‹ Poésie et poètesChapitre 6 sur 36 · COMTE DE G R AMONT · texte numérisé non relu

COMTE DE G R AMONT

la vie revue en se retournanl de l'autre bord de Thorizon, sentimenl de l'irréparable, d'abord amer et devenant plus triste à mesure qu'il est plus résigné, oui ! celte chimère du passé, des réalités la plus terriblement réelle, celte inévitable fatalité du souvenir que Manfred maudit, dansByron, et qu'il appelle l'impossibilité d'oublier, voilà, malgré les tours de force du linguiste et les travaux de joaillier que Gramont exécute sur le rhythme, ce qui distingue ses poésies et communique un charme profond à ce recueil, qui est, on le sent à travers les ciselures pas&ionnées du poète et de l'idolâtre matériel, un fragment rompu de la vie et non un livre de vers écrit seulement pour montrer qu'on sait faire des vers ! D'autres que nous égareraient peut-être Gramont sur la valeur vraie de son livre; car il appartient à cette école populaire encore, quoique à bout de voie, de la forme ouvragée et savante, et dont Théophile Gautier est le plus illustre représentant. Chère toujours à la race sans idées et sans cœur des païens de la fantaisie, cette école, qui a trouvé sa colonne d'Hercule dans le dernier livre {t'maiix et Camées) de Gautier, — le seul de ses enfants posthumes dont le vieux Ronsard se sentirait de l'orgueil, — cette école pourrait réclamer Gramont comme un des poètes de sa pléiade, mais, tout esclave qu'il en est par le plus large cùté de ses œuvres, il lui échappe cependant, et, en résumé, il vaut mieux qu elle. En vain, comme Desportes en son temps, Gramont, en

plein xix^ siècle, publie-t-il un volume de quatre cents sonnets. En vain nous chante-t-il Endymion et Phœbé, comme un Grec réveillé tout à coup du sommeil d'Épi ménide, et nous traduit-il Sannazarpar une parenté en génie ; puis, las de tordre et d'assouplir cette ferme langue française qui reste toujours de l'acier, même quand on en fait de la dentelle, se met-il à écrire le sonnet dans sa langue maternelle, la langue italienne, qu'il manie avec une morbidesse fleurie qui eût charmé Pétrarque et qui convient si bien à la nature ingénieuse et raffinée de sa pensée, Gramont est plus qu'un écrivain qui se joue dans les difficultés de deux langues, un archaïste d'une exécution supérieure. S'il n'était que cela, nous n'en parlerions pas ! Nous n'avons jamais eu d'entrailles pour le génie faussaire de Chatterton... Mais Gramont est un poète pour son propre compte et en son propre nom, sans fougue, mais non sans élévation et sans profondeur. Ce n'est pas seulement une main habile, c'est un cœur aussi, et un cœur brisé. Il n'a pas — cela est vrai — l'âme infinie, le grand souffle, la palpitation dilatée, l'abondance, la facilité magnifique des plus puissants parmi les poètes; mais comment le saurait-il, comment pourraitil les avoir avec la forme qu'il préfère, sous ce strict compas du sonnet, entre les deux branches duquel il ploie et reploie sa pensée ? Un pareil espace, si étroit soit-il, suffit à son haleine, mais, au moins, cette haleine, un peu courte, est toujours chargée des

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