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fonde. Le Christianisme a pénétré si avant dans son âme que je ne crois pas qu'il lui soit possible de l'en arracher... Et si, par impossible, il l'arrachait de son âme, il ne l'arracherait pas de son talent. Mettons qu'il soit athée dans sa vie, — mettons! Il a, tout en le niant, le Christianisme dans la pensée. Le Christianisme, pour lui comme pour nous, c'est la flèche d'Épaminondas. Quand on l'arrache, on en meurt, et le talent n'est plus. Mais on ne l'arrache pas quand on en a, et le talent donne alors ce qu'il a donné dans ce poème du Faust moderne, qui veut être athée, et que j'aime comme un acte de foi !
Voilà la beauté de ce livre ! L'homme qui l'a écrit a une idée ; mais Dieu, qui a la sienne aussi, lui fait dire ce qu'il ne comprend pas, même en le disant ; et ce n'en est que plus frappant et plus sublime...
Il combattit jusqu'à l'aurore...
Et c't'tait l'Esprit du Soierimir !
Maurice Bouchor combat, partout, l'ange qu'il a dans la pensée, mais l'ange est partout son vainqueur.
Il est son vainqueur. Mais comme le poète gagne à
être vaincu! Imitateur, — je n'écrirai jamais servile, — esclave peut-être, mais esclave frémissant, dans la conception de son poème, voilà que tout à coup Bouchor se relève original, — original par l'accent ! On n'avait pas encore entendu cette voix-là, en français, dans cette langue baptisée avec Clovis et débaptisée avec Voltaire. On ne connaissait pas l'athéisme qui souffre d'être l'athéisme, — l'athéisme qui saigne, et on pouvait même douter que le monstre eût du sang dans les veines. Jusque-là, nous avions eu des athées qui faisaient les altiers et les impassibles contre Dieu ; mais des athées désespérés de l'être, des athées damnés dans leur pensée avant de l'être dans l'enfer; des athées qui ne croient pas à l'enfer et qui l'ont brûlant dans leur poitrine, nous n'en avions pas. Cela nous manquait. Nous ne savions pas quels cris cela jetait vers le ciel, qui n'était pour eux que du bleu, — que de l'azur sourd, vide et stupide ! Or, maintenant, nous le savons. Le poème du Faust moderne nous l'a appris. Avant ce poème, nous connaissions, parmi les poètes, des sceptiques, ramassés dans les plaisanteries de Voltaire et que ces plaisanteries ne persuadaient pas, comme le pauvre Alfred de Musset, par exemple, trempé aussi trop avant dans le baptême pour être perméable aux eaux de ce Styx de l'impiété qui met un calus sur les âmes! Nous connaissions des athées tranquilles, de la plus insolente tranquillité dans leur orgueil d'athées ; même de
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faibles femmes, tant il est facile d'être impie ! comme l'athée Ackermann, qui eut UQ jour d'inspiratiou infernale dans des poésies superbes. Mais d'athée convaincu, nous n'en connaissions pas qui écrivît des vers de cette mortelle désespérance :
Aussi, dans quelque lieu que je porte mes pas, L'ennui marche avec moi ; si, dans la nuit en fête, Les étoiles du ciel s'allument sur ma tète. Je me tais, sachant bien qu ell-^s n^ntendent pas.
Est-il assez malheureux, cet athée, de n'être entendu ni dos étoiles ni de Celui qui est derrière elles ! !
Jaiii.u;. au clair soleil Je ne tendrai les bras, Car il ne connaît point les rayons qu'il nous jette ; Rien ne peut animer notre sol qui végète... Sans savoir que tu m^ur?, ô terre, tu mourras !
Et moi, mon âme est comme une glace limpide
où se rélléchirait, en sa course rapide,
Le Temps qui dans ses bras emporte l'univers !
Rien ne pouvant répondre à cette âme lassée Dont les ennuis par nulle autre ne sont soufferts, Je fléchis sous le poids de ma propre pensée.
A ces vers d'une inspiration si accablée, j'en pourrais ajouter beaucoup d'autres, également beaux
et également désespérés. Vous rappelez-vous cette page inouïe de Jean-Paul, dont le sublime transportait madame de Staël, quand, au Jugement dernier, il peint le désespoir des âmes qui auront vécu en Jésus- Christ sur la terre et compté sur le ciel pour prix des plus cruelles vertus, lorsqu'elles entendront une voix sortant des profondeurs de l'Infini, qui criera par tout Josaphat : Vous vous êtes trompés ! H n'y a pas de ciel ! Il n'y a pas de Christ ! Eh bien, c'est cette même voix qui circule et qu'on entend dans les poésies de Bouchor, de ce poète athée qui pleure son dieu, comme Hécube pleurait ses enfants perdus, et que son athéisme rend tour à tour morne ou effaré... Seulement, le tableau effrayant de Jean-Paul ne dure que l'instant d'une page, zigzag de feu terrible qui tombe dans le gouffre sans fond du néant et nous éclaire ce trou vide ! tandis que dans les vers de Bouchor l'éclair est mille éclairs qui se succèdent. La voix qui dit : // n'y a pas de Dieu! Il n\j a pas de ciel! ne vient pas d'une autre profondeur que la profondeur de son âme, et elle se prolonge à travers son poème, avec une horreur indicible, comme une infatigable lamentation !
