns?... Personne. L'âme, en poésie, est ioattenlive à toute voix qui ressemble à quelqu'un de connu ou qui rappelle quelque chose de senti déjà. Or, Charles Monselet ressemble beaucoup trop à Théophile Gautier.

On peut refuser de la sympathie à Théophile Gautier ; Tâme qu'on a peut fort bien ne pas retentir à la sienne, si la sienne toutefois n'est pas le caillou d un camée; mais la personnalité, sans laquelle il n'est pas de poète, qui songerait à la lui contester ? On a dit qu'il était encore plus linguiste que poète; on lui a reproché d'intervertir les procédés de l'art plastique et de la langue littéraire; on a dit... que n'a-t-on pas dit? Mais on n'a pu rien contre le fait de sa haute individualité poétique, et c'est en vertu même de cette haute individualité qu'il a troublé les facultés d'un homme qui a le sentiment très animé de la poésie, mais qui ne l'a pas, ce sentiment, au point de devenir une puissance. Monselet n'a pas évidemment voulu nous donner un pastiche, et cependant il nous a fait delà poésie-Gautier, comme la librairie belge fait de la contrefaçon française. Tout est semblable à la poésie de Gautier dans la poésie de Monselet. Tout est semblable dans les détails et dans l'inspiration, — dans l'inspiration que Gautier lui-même ne sauve (pour parler comme lui) que par le modelé du détail ! Ouvrez au hasard ce charmant petit livre, à l'encre rouge, et voyez si à toute page vous ne trouvez pas cet amour sensuel de la forme, cette exagération violente du pittoresque, ce mépris du bourgeois qui appartient à Gautier comme le mépris du philistin appartient à Heine, ce mutisme religieux, cette sombre et voluptueuse étreinte des choses finies, cette conception

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brute et blême de l'amour sans idéal et de la mort sans immortalité, et enfin, pour parachever le tout, l'élernelle assomption des Clorindesdu bal Mabille et de la Maison-d'Or, qui meurent, dit le poète (dans Les Viqnes du Seigneur) :

L'estomac ruint' de Champagne Et le cœur abîmé d'amour !

Et dites si tout cela n'appartient pas, corps et biens, depuis des siècles, à l'auteur d'Éynaux et Camées et de La Comédie de la mort? La seule différence qu'il y ait entre l'imitateur et le modèle, c'est que Monselet a l'amour de la nature, que Gautier met presque un singulier orgueil à ne point avoir. Seulement, si Monselet ne peut l'avoir comme Gautier qui ne l'a pas, il l'a comme Victor Hugo. C'est par les vitraux de couleur ;i travers lesquels Hugo a toujours regardé la nature jue Monselet la contemple. La seule pièce de ce recueil qui s'appelle Les Vignes du Sei^/newr, et qu'on pourrait appeler L^s Reflets à plus juste titre, la seule pièce où l'auteur est enfin un peu lui-même, est un petit poème à la manière de quelques poètes anglais du siècle dernier, intitulé Ae i/Msici>n. Mais à part les vers qui «'i/ sont mis, comme dirait Uivarol, ce poème n'est, au fond, qu'un petit roman d'observation pénétrante et raffinée, d'un détail très pur et d'une émouvante simplicité. Or, -i Monselet n'a pas les qualités essentielles du poète,

il a (comme nous allons le voir tout à l'heure) beaucoup de celles du romancier et du conteur.

Non ! il n'est pas un poète ! — des vers charmants ici et là rattachant des souvenirs, en lambeaux, de poésies qui ont timbré les siennes, comme un cachet timbre la cire :

Haillons rattachés avec des saphirs,

ne suffisent pas pour faire cet être sui generis qui est le poète. Il y a partout, et même dans tout ce qu'on ne lit plus, des vers charmants. Monselet le sait bien, lui qui est un panier fleuri (i) d'érudition littéraire. Il nous citerait beaucoup de vers charmants et perdus, qui n'ont pu parvenir à faire des poètes de ceux qui les avaient écrits. L'autre jour, en feuilletant un poème de mauvais goût, écrit par un carme, nommé le P. Pierre de Saint-Louis, de la province de Provence (1668^, j'en ai rencontré de magnifiques, et que les plus grands poètes de ce temps de langue mûrie auraient été fiers designer :

i^hares des tours du ciel, lampes inextinguibles, Qui rendent, sans rien voir, toutes choses visibles! Celui qui va le jour, celle qui va la nuit, La mère du silence et le père du bruit !... etc.

Eh bien, en somme, Monselet n'est pas plus poète

1. Monselet se serait-il souvenu de celle comparaison quand il intitula Panier fleuri un recueil de vers et prose qu'il fit paraître en 1873 ?(iVo<e de l'éditeur.)

que le P. Pierre de Saint-Louis î Sa vocation intellectuelle n'est pas de ce côté, malgré la fascination qui

y entraîne. Qui peut dire qu'on ne sera pas poêle un jour comnîe on peut être atteint par la foudre?... Mais jusqu'à ce coup de foudre qui allume la poussière d'un homme et en fait un poète, et sur lequel il n'est permis à personne, si optimiste soit-on, de compter, que Monselet aille dans sa voie vraie, indiquée par la nature de ses facultés, et s'il fait des vers encore, que

e soit seulement pour ce public de cœur qui prend tout de nous avec ivresse, — nos rimes, nos cheveux et nos portraits !

