PAROLES VERS L'OMBRE
Dormir ! et que tu viennes en songe Parmi Tazur et la chanson des matelots
Vers la grève ancienne où s'allonge La paresse féline des flots.
Dormir ! m'oublier dans tes bras, Baiser tes seins harmonieux, Et retrouver mon âme dans tes yeux ! — Mais le sommeil est mort et tu ne viendras pas^
Il faut veiller, il faut saigner, Souffrir ton souvenir vivace en ma folie :
Une Vieille s'est assise au foyer Et son nom : Insomnie.
VHV regards de prière ! ô cheveux parfumés !... ABf — Quel présage de sang vers ces folles nuées Qui voilaient une lune en leurs affres noyée ! — Voici venir la Nuit tueuse de Beautés.
O regards suppliants... mourront-ils, dis, trop frôle. Comme toi, comme moi, mourront-ils cette Nuit ? — Les oreillers de fleurs et les rideaux vermeils Saignent du souvenir de nos bouches unies.
Car vois-tu, mon enfant, nous avons trop aimé. Trop souffert, trop pleuré l'un par l'autre, et sans doute Que si nous délaissions cet amour abhorré, Nous le retrouverions au détour de la route.
PAROLES VERS l'OMBRE i6ï:
Que fais-tu là ? Pourquoi ces regards de détresse ? Pourquoi ces pleurs encor dont je sais le mensonge ? — Moi je suis lâche, et si tu m'offres ta faiblesse, Mon âme veut ton âme et s'y penche et s'y plonge...
Va-t'en, ôte tes mains fraîches comme des roses ; Je voudrais tant dormir délivré de tes lèvres Très loin... Qu'une neige d'oiseaux chastes sfe pose Sur mon cœur convulsif et sur mon front de fièvre.
Va-fen, détourne-toi vers l'ombre maternelle, Cache ta face et tes regards trop radieux — Les oiseaux sont-ils là : j'entends chanter des ailes... Va-t'en chez les démons rieurs qui sont tes dieux.
Mais non, reviens ! garde la Nuit dans tes cheveux, La Nuit et les parfums et juillet embrasé, Rends-moi tes yeux profonds et ta bouche, je veux M'ensevelir dans le tombeau de tes baisers.
L'ombre est toute sanglante où tremblent des étoiles, ^ Une haleine de mort agite les rideaux, Un rire d'épouvante éclate — et se dévoile Un ange agonisant qui défend un Rameau...
Vois, c'est le châtiment : ô volupté des plaies Qui saignent largement sur nos corps enlacés, "Et voici : notre amour mêlerait, s'il pouvait, Tout ce sang d'aujourd'hui avec tout le passé.
L'ombre rouge ruisselle et luit comme une mer, Le rire se déchire et se meurt en murmures... -Larmes froides... sueur... et terreur de la chair...
Et ton sang et mon sang rougissant les draps purs.
HE matin, comme un enfant de lumière, Le matin, comme un enfant de pardon.
Descend des cimes coutumières Poser ses mains fraîches sur nos deux fronts.
Le matin rit un rire d'Avril Dans le ciel clair — rose et verte ironie - Ah ! vois s'ouvrir cette porte, ah ! magie Vers un pays de soleil puéril.
Toi si blanche, et moi si pâle, partons ;
Entends-tu pas quelle oraison :
Le matin chante en la chanson des brises Et voici les coteaux de la Terre Promise.
l64 UNE BELLE DAME PASSA
Mais ta blancheur est d'une morte,
Mais ma pâleur est d'un mort...
Doux matin d'or ferme la porte Puisqu'elle et moi nous sommes morts.
A la Tristesse
Et voici les coteaux de la terre promise.
fes oiseaux blancs et des parfums mélancoliques Volaient indolemment autour de ton sommeil ; Nous avions parcouru des pays sans soleil — *0 brume, ô goélands^ ô pâleurs idylliques.
