‹ Poésie et poètesChapitre 9 sur 36 · Sagnier et Bray; Julien, Lasnier et C · texte numérisé non relu

Sagnier et Bray; Julien, Lasnier et C

ce temps. Il ne porte aucune de nos empreintes, aucun de ces brillants tatouages des littératures en décadence, qui finissent, à force de civilisation, par les parures éclatantes de la barbarie ! Homme du siècle pourtant, observateur des mœurs qu'il peint ressemblantes à nous faire tour à tour peur ou pitié, littérairement il n'en est pas. Ce lyrisme faux ou vrai, mais qui est l'accent, le fond de la voix de la littérature du XIX* siècle, ne résonne jamais dans son expression pour en doubler l'éclat ou la portée. L'image, qui presque partout (et même en philosophie) a culbuté l'idée, l'image, dans ce poète dépaysé, n'a ni la puissance ni l'imprévu qui nous enlèvent ; on la connaît, onl'a déjà vue... Enfin, ce rhythmedont nous parlions tout à l'heure, et qui est d'un travail si agencé et si merveilleux sous la plume de Gramont, cette guirlande flexible et forte que tout poète moderne semble tenu d'enlacer et de sertir autour de sa pensée, tant les travaux sur le rhythme et la langue du mètre ont été multipliés en ces derniers temps, Bouniol, s'il ne le dédaigne, semble l'oublier ; et c'est ainsi qu'il se présente tout d'abord, modeste et hardi, dans son livre, dénué des trois forces de la poésie telle que l'Imagination l'aime et la veut au xix® siècle.

Mais, s'il n'a pas celles-là, il en a d'autres, qui valent mieux peut-être, même pour l'art, «omme on dit maintenant, que tous ces savants artifices ! et c'est la sincérité cordiale de son inspiration et la familiarité

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poignante de sa touche. Deux qualités positivement bonnes, supérieures et rares, et qui constituent à notre jeune poète une originalité meilleure que celle que nous lui composions plus haut avec les indigences de son génie 1 Quoi de plus nouveau, en effet, que ces qualités de son talent et de son livre dans notre littérature recherchée, blasée, affectée, attifée, tour à tour spleenétique et vaporeuse, nerveuse et malade de celte maladie dont Heine disait, avec une ironie de rencontre plus profonde peut-être que son intention d'ironie : « Tous les hommes d'esprit sont malades de leur esprit même ! » Quoi de plus nouveau par le contraste, mais encore de plus nouveau en soi ! car les satiriques ne manquent pas à la littérature française, mais aucun de ceux-là qui l'ont illustrée n'ont le caractère de force douce, comme l'est la vraie force, qui distingue la poésie satirique de ce chrétien qui trempe son fouet dans l'huile de la charité avant de frapper, et qui n'en frappe que plus fort après. Pour une raison ou pour une autre : nature d'esprit, blessure au cœur, manque de bonté dans la vertu, tous les satiriques ont été cruels plus ou moins, soit dans leur rire, soit dans leur colère, soit dans leurs larmes ; or, pour la première fois, en voici un qui ne l'est pas, et dans les coups duquel on sent la pitié... Oui ! nous le répétons, c'est là une originalité essentielle, qui met à part, d'emblée, ces poésies plus grandes par l'ensemble que par le détail. Mais quand nous avons dit cela,

nous n'avons pas tout dit. Indépendamment de son inspiration et de sa touche à pleine main, Bouniol a d'autres qualités encore, que les esprits amoureux exclusifs du détail ne verraient pas, mais que nous voyons, nous ! et qu'il nous est impossible de ne pas beaucoup honorer. Il a le regard et l'étreinte vastes. Il l'emporte aussi par ce côté sur la plupart des satiriques, qui se sont cantonnés, presque tous, dans quelques vices ou dans quelques travers déterminés, et qui n'entendent pas la guerre des masses. Notre poète, au contraire, avec cette heureuse idée d'une Croisade contre les mœurs contemporaines, a fait poser devant lui une société tout entière, et l'a saisie par tous ses vices et tous ses ridicules, comme le terrible chêne saisit par les cheveux Absalon ! Il a conçu son livre comme une épopée, dont chaque satire serait un chant qui en varierait et en rappellerait l'unité.