Nous avons dit que Charles Monselet était un romancier. Le livre qu'il a publié sous ce titre, à faire -t'cher de jalousie Arsène Iloussaye : Monsieur de Guidon [l], n'est nullement le trumeau qu'on croirait ur le simple énoncé du titre, quoiqu'il porte aussi les nfluences d'un siècle auquel on ne saurait toucher impunément qu'avec un masque de verre, comme les chimistes touchent au poison. Monselet, qui a étudié le xviii* siècle sans précaution, et qui était, il y a quelques jours encore, visage contre visage avec la

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face de satyre du chèvre-pieds littéraire Rélif de la Bretonne, Fauteur du Paysan perverti, a échappé si peu à Tinfluence du xviir siècle pour le déshabillé du détail et la crudité de l'expression, qu'il se donne, sans aucun embarras, dans la préface même de son livre, pour une espèce de continuateur de Louvet de Couvray, quoiqu'il vaille infiniment mieux de toutes manières que ce misérable écrivain, de fausse élégance et de faux monde, ce Girondin du vice, « tout laitage aigri et cantharides noyées », comme disait Byron de Lewis. Louvet n'a jamais rien observé que ce qui fait baisser les yeux à un honnête homme, et le nom qu'il mérite ne peut s'écrire en littérature, tandis que Monselet, qui a sans doute pour Louvet l'indulgence d'un biographe de Rétif de la Bretonne, ne manque point d'observation réfléchie, et « la bonne humeur » dont il nous parle aussi dans sa préface et dont nous aurions souhaité qu'il eût voilé quelques éclats, est de cette bonne humeur à la façon des satiriques, qui ont une manière de rire à eux, comme rirent, de leur temps, Johnstone et Le Sage... Monselet s'est calomnié gratuitement en se comparant au plat et indécent auteur de Fauhlas. Mais le mal est moins la calomnie que l'idée qu'il a eue qu'en se comparant à Louvet il ne se calomniait pas... A force de regarder le xvm' siècle, son regard moral s'est troublé. Nous serons plus juste que lui envers lui-même.

En effet, malgré les quelques mièvreries libertines

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de son Monsieur de Cupidon, le dessein de ce livre est sérieux, — ou, du moins, il révèle des facultés d'observation qui peuvent un jour faire la fortune intellectuelle de leur auteur. C'est un de ces romans comme le xvm« siècle en a produit beaucoup, qui partent d'une donnée impossible pour arriver plus aisément

généraliser des études de mœurs et à multiplier des épisodes. Par ce côté, il est de la famille du Diable 6oi/eux, de Le Sage, et d\i Chrysal, de Johnstone. Il n'a pas, il est vrai, cette spontanéité de malice du premier, qui faisait dire à un grand critique étranger : a Le trait frappe avant qu'on ait pu même soupçonner que l'arc a été tendu », ni la causticité mordante et l'ampleur d'événements du second. Mais, tel qu'il est, il a son accent, et, comme les deux modèles que nous venons de citer, c'est une critique sociale qui s'enveloppe, pour passer partout, dans le manteau ilotlant et bariolé de la Fantaisie. Comme Le Sage, fomme Joiinstone, ses devanciers et ses maîtres, il a

ujours un de ses yeux embusqué sur les vices et les ridicules de son temps, et voilà surtout ce qui nous intéresse en lui ; car nous ne tenons pas infiniment à celle manière de battre et de couper le jeu de caries du roman que le xviu* siècle croyait ingénieuse et que ses plus grands esprits — comme Swift, par exemple, — ne dédaignèrent pas, Grike à Waller Scott, grilce à notre illustre et glorieux Balzac, le roman, cette épopée des vieilles civilisations, a telle-

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ment varié et élevé ses formes au xix* siècle, que les procédés du xviii^ nous paraissent effroyablement surannés et presque toujours inférieurs.

Il faut cependant donner l'idée de celui de Monselet. Dans une introduction d'un ton leste et incisif, l'auteur de Monsieur de Cupidon nous fait la biographie assez mystérieuse d'un sien oncle fort original, qui avait connu toutes les célébrités de son époque, et qui mourut en lui laissant pour héritage- tout un vaste système de métempsycose appliquée. Il pensait, ce grand homme ignoré, que le nombre des âmes créées était fixe, et que les divers personnages qui se succèdent dans ce carnaval de Venise du genre humain et de l'histoire étaient toujours remplis par les mêmes acteurs, lesquels, leur rôlet fini, allaient changer de costume dans la loge de leurs tombes, et en ressort aient, avec d'autres oripeaux et d'autres masques, pour recommencer sur nouveaux frais leur éternel personnage, avec ses modifications variées de temps et de lieu. C'est sous l'empire de ce système — qui, scientifiquement, vaut, certes! bien le système de Jean Raynaud, — que Monsieur de Cupidon a été composé. Monsieur de Cupidon — comme dit la vieille petite nudité de ce nom — est, on s'en doute bien, cet Amour que le xvm^ siècle avait conçu et réalisé, dont la monographie est depuis longtemps trop connue pour que nous la recommencions, et qui, revenu après sa mort sous la forme d'un dandy moderne, traverse

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le monde et retrouve tous les personnages de sa vie antérieure, affublés comme lui de formes nouvelles :

Voici monsieur Dubois plaisamment fagoté!

