COMTE DE GK AMONT
généreuses chaleurs de la poitrine ! Benvenuto Cellini du langage, il taille chaque vers de ses petits poèmes comme les facettes d'une pierre précieuse; mais dans cette glyptique nouvelle, ce qui fait le prix de la pierre ce n'est pas l'iris éblouissant qui, grâce à son art, en jaillit, mais la tache d'une larme ou d'une 'goutte de sang qu'il y a laissée et qu'on ne voudrait pas effacer.
Et tel est, selon nous, le premier mérite et l'honneur le cette poésie métallique, brillante, lapidaire, solide, iiarmonieuse comme du cristal qui tinterait contre de l'or : elle est humaine I On rencontre pour la première fois un coin d'âme sous ces pierres qui chatoient et qui étincellent, sous toute cette orfèvrerie enchantée. Certes I nous n'y sommes pas accoutumés. Les hommes de l'école poétique à laquelle appartient par sa langue Gramont sont, presque tous, de l'opinion du grand panthéiste du xviii» siècle, qui disait sans sourciller : « On fait de l'âme comme on fait de la chair, et de la chair comme on fait du marbre », et c'est pour cela sans aucun doute qu'on trouve si peu d'âme dans leurs écrits; mais lui, par un bonheur d'organisation dont il faut le féliciter, ne s'est pas pétrifié tout entier parmi ces Memnons sans soleil qui n'ont que le son vide du rhythme. Nous l'avons signalé déjà; mais il faut insister et marquer le trait... Il y a deux passés dans ces Chants du Passé ; le passé d'une forme épuisée, retrempée stérilement, hélas I dans la langue du
xix" siècle ; mais il y en a un autre, plus intime et plus fécond que celui-là : le passé vécu par le poète. Gramont n'a point écrit ses sonnets en quelques jours et en vue d'une publication prochaine. Il les a écrits, ou plutôt il les a gravés, de 1830 à 1848, avec la patience de l'amour et sa longue caresse.
Son inspiration laborieuse a procédé comme le sentiment dans son âme, lentement, profondément, à la manière de ces terribles acides dont l'action incessante ne s'arrête pas et qui creusent toujours leur morsure. C'est le caractère, en effet, de sa poésie, que la plaie éternelle et cachée sous l'éblouissant mensonge de la forme, qui se ferme pour se rouvrir, qui vieillit, qui n'empêche pas de vivre et même de sourire, mais qui, au lieu de guérir, s'envenime. Est-ce qu'on serait le chantre du passé, si on oubliait? L'auteur des Chants du Passé est de cette époque qui a pesé sur nos jeunesses, qui les a perdues, et où les âmes les plus fortes, amollies par l'air de ce siècle, aussi lâchement spiritualiste que le siècle précédent avait été grossièrement sensuel, n'eurent pour se sauvegarder de la corruption des décadences ni les occupations héroïques de la guerre ni la placide et grandiose fortitude des sentiments religieux.
Un livre qui a des défauts littéraires d'autant plus grands qu'il est le produit d'un système, mais qui a aussi une valeur absolue, un mérite qui ne passera pas, c'est-à-dire la vérité presque maladive d'une ins-