Dans tout cela, qui pourrait le nier ? il y a certainement d'imposantes proportions et de la pensée. Seulement, quelque idée qu'on s'en fasse, on n'aura une notion juste du mouvement de cet esprit qui, si nous ne nous trompons, a le signe des forts : l'abondance, qu'en lisant dans le livre même : La France devant Dieu, Le Souverain et les sujets, La Leçon d'anatomie, La Barricade, Le Théâtre, La Peste Ulléraire, Les Catastrophes, LjC Journaliste, Le Doigt de Dieu dans les révolutions, La Graine du Comédien, L'Amour des

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bêles. Comment on se marie, La Morgue, et tant d'autres morceaux dont les titres seuls attestent éloquemmen t la largeur de circonférence dans laquelle l'auteur de la Croisade étend les rayons de son observation poétique.

En effet, on ne peut guères citer quelque chose de Bouniol. 11 faut le lire pour avoir sa mesure. Son talent, à lui, ne procède pas comme celui de Gramont. Gramont est un mosaïste. On peut très bien enlever à son recueil un médaillon, une incrustation, une arabesque, et les juger ainsi détachés ; mais comment enlever, sans la briser, un fragment d'une boiserie de chêne sans ornementation d'aucune sorte, quand toute la valeur de cette sérieuse boiserie est dans l'étendue et l'accord majestueux de ses panneaux ?... Les détails ici, quand il y en a, et il n'y en a pas dans le sens exclusif qu'on donne aujourd'hui à ce mot, n'ont de prix qu'à la place qu'ils occupent. Ils n'en ont plus quand on les isole.

Nous avons dit que pour Bouniol l'idée passait avant l'image ; mais il ne faut pas croire pourtant qu'il ne soit pas peintre à sa manière. Seulement, il l'est par l'énergie du mot qui ne marchande rien et par le mouvement. Le mouvement surtout ! C'est une des plus saillantes distinctions des vers de Bathild Bouniol. Quand il vous émeut et vous frappe, et vous frappe pour vous faire penser, il vous frappe par le tour et par le mouvement souvent très dramatique de sa pensée. Voilà comme il se venge de n'avoir pas à son service

le don de l'image. Ainsi, par exemple, quoique nous ne voulions rien citer, il y a dans cette superbe satire sur la Morgue, où il a dépassé en pathétique amer et sombre l'auteur de L' Hôpital, du Village abandonné. etc., le poète Crabbe, un passage que nous risquons en finissant, et dans lequel vous trouverez le mouvement et le procédé d'émotion à l'aide desquels le poète moraliste a l'habitude de nous atteindre. Il s'agit d'un jeune homme suicidé que la foule entoure :

— Pauvre garçon, si tôt! a dit, l'œil larmoyant, Certaine dame au bras d'un étourneau riant.

— Ah! bien, vous le plaignez, s'écrie une commère, Coupable ou malheureux, n'avait-il pas sa mère ? Et, morne, le penseur, quittant ce triste lieu :

S'il n'avait pas sa mère, il avait toujours Dieu!

Est-ce que cette reprise ne vous paraît pas, comme à nous, d'une naïve et profonde beauté? Le genre du Valent de Bouniol est là tout entier, dans ces quelques vers où de la vulgarité du détail sort tout à coup la grandeur de la réflexion, comme dans la vie. Ce talent, du reste, bien mâle pour ce temps, aura-t-il du succès? Fera-t-il son sillon de lumière? Touchera-t-il son obole de gloire ? Toutes questions ! Car les sociétés vieilles n'aiment pas l'énergie, même celle qui pourrait les régénérer !

Il y a en ce moment, dans un coin encore obscur de la littérature contemporaine, un groupe d'esprits d'une haute suffisance, qui se croient, avant tout, des inventeurs, et qui s'inscrivent en faux contre la Critique au nom de leurs œuvres présentes ou futures. Et lorsque je dis : la Critique, n'entendez pas telle ou telle critique injuste, improbe, malavisée ; non ! mais la Critique, quelle qu'elle soit.