Individualisé de la sorte par la fantaisie de l'auteur, cet Amour passa en zigzag dans le xix^ siècle, et il en oppose les particularités et les mœurs aux mœurs et aux particularités de la société d'autrefois. Telle est la donnée que Monselet a cru faire accepter à l'Imagination moderne, cette grande dégoûtée, mais, au deneurant, la meilleure fille du monde; tel est le pivot sur lequel il s'amuse à faire tourner, et quelquefois avec beaucoup de souplesse et de grâce, les divers épisodes d'une composition qui est au roman ce que la comédie à tiroirs est à la comédie de caractère.

Encore une fois, nous ne tenons pas grand état d'une pareille donnée, inspirée plus parles études et les préoccupations littéraires de l'auteur que par son propre génie; mais ce que nous estimons infiniment, ce sont deux ou trois courants d'aperçus, d'observations et de pensées, qui se rencontrent, se croisent et se mêlent dans ce livre, taillé trop à facettes et à pans coupés, et que nous eussions voulu plus large et plus simple. Si ces facettes étaient des faces, si la lumière y papillotait moins parce qu'elle y serait moins brisée, nous aurions un peintre de mœurs et un satirique social de plus, d'une incontestable valeur. On ne le pressent pas seulement, mais on le sent dans une

foule de pages de ce Monsieur de Cupidon. Pourquoi faut-il qu'il y soit chargé, accablé de choses qui, en elles-mêmes, ont, si Ton veut, leur petit intérêt de curiosité et de bric-à-brac, mais qui offusquent le talent que Monselet pourrait montrer sans elles?... Est-ce que Monselet manquerait de confiance en luimême? La Critique devrait alors lui en donner. Ses habitudes de bibliophile lui feraient-elles tort comme écrivain ? On dirait qu'il faut qu'il vide partout sa chiffonnière d'anecdotes, lui, le fourrageur de tous les bonheurs du jour du xviii'^ siècle ! L'anecdote est le lierre de son esprit; elle envahit opiniâtrement ses facultés primesautières de conteur, auxquelles il devrait — qu'il nous croie ! — s'abandonner davantage. L'écrivain qui a enlevé d'une main si sûre et si habile ce petit chef-d'œuvre de récit et de drame : Un beau brin de fille, n'a pas besoin de collationnerde vieilles histoires pour nous intéresser et nous émouvoir.

Ainsi, — et c'est la conclusion de ce chapitre, — Monsieur de Cupidon n'estpas un livre que la Critique puisse classer parmi ceux qui restent. Mais, tel que nous l'avons, avec ses défauts, sa manière, sa préciosité (Monselet s'est aussi comparé à Voiture), avec la fausseté de beaucoup de rapprochements qui ont trompé un œil qu'on ne trompera plus quand il sera attentif, et enfin les souvenirs d'études, les grandes herbes qu'a poussées le xviu® siècle au milieu de

tout cela, Monsieur de Cupidon, ce livre dont on peut trop dire encore ce qu'un critique exquis (Joubert)

Usait de Gil Blas : « On sent qu'il a été écrit au café, entre deux parties de dominos », Monsieur de Cupidon nous fait croire à un autre livre de Monselet qui établirait et fixerait sa renommée. Qu'il ne soit plus désormais qu'un conteur, en son propre et privé nom, qui dit ce quïl a vu, observé, inventé (mêmes choses !), et nous sommes persuadé quil arrivera à

cr ire un de ces livres dont la supériorité se chiffre plus haut ou plus bas, selon l'intensité du génie, mais qui, en définitive, sont des œuvres. Que surtout l'auteur de Monsieur de Cupidon ferme à la clef son XVIII' siècle, et qu'il se désinfecte des parfums aigris que tout homme qui a aimé ce siècle funeste emporte fatalement dans sa pensée comme la punition d'un goùl dépravé. Déjà il en a souffert. 11 nous a donné une notice, bibliographiquement assez complète, sur Kétif de la Bretonne (i) ; mais, selon nous, l'idée de raconter, d'atténuer ou d'excuser la vie d'un pareil homme, ne pouvait venir qu'à un écrivain chez lequel le xviii* siècle a fait lléchir un peu le sens moral. On n'écrit pas la vie de Messaline : on la flétrit; et Rétif de la Bretonne est la Messaline mâle du xvui' siècle. Monselet a mis, je le sais, de la pitié dans sa notice ; mais on ne gagne pas les œuvres de miséricorde avec

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