Œuvres cooiplëtes [Consiiiulionnel, 20 août
mort, qui n'a que faire ici, sa mort, on le sait, fut tragique. Mais c'est toujours un profit que la mort. Il gagna à si tragiquement mourir. Parée déjà des illusions de l'amitié, sa mémoire se para encore de mélancolie. Pendant tout le temps qui nous en sépare, on eût passé pour un cœur bien dur si on avait dit, sans précaution, la vérité sur Gérard de Nerval, et le sentiment, cette niaiserie toujours triomphante dans les choses de l'esprit, se serait révolté, comme une femme à qui l'on dit des indécences. Aujourd'hui, après tant d'années, quand ceux qui lui firent politesse et lui versèrent l'éloge sans doses, parce que peut-être ils ne le craignaient plus, sont endurcis, ou du moins endormis dans l'indifférence de la vieillesse, dans l'égoïsme des derniers jours, il nous sera permis, j'imagine, de juger froidement, sans faire crier et clabauder personne, ce surfait du compagnonnage et de la pitié, et d'en donner exactement la mesure pour que désormais l'opinion ne l'exagère plus.
J'ai dit : du compagnonnage. Je n'ai pas dit : de la camaraderie. La camaraderie est une bien vilaine chose, mais elle commence par une bien jolie : le
compagnonnage. Le compagnonnage, qui à la pureté de ses pensées se croit parfois de l'amitié, est naïf, spontané, ému, sympathique, sans retour sur luimême ; tandis que la camaraderie est réfléchie, retorse, égoïste, ne comptant les autres qu'au prorata des services qu'ils peuvent rendre. L'un est la jeunesse dans sa fraîcheur d'impression première ; l'autre peut être la jeunesse encore, mais déjà mûrie au feu des besoins ou des intérêts, et cachant les rides hypocrites de la spéculation dans le plus suspect des sourires. Cette distinction, qu'il faut savoir faire, entre le compagnonnage et la camaraderie, va nous éclairer Gérard de Nerval. Il ne fut toute sa vie qu'un compagnon littéraire, qui mourut avant de devenir cette odieuse chose fausse qui vous serre la main en vous appelant : « mon vieux camarade ! » ce qu'il serait devenu peut-être s'il avait vécu, comme tant d'autres qui ont commencé par le compagnonnage aimable et désintéressé, pour finir par la camaraderie.
Des jeunesgens, ainsi que lui sans renommée alors, ayant comme lui toute leur vie devant eux et sans autre existence que l'avenir, se réunirent, un jour, à l'allemande, au fond d'une vieille maison de la vieille rue du Doyenné, maintenant détruite, dans un but d'amusement, de rêverie, d'art facile et de libre littérature. Les uns étaient des peintres et des sculpteurs, les autres des écrivains et des poètes. C'est de ce groupe obscur de jeunes hommes, dont plusieurs
sont devenus célèbres à des degrés différents, que Gérard de Nerval est sorti.
La chose, qui nous a été si souvent contée, n'iraporte guères! Mais nous sommes tellement enfants qu'il y a toujours bénéfice pour Gérard de Nerval à raconter ses premiers temps. Cela met du romanesque dans une gloire qui n'est elle-même qu'un roman, Gérard n'était pas, de sa nature, assez fort pour avoir le goût de cette volupté amère de la solitude, le plus fier plaisir des âmes fortes. Non ! il avait besoin de compagnons pour appuyer sa faiblesse, et il les trouva. Et même quand il les eut quittés, ils ne lui ont jamais manqué. Points d'appui purement intellectuels, du reste. Gérard de Nerval, qui fut un bohème, dans le temps qui inventa le bohème, — on ne connaissait jusque-là que les Bohémiens, — n'en fut point un à la manière de Murger, par exemple. Il était riche, ou du moins il avait assez pour ne pas craindre ce cruel baiser de la misère qui est une morsure dont les faibles meurent, mais qui fait regimber jusqu'au ciel un homme vraiment fort! Gérard de Nerval, le rêveur, put se mettre, dans la réalité toujours, à la chasse de son rêve, ce qui n'est permis qu'aux heureux. Il fut le bohème amateur, le bohème fantaisiste, le bohème dilettante. Homme d'imagination plus savante que dévorante, il aimait les choses d art, les belles étofTes, les armes, les camées, les urnes antiques, tout le bric-à-brac des civilisations lointaines
et disparues, qui donnaient à son imagination l'élan fécond qu'elle n'avait pas naturellement. Il avait les goûts de Rembrandt et de Gœthe, de Walter Scott et de Hugo ; mais il n'en avait que les goûts. Un jour Hugo, qui n'était pas alors républicain, acheta un dais, un dais royal, pour dresser dessous sa tête orgueilleuse. Gérard, lui (grâce à ses compagnons cette histoire est devenue légendaire), acheta un jour aussi ua lit superbe, historique, digne d'une reine, pour y coucher, disait-il, ses amours. Et le lit resta toujours vide... Symbole charmant de son intellectuelle destinée! Son érudition, ses goûts d'antiquaire, son instinct de connaisseur et d'artiste, ses souvenirs rapportés de voyage, tout était le bois sculpté, comme un autel, du lit dressé par lui à la grande Inspiration qu'il attendait, et qu'on ne vit jamais y monter ni en descendre 1
Et les livres qu'il a laissés l'attestent, ces livres qui vont répondre à ceux qui ont fait de Gérard de Nerval ce que réellement il n'était pas. Ces livres, les voici. Ils sont présentement au nombre de cinq volumes, de plus de cinq cents pages (1).
Ouvrons-les et examinons. Il y a bien des choses diverses en ces volumes. Il y a du roman, des voyages, presque de l'histoire, de la biographie, de la critique, de la correspondance... C'est assez de sujets