Selon ces fiers esprits, qui, comme Niobé, ont l'orgueil de leur progéniture, même avant de l'avoir mise au monde, la Critique est toujours une œuvre stérile

1 Œuvres diverses : Les Vignes du Seignfur ; Monsieur de Cupidon ; Biographie de Hétif de la Bretonne (Pays, 7 déccŒbre 1S,*>'. V. Le* Œuvres et les Homme". Poêles, i^^* série.

pour le moins, lorsque ce n'est pis encore : une envieuse occupation d'impuissant. L'impuissance, en effet, voilà le grand et sanglant reproche. Depuis qu'un poète, d'un vrai génie, sans doute, mais dont la grandeur a été mesurée, a laissé tomber contre la Critique, peut-être pour se venger de l'exactitude de sa mesure, le mot courroucé d'impuissance, bien des gens l'ont ramassé par terre, oii ils auraient dû le laisser, et ils s'en sont fait une arme contre elle. Ces inventeurs, sans réflexion, n'ont pas vu ou n'ont pas voulu voir que, dans toute critique digne de ce nom, se trouvait précisément l'emploi des deux facultés à l'aide desquelles l'esprit invente : l'observation qui cherche et l'intuition qui devine. Ils n'ont pas vu ou voulu voir que l'invention qui trouve, mais qui ne crée pas (qu'est-ce que l'homme crée?), pouvait subsister et respirer tout aussi bien sous une forme didactique ou logique que sous la forme d'un roman, d'un poème ou d'un drame. Ils n'en ont pas cherché si long ! « J'aimerais mieux — écrivait dernièrement à un critique de profession un de ces esprits systématiquement gendarmés contre la Critique — faire un petit roman payé mille francs que de la Critique à dix mille francs par an dans vos journaux », et si cette phrase exprimait plus qu'un goût personnel, c'est-àdire une insignifiance, c'était tout simplement une sottise ! En tant qu'il faille nous déshonorer tous en déshonorant la Critique, — car nous en faisons tous,

quoi que nous fassions, - je préfère de beaucoup la brillante bêtise de Diderot, qui du moins a de la tournure : « Homère - a-t-il dit quelque part - a comme Achille son talon vulnérable, mais cest tou- . jours un lâche qui le trouve. « Certes ! Diderot en a menti, et sciemment encore! Lui, l'ingrat! qui doit à la Critique la plus belle portion de sa gloire, s"il avait pensé ce qu'il disait, il aurait dû se crever les yeux avec sa plume, comme Œdipe, après la découverte de son crime, avec l'agrafe de son manteau.

Certainement, je ne sais pas au juste et je n'affirmerais pas à quel point Charles Monselet appartient au groupe des inventeurs qui ont la sainte horreur de la Critique; mais, sans déterminer nettement leurs uftinités respectives, il est impossible de ne pas rerunnaitre, quand on le lit, cette tendance de toute une ccole à repousser et à insulter la Critique en vertu des plus considérables, des plus exorbitantes prétentions. 1 )ans un des nombreux épisodes d'un ouvrage bâti lépisodes [Monsieur de Cupidon), Monselet fait (est-ce .1 dessein ?) une confusion sans justice entre la Critique inflexible, qui a une conscience et qui est une magistrature, —la magistrature de la pensée, — dont il ne parle pas, et le pamphlet, la flèche empoisonnée, le coup de couteau dans le dos, du petit journal. Que Monselet, à propos du Sifflet d'argent ijournal dont il nous conte l'histoire), nous montre jusqu'à quel point la Critique peut descendre sous des plumes