.Aujourd'hui c'est la fleur étonnée et l'Aurore : Voici d'autres pays — chantez ^ vagues vermeilles ! .Et des rêves dorés aux murmures d'abeilles Nimbent de blonds enfants que ton silence adore.
Ma Dame, allons tous deux par ces grèves étranges^ Ecoute palpiter de nouvelles colombes — Tous nos pensers mauvais s'endorment dans leur ombre Et pour ces paradis nous renaissons des anges...
l68 UNE BELLE DAME PASSA
Et pourtant je fuirai, triste — selon la lune — Le beau songe embaumé bruissant vers ta face. . . , O toi, tu m' apparais quelqu'une qui s'efface.,,.
Entends-tu quel vent noir sèplore par la dune?..
fUR tes genoux, ô Tristesse, Je pose mon front souffrant :
Tes mains — paresses, caresses — Guérissent mon front souffrant.
Tristesse, en tes flots tremblants, Que ton eau lave ma fièvre — Je sens déjà sur mes lèvres La fraîcheur des cieux nouveaux.
Hier, au fond des cîeux nouveaux, J'ai capté de blancs oiseaux Gardiens des mers boréales...
Depuis, vers des femmes pâles Je vais parmi les oiseaux.
O Tristesse dorloteuse,
O charitable Menteuse,
Garde mon âme du Réel,
Pose tes mains sur mon rêve, Donne-moi l'aube de tes yeux :
J'y vois passer sur l'or des impossibles grèves Des anges nimbés de cieux.
TU
Bl
R le vent sanglotait parmi les peupliers
Drapé de silence, le Soir songeait à des choses de crépuscule Et parmi les nuées — blancs colliers déliés — Un doigt sur la bouche et, dans les yeux, la Détresse, Vous me faisiez signe, obscures destinées.
Tristesse, tu revenais d'un baptême, ce dimanche
Assoupi dans les paresses d'or de l'automne :
Tu vis que je pleurais et que je frissonnais
Et tu me délivras de mon lourd cœur blessé —
Et tu le pris, mon cœur, entre tes mains d'automne.
Ce soir où les Destins m'ont fait signe dans l'ombre, Aux chants du rouge-gorge et du chardonneret, Tu fleuris mes chemins, Tristesse immaculée.
D'une pourpre de fleurs lumineuses dans l'ombre...
Or le vent sanglotait parmi les peupliers.
INE viole amoureuse Vibre encor au long des plaines Qui déclinent, langoureuses, Vers l'ivresse du couchant ; A la lisière de la forêt violette,
Des heures se tiennent immobiles Surveillant mon âme inquiète D'oiseaux et de femmes graciles.
Il frémît des baisers de sylphes parmi les feuilles. Un parfum de cheveux a passé dans le vent Et l'air a des douceurs d'ailes parmi les feuilles —
Des cloches de cristal s'exilent dans le vent.
Le soir ondule, funèbre comme un prélude A des symphonies de fantômes —
Quelqu'un est mort en moi dont je suis le fantôme Et mes pieds ne connaîtront plus
Les tranquilles sommets de la mansuétude...
La viole d'amour expire en soupirant
Vers l'ombre riche de caresses...
Sur tes genoux, ô Tristesse, Je pose mon front souffrant.
Départie
Garde que la dcme soit réelle...
^RVn soir grave est venu tout escorté d'étoiles, ASilUn soir aux encens de songe et de printemps ;; - O douceur ; la brume flottait comme des voiles Abandonnés par des vierges s'enfuyant :
Des cygnes noirs striaient le crépuscule orange. Le vent embouchait des flûtes étranges, Lourdes de rosée et de miel odorant, Pareilles à des balles d'or passaient des abeilles... Et le soir m'a parlé de toi longtemps — à l'oreille. .
