COMTE DE GRAMONT
piration qui ressemble à un empoisonnement, les Poésies de Joseph Dclortne, datèrent bien ce commencement d'une époque traversée par nous maintenant, mais Dieu sait à quel prix ! en y laissant des portions de nous-mêmes qui sont plus que la vie, et qui ne reviendront pas plus qu'elle... Eh bien, c'est le mal de ce temps, au fond de son àme, à lui, qu'on retrouve dans le livre de Gramont ! Seulement, ce mal n'y est pas étalé avec ces coquetteries misérables de l'égoisme ordinaire aux poètes, ces lécheurs éternels de leurs blessures. Gramont est un homme de race militaire, t'I la virilité de sa pensée donne souvent à l'accent de -a poésie quelque chose de stoïquement inconsolable, dun effet très pénétrant et très nouveau... Sorti d'un père vendéen, ami de Talmont et de Charette, ce tiancé de l'épée, à qui l'épée a manqué, victime fière et pure de la lidélité du souvenir, nous dit dans ses Chanls du Passé tous les veuvages de sa jeunesse :
Je comptais retrouver cette épouse de fer Que de ma destinée une erreur a disjointe.
Épée, on peut sur toi reposer ses amours : Car, sanglante et ternie, un éclair à ta pointe, Pour répondre au regard, se redresse toujours.
Et ce deuil militaire est sublime. De tous les deuils de la pensée du poète, c'est celui dont l'expression revient le plus dans ses poésies, et il est si beau, et il y jette un éclat d'idéal si sévère, qu'on n'en voudrait
3i POÉSIE ET POÈTES
pas d'autre à côté. Malheureusement, il y en a. Ce poète d'une race finie et d'une cause perdue, ce Redgauntlet poétique des Stuarts de la France, qui fait vivre sa muse au poste où il eût été digne de mourir, mais où le combat n'est même plus, à côté de beaucoup de sonnets tels que le suivant, — qui ressemble à ces écussons de marbre noir que soutiennent parfois des anges tumulaires aux coins silencieux des mausolées :
Ce fut un vaillant cœur, simple, correct, austère ; Un homme des vieux jours, taillé dans le plein bloc, Sincère comme l'or et droit comme un estoc. Dont rien ne détrempa le mâle caractère.
Chassant loin du devoir l'intérêt adultère, Avec sa conscience il ne fit point de troc ; Il affronta sans peur le plus terrible choc, Et, le danger fini, sut noblement se taire.
Sous l'antique bannière ardent à se ranger, Il n'en garda pas moins sa haine à l'étranger : Gentilhomme, il resta sujet du roi de France.
Et partout, sur le Rhin, en Vendée, h Lyon, Il nourrit de son sang sa loyale espérance. Fidèle jusqu'au bout et sans transaction.
en place d'autres d'une inspiration moins élevée, mais qui sont encore dupasse pour lui. Seulement, autant, quand il reste le poète d'une cause et des traditions
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de son berceau, il est au-dessus de l'imitation et des reflets de la Renaissance et trouve sans la chercher cette forme qui n'est ni un vêtement, ni un ornement, mais la splendeur de la pensée à travers les mots qui la voilent et qui la révèlent, autant, quand le souvenir qu'il évoque tient à ces sentiments plus vulgaires que nous avons tous éprouvés, il retombe dans cette forme d'une époque trop admirée et que le progrès serait d'oublier. Alors il passe dans la manière du poète un phénomène d'expression colorée, brûlante et sensuelle, que les vers qui suivent traduisent et peignent :
Me me demande^, iiu^ ^ ^a prunelle est peinte Ou du céleste azur ou du bleu de la nuit ; Quelle nuance d"or, de jaspe ou d'hyacinthe A ses tempes se joue. '^•^ ^-^ ♦resse reluit;
D'albâtre ou d'incariuu si > i juue est empreinte ; Si c'est grjlce chez elle ou beauté qui séduit ; Ne me demandez pas quel espoir, quelle crainte,
v;., "'■•'■'• ri mes feux, me guide ou me poursuit!
Car sùu regard, ainsi qu'un voile de lumière Sur ses yeux, fait ployer et frémir ma paupière ; Car l'auréole flambe à son front innocent ;
Car elle m'apparait, toujours IransGguréo ; Car elle est moins aimée encore qu'adorée,
Et !.. v...t,ir-.i-: ,.r>,,voir l'cmpourpro!' ■'•• ■:■■ : .a.i;
Certainement il y a là du talent, et beaucoup de talent encore, mais ce talent éclatant et chaud est moins original et moins fort que celui des simples et nerveux sonnets historiques consacrés aux Héros de la Vendée et de la Bretagne ; car le talent est comme les vierges : ce qui fait sa force, c'est sa pureté.
Et Gramont le sait bien, du reste ! Enivré qu'il ait été par la Renaissance et cette poésie moderne qui s'efforce depuis plus de vingt ans d'en réverbérer les rayons, le noble auteur des Chants du Passé (nous l'avons déjà dit) revient, vers la fin de son recueil, à cette simplicité mâle que la vérité chrétienne, embrassée définitivement par notre âme, communique non seulement aux œuvres du cœur, mais aux productions de l'esprit. Le poète, amoureux pendant si longtemps de la couleur, de la ligne et des mille nuances de la lumière, qui voulait peindre, comme Titien, la chair d'opale de sa maîtresse et ses
... cheveux dont l'or blême frisonne
Et se poudre d'argent sous les raii du soleil...
cesse toutà coup, dansle dernier livre de ses sonnets de jouer cette gageure enragée qu'exprimait Shakespeare quand il parlait de dorer Vor et de blanchir les lys, et le voilà qui n'a plus souci que de la seule qualité d'expression que Dieu ait permise aux poètes I Évidemment, l'auteur des Chants du Passé a compris qu'il devait se détourner de ses admirations et de ses
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réalisations premières, et tendre, enfin, à cet idéal d'expression. Les sonnets religieux, les poésies qu'il adresse à la Vierge, marquent bien ce dernier coup d'aile de sa Muse dans le ciel chrétien oîielle s'envole, -^t qui sait? pour y planer peut-être un jour !
BATHILD BOUiNIOL
C'est sous ce ciel-là, retrouvé enfin par la muse de l'auteur des Chants du Passé, que se lient la muse de notre autre poète, Bathild Bouniol, mais elle a les pieds sur la terre, et son œil, plus attentif qu'inspiré, est fixé sur les hommes, qu'elle regarde jusqu'au fond du cœur. Bouniol est un poète satirique d'une rare vigueur de conviction. Très jeune encore, quoique sa Croisade: {-Ij ne soit pas son début dans la vie littéraire, Bouniol, dont nous ne connaissons que ce volume, n'a aucune des pentes contemporaines dans l'expression ou dans la pensée. On dirait, en le lisant, qu'il a vécu parfaitement en dehors du monde d'impressions littéraires qui font l'éducation des poètes de
1. .Va Croisade ou le* mœurs contemporaines {Pays, 20 juillet 1854).