Telle est la vraie poésie du Faust moderne et l'impression qu'il donne, impression absolument et heureusement contraire à celle que le poète a voulu donner. En réalité, c'est là le tout du livre, le reste n'étant que détails, et il y en a de charmants de grâce
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descriptive, de tendresse et de mélancolie... Je sais bien qu'on a dit, en thèse générale, que le poète n'existe que par les détails ; mais, selon moi, c'est trop vite conclure en faveur d'un poète à qui n'appartient pas la conception première de son poème, et qui a manqué, tout eu la voulant, cette unité qui est la gloire de tout poème, et qu'avait même cet Homère qu'on a cru plusieurs ! Le Faust moderne a la supériorité de la vie palpitante sur le Faust archéologique de Gœthe,pris par ces rêveurs d'Allemands pour le Dieu de la vie ! Seulement, si Bouchor est pur de Goethe, dans le détail d'un poème puisé aux mêmes sources que le poème de Goethe, il est moins pur de Marlowe, qui avait, lui, le génie enflammé d'un homme mort, à trente ans, de ses passions. Marlowe enlève l'imagination dans le tourbillon d'une poésie désordonnée et débauchée comme lui. Croyait-il au diable, ce démoniaque?-.. Il devait y croire, en se regardant...
Du reste, je l'ai dit aux premières lignes de ce chapitre, Maurice Bouchor est trop près des premières impressions de son éducation poétique pour avoir pu s'en abstraire et les effacer entièrement de sa pensée. Il y a dans le sang de sa poésie, malgré sa générosité et son exubérance, des gouttes du sang des poètes dont il s'est nourri. Il n'y a pas que du Marlowe. On l'a vu, il y a du Jean-Paul. Il y a aussi du Shakespeare, de l'Alfred de Musset, du Baudelaire, et surtout du Hugo, ce puissant teinturier, — hélas trop puissant!
— qui plonge tous les jeunes gens de la génération présente dans la vaste cuve de sa poésie, et qui les en retire ruisselants et teints 1 Anglais de mœurs poétiques, Maurice Boucher est un shakespearien d'une telle préoccupation qu'il a coupé son poème en vers par des couplets en prose, comme le fait quelquefois Shakespeare dans ses drames, ce que j'ose blâmer, même en Shakespeare; car ce que je respecte plus encore que Shakespeare lui-même, c'est la beauté dans les œuvres et leur unité, sans laquelle la beauté n'est pas !
Mais ces défauts, que j'explique, et que le devoir de la Critique était de signaler, n'empêcheront pas l'œuvre actuelle de Bouchor d'être ce qu'elle est, c'est à dire quelque chose dun accent formidable, qui retentira dans le cœur de tous les nobles êtres qui ont encore le cœur poétique.
Ce poème du Faust moderne donne le volume d'une voix qui chantera prochainement dans un registre plus à elle, — le registre de sa propre originalité... Maurice Bouchor qui, aujourd'hui, a voulu ranimer le vieux Faust et le rajeunir, a fini par le tuer dans un épilogue qui est la revanche de l'âme contre la matière, comme tout le poème est la revanche du sentiment religieux contre l'athéisme pleurant le dieu qu'il dit n'être pas, — inconséquence vengeresse ! Le damné Faust est étranglé par un père qui enterre son fils, mort pour la patrie, et dont Faust insulte et raille
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le cercueil. Dénouement d'une brutalité sublime, et que j'aime, non pas seulement parce que c'est le dévouement, réternel honneur de l'âme, qui tue l'égoïsme, qui en est la honte éternelle ; mais aussi parce que je vois ici comme une apothéose de la guerre que les athées, qui ne sont pas tout à fait des héros, mais qui sont tout à fait des niais, voudraient supprimer comme Dieu et l'Enfer! Mort du fait de Bouchor, je ne souhaite pas, pour ma part, que Faust ressuscite sous desplumes de poètes qui probablement ne vaudraient pas la sienne; et puisque, pour ces jeunes gens, c'est une si grande gloire que d'être moderne, qu'ils nous donnent quelque chose de plus moderne que ce vieux Faust modernisé! Maurice Bouchor a pu mettre le pied sur le tombeau de Faust, mais que ce soit pour s'élancer plus haut, — dans quelque conception hardie et nouvelle, qui nous prouve qu'il a poitrine d'aigle et qu'il peut respirer à l'aise dans un éther où personne n'a encore respiré !
Un livre de po<^sies, annoncé seul dans un bulletin bibliographique exclusivement consacré aux ouvrages en prose, doit produire un effet inattendu et un contraste, comme si Ion plaçait une pierre d'une autre espèce dans une mosaïque dont les marbres ne différeraient, jusque-là, que par les couleurs. Entraîné, comme notre siècle, vers la prose, qui est l'action dans la pensée écrite, comme la poésie en est la contemplation ou le rêve, nous n'avions pas eu, du reste, depuis que nous écrivons ce bulletin (2), beaucoup de chefs-d'œuvre à sacrifier à cet amour sévère de la prose, qui est la préférence réfléchie des longues civilisations. Les beaux vers, ces perles du collier des nations jeunes, qu'elles ne mettent plus dans leur