cupides et honteuses, il est assurément dans son droit de moraliste et d'écrivain ; mais, à côté de ce tableau, qui a sa vérité relative, il doit indiquer que cette dégradation de la Critique n'est plus que de la piraterie littéraire. Et, quand il a fini son terrible réquisitoire en action, il ne doit pas conclure dogmatiquement par ce mot faux, qui ressemble au mot d'un niais d'honnête homme vertueux qui se trompe ou d'un misanthrope Httéraire vexé qui se venge : « La Critique n'est point un « chemin, mais une impasse », car la Critique est un chemin qui mène au même but que tout emploi des facultés humaines, quand cet emploi accuse de la puissance ou de la profondeur dans les facultés. Le cul-de-sac oti se tiennent, dans l'histoire littéraire, tous les grands critiques, depuis Aristote et Longin jusqu'à Johnson, Schlegel, Joubert et Macaulay, ressemble assez à une des niches de la Gloire. Pourquoi en sortirait-on? on est arrivé. Et les plus grands in- Tenteurs eux-mêmes qui aient vécu dans les temps modernes, c'est-à-dire à l'époque de la Critique par excellence : Goethe, Walter Scott, Chateaubriand, Balzac, n'ont pas dédaigné d'être des critiques ; et ils savaient qu'ils doublaient leur gloire en l'étant au même degré qu'ils avaient été des inventeurs !

Monselet nous a obligé à lui rappeler ces imposants exemples. Connu de nous seulement par ses ouvrages, Charles Monselet peut avoir sur lui des reflets ou des antipathies d'école. On est toujours un peu le camé-

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iéon de ses amitiés. Mais à de certaines largeurs, à de certains épanouissements qui sont en lui et qui révèlent la nature frémissante et généreuse de l'artiste, nous ne pouvons croire qu'il garde contre la Critique la dure opiniâtreté d'un parti pris. Semblable à tous les hommes qui ont l'ambition de leur talent, il a pu rencontrer, dans cette forêt de Bondy enchantée qu'on

ppelle la littérature, les trois charmantes fées dont tout écrivain, comme le chevalier du Tasse, doit vaincre les charmes : la Bêtise, lEnvie et la Fausse Amitié ; mais ce n'est pas là une raison pour élever son ressentiment jusqu'à la Critique elle-même, dans sa notion pure et absolue. Autrement on ne serait plus euères que lAlcesls ou le Timon de ses propres égra-

ignures, et Monselet est fait évidemment pour mieux que cela.

Cest un homme de talent et de connaissances à coup sûr, un de ces archers intellectuels qui ont plus d'une corde à leur arc et dont l'esprit, à tendances multiples, a trop de mouvement et de vie pour s'enfermer dans le cercle dune spécialité, — comme nous disons dans le welche du xix* siècle. Il a été tour à tour poète, historien, romancier, biographe; mais qui sait? malgré des travaux si variés et auxquels personne plus que BOUS n'est disposé à rendre justice, peut-être Monselet n'en est-il encore qu'à la période des esprits qui ont assez de sève pour fermenter longtemps et qui

herchentla voie définitive, que la Critique, si elle est

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sagace, doit les aider à découvrir. Nous le croyons et nous le désirons tout à la fois ; car, si nous avons des vérités cruelles à dire sur ses livres, la réserve en faveur de son talent sera maintenue et nous n'en blâmerons que les procédés et l'emploi. Or, quelles que soient les sévérités contre les œuvres, le dictame à mettre sur l'amour-propre d un homme est toujours souverain quand le miel en est composé avec les fleurs de l'espérance et quand la Critique a le droit de dire : Son esprit vaut mieux que ses livres, et voilà pourquoi il peut et même il doit faire mieux.

Nous commencerons par le poète. Les Vignes du Seigneur (1) sont un recueil de poésies, et c'est pour ce livre, le dernier venu dans l'ordre des publications de Charles Monselet, que nous nous montrerons sur- ,|j tout sévère. Jamais, en effet, esprit littérairement plus distingué ne produisit, poétiquement parlant, d'oeuvre plus médiocre. Si, en publiant Les Vignes du Seigneur, il a voulu montrer que lui aussi savait jouer avec le rhylhme, qu'il en avait étudié les charnières et les jointures, et que la langue de la mesure lui était fymi-

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