Je ne sais plus pourquoi tu m'apparais si belle,
Je ne sais plus pourquoi je t'aime :
Je sais qu'une atmosphère ardente et mortelle T'enveloppe et te caresse et t'entraîne Vers mon amour semblable à de la haine.
Oh ! qu'est-elle auprès de toi, cette nuit qui médite Sous les ombrages inquiets de la sylve séculaire ?
'Qu'est-ce encor l'aube pâle et charmante aux fenêtres De la maison triste qu'habite La rustique fille d'Agamemnon — Puisque voici ton front ?
'Qu'est-ce, l'aurore parmi ses aigles rouges
Irradiés au vertige des cieux ?
A quoi bon ce parterre pourpré qui bruit et bouge
Sous un jeune soleil merveilleux ?
Puisque voici la splendeur de ta bouche.
Je ne sais plus pourquoi tu m'apparais si belle, Je ne sais même plus si tu es une femme ; -Mais je t'aime, et j'aime cette ferveur mortelle, Cette fièvre Qui vient de tes yeux et de tes lèvres — Et qui vient de ton âme
Des golfes sacrés sommeillaient dans la neige,
Là-bas au Nord ; 31s s'éveillent et tressaillent vers toi, les golfes de Norvège Car ils te veulent sur leurs bords ; Et les beaux lacs immaculés, les lacs très bleus Eteignent les fêtes de leurs ports
Et s'enténèbrenl envieux De Tombre d'or de tes yeux.
J'ai vu des viornes fauves suspendues aux branches
Des lilas nouveaux, J'ai vu les pommiers frissonner et des avalanches
De fleurs roses illuminer leurs rameaux.
Mais, depuis, j'ai vu la floraison pâle de tes seins
Et leur bouton pareil à la fraise des bois... Loin de moi le souvenir des viornes lascives, plus loin La fleur des pommiers — puisque tes seins, Je les presse et je les bois.
Ne me parlez pas de la sylve séculaire
Si grande qu'on n'en sait pas la fin ;
J'ignore désormais la naïade et son antre et de quel air Gracieux elle fie aux Aegypans latins Les songes murmurés de sa source ; Mon âme est ailleurs et mon cœur repousse Tout cela qui mourut aux anciens jours ; Car l'Enfant passe printanière et désirante, L'Enfant s'offre comme une grenade rutilante Et j'ai cueilli ce fruit d'amour.
r-^r^r^^yc^r^.
Mais je ne sais plus... Pourquoi est-elle belle ? Pourquoi repose-t-elle entre mes bras, Avec la langueur de sa chevelure dénouée, Et ses yeux de soie et sa bouche embaumée Et ces phrases balbutiées tout bas, Et toute cette extase mortelle ?
Mon enfant, brisons cette chaîne fleurie, Quittons-nous, emporte le calice en feu de notre rêve : Ce baiser qui brûlait sur nos bouches unies — Un astre de malheur à l'horizon se lève.
Enfuis-toi vers la nuit palpitante de soleils. Prends mon cœur avec le tien et donne-les à cette ombre Eblouissante de rayons bleus et de rayons vermeils Et qu'habitent des archanges sombres Moins beaux que loi.
Mais tu as peur d'aller là-bas.,. » Ton âme a froid Dis-tu, ton âme toute souffrante, Ton âme toute mourante Ne peut vivre qu'en se donnant Et si tu pars c'est malgré toi. »
Moi je reste, moi, que suis-je, te perdant ?... Moi, mon âme est une aile qui traîne, Moi mon âme est une feuille qui tremble...
Qu'importe ! je te vois : tu voles parmi l'haleine Grisante des soirs parfumés — il semble Que tu es la lune sur la pâleur des plaines D'un pays habité par notre rêve ; Il semble que tous les oiseaux du ciel t'environnent
Et t'enlèvent ; Il semble que les collines de velours te préparent un trône, Tu seras, là-bas, sous un dais murmurant d'yeuses, L'Eternelle, la Silencieuse, La Radieuse.